Claude Jego
Sur la ville qui s’apprête à réveillonner, l’hiver a jeté ses
frimas, recouvrant les toitures et les jardins de poudre blanche, habillant les
arbres de manchons de verre qui scintillent sous la lueur des réverbères.
Parfois, des branches trop fines ont ployé sous la charge, s’abaissant jusqu’au
sol, effleurant le macadam, se brisant quelquefois sous l’effort. Les rues
verglacées, les trottoirs à peine déneigés, restent silencieux, déserts. Par ce
temps glacial, seuls les flocons semblent s’amuser, qui descendent du ciel en
tourbillonnant et se posent au gré de leur fantaisie. Indifférent, le mercure du
thermomètre poursuit sa plongée vers les températures négatives ; aujourd’hui,
c’est certain, il décrochera un nouveau record.
Riton est dehors mais il n’a pas froid. Les multiples vêtements qu’il porte, les
uns par-dessus les autres, forment une sorte de carapace qui le protège, et puis
il y a le bonnet de laine bleu qui trône sur le haut de son crâne, et la longue
écharpe verte nouée trois fois autour de son cou. Bien sûr, ses gants sont
troués – ils ressemblent à s’y méprendre à des mitaines – et les semelles de ses
godillots sont percées, mais Riton a bouché les trous avec du gros carton, et
c’est d’ailleurs sans importance : la nuit dernière, ses orteils ont gelé.
Depuis le début de la semaine, les magasins du centre-ville ont accompli leur
métamorphose annuelle. D’énormes bougies clignotantes ont été accrochées entre
les façades, les vitrines se sont parées de guirlandes or et argent, et, à
chaque coin de rue, ont poussé, à foison, des sapins déracinés qui égaient les
pavés et cachent leur grisaille. Au bout de leur poteau, les haut-parleurs
pleurent des cantiques qui parlent d’enfance et de paix tandis qu’un bonhomme
rouge encapuchonné distribue des chocolats et des papillotes aux rares passants
qui s’arrêtent.
C’est dans ce labyrinthe de lumière que Riton s’est égaré et le voilà qui
déambule, tête basse ; la présence d’un clochard dépare la joyeuse ambiance.
Pourtant, lui aussi a connu cette douce langueur qui vous envahit à l’approche
du bout de l’An, et cette frénésie d’achats qui vous fait oublier les règles de
calcul les plus élémentaires. Les paquets enrubannés, la dinde aux marrons, les
vins fins, le foie gras, c’était il y a deux ans à peine. Mais c’était avant.
– Hé Riton, tu ne dis plus bonjour à ton vieux copain Momo ? Ça n’a pas marché
aujourd’hui, les bourgeois ont les bras trop chargés pour fouiller dans leur
poche. T’as pas quelque chose à me donner ? Juste une petite pièce, j’ai rien
mangé depuis hier.
Riton dévisage le clochard comme s’il le voyait pour la première fois. Vêtu du
même accoutrement dépareillé, mal rasé, puant la crasse et l’alcool dont il est
en manque «depuis hier », il tend une main crevassée qui tremble, et la météo
n’y est pour rien.
Riton sort l’enveloppe qu’il garde, pliée au fond d’une poche de son vieux
pardessus ; il la vide dans la paume ouverte, toutes les pièces d’un coup,
jaunes et blanches. Et il s’éloigne, s’enfonce dans une ruelle sombre.
Momo l’a suivi des yeux. Il n’a pas compris pourquoi son frère de misère lui
avait tout donné, sans rien garder. Et puis il a aperçu la petite épicerie où
l’on vend du rouge pas cher, dans d’affreuses bouteilles en plastique. La
première le réchauffera, la seconde lui donnera une sensation euphorique, la
troisième... Momo se hâte vers la boutique, il va passer une formidable soirée.
Riton a regagné son néant. Il longe le mur de l’usine de filature abandonnée,
interminable. Quel endroit lugubre ! Par les vitres cassées, il aperçoit l’amas
des machines qui rouillent. La poussière, les feuilles mortes, les papiers
jonchent le sol, et le silence a écrasé le vacarme des peigneuses, des
cardeuses, des ouvreuses. Les employées ont été licenciées, « remerciées ». Quel
terme atroce pour vous faire comprendre qu’après quinze ans, vingt ans, trente
ans de travail dans la même entreprise, vous êtes devenu inutile.
Serge-Henri était cadre supérieur dans une société développant des technologies
de pointe. Promu responsable d’une nouvelle section avec augmentation
substantielle de salaire à la clé, il avait demandé à Caroline de l’épouser.
Elle avait choisi une robe brodée de fleurs d’argent, il avait opté pour la
queue-de-pie grise. Ensemble, ils avaient élaboré la longue liste des invités,
déniché une auberge « trois-étoiles » pour le festin, décidé d’un voyage de
noces sous les cocotiers. Et il y aurait eu, ensuite, tellement de projets à
réaliser : la villa avec piscine, les enfants, un ou deux c’était suffisant, un
tour du monde pour leur premier anniversaire de mariage. C’est beau les rêves.
Avec une croissance en chute libre, les résultats s’étaient effondrés et
l’entreprise, fragilisée par trop d’emprunts, avait vacillé. Il avait suffi de
peu de choses pour la faire tomber dans le giron d’une multinationale, sorte de
machine à broyer qui rachète les murs, dégraisse le personnel, et ne s’apitoie
que sur les colonnes de chiffres. Lorsque le couperet était tombé, Serge-Henri
avait fait partie de la première charrette d’emplois supprimés. La suite était
restée gravée dans son esprit ; c’était comme au cinéma, tout en couleurs sur
écran géant avec le son en « dolby » stéréo. Sa princesse avait ouvert des yeux
horrifiés en apprenant qu’un ridicule petit mois de trente jours avait failli la
transformer en épouse de chômeur. La limousine réservée pour la mairie s’était
changée en citrouille, le prince charmant en pestiféré.
Adieu Caroline, Hawaï, les stocks-options, la vie mondaine ! Bonjour l’agence
pour l’emploi remisée au fond d’une impasse, loin du centre-ville, bien à l’abri
des regards derrière des haies touffues ! Il avait découvert les innombrables
formulaires à remplir ; les numéros –tous différents – d’immatriculation, de
dossiers, de files d’attente, qui avaient fini par effacer son nom et son prénom
de sa mémoire. La période était morose, les embauches suspendues pour un temps
indéterminé. Les rares entretiens obtenus n’avaient rien donné sauf quelques
lettres de refus, polies.
La perte de son logement, faute d’argent, a sonné la disparition de ses derniers
amis. A moins que ce ne soit lui qui ait préféré ne plus les revoir, par honte
sans doute. Pourtant, il n’était pas coupable.
Enfin, il a changé de ville pour éviter qu’un jour, Caroline, sans le
reconnaître – qui le pourrait encore – ne lui fasse l’aumône. Elle au bras d’un
autre homme, lui sa petite soucoupe à la main. Très vite, il a perdu ses
papiers, ou les a, peut-être, jetés dans un égout. A quoi lui auraient-ils servi
? Le voici anonyme dans une cité qu’il ne connaît pas.
Riton traîne les pieds, le souffle raccourci par l’effort ; il est à bout de
forces. Il avance en rasant les murs sur lesquels il s’appuie, quelquefois,
avant de repartir. Il parvient devant l’entrée du parc mais, à une heure si
tardive, les grilles sont fermées et qui s’en étonnerait. Pour contourner
l’obstacle, il faut longer le mur d’enceinte jusqu’à la brèche qu’un chauffard
ivre a ouverte, bien involontairement, avec sa voiture le jour précédent. Riton
se faufile, escaladant avec difficulté les pierres cassées qui déboulent sous
ses pieds, puis il lui faut trouver la fontaine, son repère dans ce grand jardin
endormi.
« Continue, continue, si tu t’arrêtes tu ne repartiras plus. Marche ! »
La phrase tourne en boucle dans son cerveau, il n’y a rien pour interrompre sa
course. Il s’enfonce dans les buissons, le voilà à l’abri, mais de quoi ou de
qui ? Qui donc aurait l’idée saugrenue de se promener à la nuit tombée dans les
allées. Et c’est là qu’il s’allonge, sur l’herbe blanche, le bonnet enfoncé sur
les yeux, le col remonté, les mains repliées sous ses bras. Lentement, son corps
s’engourdit, le sommeil ne tardera pas.
« Driiiingg !!!! »
Jeff émerge de sa couette tiède et moelleuse. Quelle saleté ce réveil ! Il sonne
toujours au milieu d’un chouette rêve érotique, jamais quand il s’agit d’un
affreux cauchemar.
Jeff se lève – de toute façon pour se rendormir, c’est fichu – et fonce vers la
salle de bain. Au passage, il appuie sur le bouton de la cafetière électrique
(il l’a préparée la veille) puis sur celui de la radio, qui se met à brailler.
Une heure plus tard, il sort de chez lui emmitouflé dans son anorak, manque se
casser la figure sur le trottoir verglacé et décide sagement de laisser sa
voiture au garage. Il jette un coup d’oeil à sa montre ; il sera encore en
retard au journal mais d’après les nouvelles diffusées par la radio, il ne s’est
rien passé d’extraordinaire durant la nuit. Pas d’avion écrasé en bout de piste,
ni de virus grippal qui voudrait réussir son tour du monde en moins de
quatre-vingts jours. Pas même un joueur de loto en danger de perdre les millions
d’euros que son ticket veut absolument lui rapporter.
Jeff remonte son col et enfonce ses mains dans ses poches ; il devra se
contenter de quelques vols à la tire – une véritable épidémie à l’approche des
fêtes – et d’un « caniche couleur pêche » qui aura échappé à la vigilance de son
– houla, ça glisse ! – infortunée propriétaire.
Jeff tourne l’angle de la rue de la République et s’apprête à longer le parc
quand il remarque la voiture de police avec son gyrophare allumé et, en partie
dissimulée derrière elle... pas de doute, mais oui, c’est bien une ambulance.
« C’est mon jour de chance ! » pense Jeff quand il reconnaît le policier en
uniforme qui attend à côté du véhicule, en tapant du pied sur le macadam pour se
réchauffer.
– Salut Lionel. Comment tu vas ?
– Bonjour, Jeff. Quel temps pourri ! Je ne sais pas ce que je donnerais pour
rentrer chez moi, et enfiler mes orteils dans des charentaises. Je vais finir
avec des engelures.
– Ne m’en parle pas ! J’ai rarement vu un froid pareil et la météo ne prévoit
aucune amélioration. Tu imagines comme les fêtes vont être joyeuses ?
Le policier secoue la tête d’un air navré.
Il n’y a pas un seul badaud quand les infirmiers ressortent du parc, emportant
sur leur civière un corps, dissimulé sous une couverture. Un second policier en
tenue les escorte jusqu’à l’ambulance.
– Tu me racontes ? demande Jeff en surveillant l’autre fonctionnaire du coin de
l’oeil. Certains d’entre eux n’apprécient guère les journalistes.
– Un clochard, répond Lionel entre deux reniflements. Mort de froid derrière un
buisson. Il faut dire qu’il s’était couché à même le sol, il aurait voulu en
finir qu’il ne s’y serait pas pris autrement.
– Tu as son état-civil ?
Lionel ouvre son calepin :
– Serge-Henri, dit Riton d’après son pote. Age : trente-cinq mais on lui
filerait le double. Toujours d’après...
Lionel indique d’un coup de menton un SDF qui se tient à l’écart, adossé à un
arbre.
– Pas d’adresse, pas de famille à prévenir et pas de papiers, bien sûr. C’est
comme ça quand ils sont dans la rue depuis longtemps.
– Oh, Lionel ! On peut y aller ou tu préfères te geler ?
Jeff regarde les deux policiers qui remontent, au chaud, dans leur voiture, puis
il cherche le SDF... qui n’est plus derrière l’arbre ; il le rattrape.
– Hé, attendez-moi !
– Qu’est-ce que vous me voulez ? J’ai rien fait !
– Je suis journaliste. C’est votre ami qu’on a découvert dans le parc ?
Le clochard lance un coup d’oeil inquiet alentour avant de répondre :
– C’est son patron qui l’a tué. Vous le direz pas que c’est moi qui vous ai filé
le tuyau, hein ?
– Euh... Juré ! Vous savez son nom, au tueur présumé ?
Le SDF glousse, l’air mauvais :
– Tu penses si je connais son blaze à c’t’enfoiré. Il a des millions de tunes
sur son compte en banque et il a viré Riton pour s’en mettre encore plus dans
les poches. Je sais rien de plus.
Le clochard fait mine de s’en aller.
– Où est ce que je peux vous trouver ?
– Derrière le supermarché là-bas, tu demandes Momo.
Jeff trouva la matinée interminable, les fesses calées sur son siège, les pieds
posés sur le bureau, l’oeil rivé sur l’écran de son ordinateur... Le monde
entier semblait avoir décidé qu’aujourd’hui il ne se passerait rien.
Avant d’aller déjeuner, il griffonna quarante mots sur une page blanche pour
rédiger un banal fait divers relatant la mort d’un sans-abri dans le parc de la
ville, par moins cinq degrés. Il aurait dû aller les déposer au secrétariat
mais, après tout, s’il jetait la vie de Serge-Henri dans la corbeille personne
ne le remarquerait, et la terre continuerait de tourner.
C’est sans doute à cause de cette pensée qui lui avait traversé l’esprit qu’une
fois sorti de l’immeuble, il prit la direction du supermarché dont l’enseigne
rouge se détachait dans le lointain. Un manutentionnaire lui indiqua un
conteneur désaffecté abandonné à l’extrémité du parking ; ces murs de ferraille
couverts de rouille, c’était le palais de Momo.
Devant le regard interrogateur du clochard, Jeff tend la bouteille et le visage
usé s’éclaire brièvement.
– Assis-toi là ! dit Momo en désignant une caisse en bois.
– Vous pouvez me parler de Riton ? Me dire tout ce que vous savez sur lui.
Momo vide deux verres l’un derrière l’autre et s’essuie la bouche d’un revers de
manche.
– Tu sais, quand on vit à la cloche, on se raconte pas notre vie. Un jour, j’ai
vu passer une belle bagnole dans la rue et là, Riton m’a dit qu’il avait eu la
même, avec la musique au laser et les fauteuils en cuir à l’intérieur. Ca m’a
fait drôle de l’imaginer en costume cravate avec sa petite valise pour aller
bosser tous les matins, et puis aussi la secrétaire qui te suit partout où tu
vas et qui note tous les mots qui te sortent de la bouche.
Momo remplit à nouveau son verre.
– Je sais qu’il y a eu une femme, mais là, j’étais pas dans la confidence.
Dans un carton d’emballage, Momo récupère une boîte en fer blanc où il conserve
ses trésors ; il sort une carte de visite qu’il donne au journaliste :
– Riton voulait la balancer. Il disait qu’il n’en avait plus besoin.
Jeff lut le bristol blanc et, soudain, Serge-Henri eut un nom, une profession,
et un employeur. Quand il quitta Momo, la bouteille était vide.
Jeff se contenta d’un sandwich et d’un café avalés au bar du coin. Ensuite, il
regagna son journal et se rendit au service des archives où il ne lui fallut pas
longtemps pour dénicher les articles qui parlaient de la société qui avait
employé Serge-Henri. Dans un supplément consacré aux nouvelles entreprises, il
trouva un entretien du président-directeur général et une photo en couleurs
montrant un building moderne avec de grandes baies vitrées réfléchissantes comme
des miroirs et, à gauche de l’entrée, le nom de la société en lettres majuscules
de plus d’un mètre de hauteur.
Quelques mois plus tard, c’était la première alerte – l’action boursière avait
chuté – et puis la dégringolade... Exit Serge-Henri.
Jeff passa un coup de fil au policier pour lui donner les informations qu’il
avait glanées sur l’identité du clochard, cela lui ferait gagner du temps. Pour
le remercier, vingt minutes plus tard Lionel lui envoya, via Internet, la photo
de Riton. Avant.
Jeff éprouva un malaise en découvrant ce visage. Serge-Henri avait bel et bien
existé, soudain, il se matérialisait.
– Mais c’est monsieur Lacroix !
L’archiviste se penche sur l’épaule de Jeff et elle insiste :
– Quand on dit que le monde est petit, c’est bien vrai.
– Je ne comprends pas.
Mireille désigne du doigt la photo sur l’écran.
– Serge-Henri Lacroix. Ma mère faisait le ménage chez lui, mais quand elle a
pris sa retraite il y a deux ans, elle a changé de ville et elle est venue
habiter avec moi. Trois ou quatre fois j’avais eu l’occasion d’aller la chercher
en voiture, c’est comme cela que je le connais, le cadre supérieur. Il avait un
duplex dans un bel immeuble, avec des tapis rouges sur les marches et des
jardinières fleuries dans le hall d’entrée, un vrai quartier de bourgeois.
Alors, vous faites un article sur lui ? Qu’est-ce qu’il devient ?
– Serge-Henri est mort cette nuit, Mireille. Il était devenu clochard.
L’archiviste ouvre des yeux effarés :
– Oh ! Ma mère ne voudra jamais me croire quand je vais lui dire ça. Comment
est-ce possible ?
– Il a été licencié et il n’a pas retrouvé de travail. De plus, il n’avait pas
de famille pour lui venir en aide. C’est terrible, mais c’est assez courant,
malheureusement.
– C’est vrai, il avait perdu ses parents, se souvient Mireille. Et il était fils
unique.
– Votre mère vous avait parlé d’une fiancée ?
– Attendez, euh... Caroline, oui, c’est ça. Je l’ai aperçue un jour où
j’attendais en bas de chez lui. Si vous aviez vu le manteau de fourrure qu’elle
portait, vous auriez compris qu’elle ne l’épousait pas pour ses beaux yeux. Il
lui avait offert une bague, ma mère m’a dit que la pierre était grosse « comme
un caillou ». C’était un sacré parti, cet homme-là, vous savez.
Mireille soupire d’un air navré :
– Quand elle aura su pour son travail, elle l’aura viré mais elle aura gardé la
bague. Elle n’avait pas l’air très maligne sauf pour aligner les zéros sur un
chèque. Le pauvre homme !
Dire que je lui ai peut-être donné la pièce un jour, sans savoir que c’était
lui.
L’archiviste retourne à ses archives et Jeff reste en tête à tête avec
Serge-Henri. Il a du mal à détacher ses yeux de la photo.
Jeff rassembla son dossier et se rendit dans le bureau du rédacteur en chef pour
lui expliquer l’idée qui avait germé dans son esprit.
– Un pauvre type qui meurt de froid, cela n’intéresse personne. Mais si on
traitait le sujet sous son aspect humain. Il s’appelait Serge-Henri, il avait un
travail, une vie, il aurait pu être le voisin ou le collègue de n’importe qui.
Le rédacteur acquiesça ; cela pouvait donner un bon papier en cette veille de
Noël. Et puis, l’actualité était atone.
– On pourrait le traiter comme un feuilleton, proposa Jeff. Premier épisode, on
trouve un clochard mort dans un parc. On ignore de qui il s’agit et le pauvre
homme risque de finir enterré dans le carré des indigents du cimetière. Deuxième
épisode, Momo nous parle de son copain « Riton ». Les rues où ils faisaient la
manche tous les deux, les endroits où ils s’installaient pour dormir à l’abri,
les souvenirs du bon vieux temps qu’ils échangeaient parfois. Le Momo en
question ne sait pas grand-chose mais il suffira de broder, ce n’est pas un
problème. Troisième épisode, grandeur et décadence de Serge-Henri. Ca commence
comme un conte de fée, ça fait toujours rêver dans les H.L.M., et puis c’est la
chute. L’entreprise licencie, Caroline s’en va, Serge-Henri devient Riton. On
écrit le mot Fin.
Le rédacteur en chef accepta. Présenté de cette manière-là, le public allait
adorer.
Quand Jeff vit tourner les rotatives qui imprimaient la prochaine édition, il
songea que c’était la seconde fois que le « départ » de Serge-Henri ferait
gagner de l’argent à quelqu’un. C’est sans doute ce qu’on appelle l’ironie du
destin.
© 2004 — Claude Jego – Tous droits réservés.