Manuella   

Philippe Bastin

 

     Dix mille fois, elle leur avait précisé que feu son mari s'appelait Salinger. Puis, de guerre lasse, elle avait accepté: pour tous, elle était madame Salomé. Tant pis si ce nom ridicule évoquait plus une tenancière de maison close que la veuve un peu excentrique d'un brave guide de montagne. Il faut dire aussi qu'elle s'était prise d'une curieuse marotte : la culture des plantes tropicales. A trois mille mètres d'altitude, ça n'était pas banal ! Mais après toutes ces années, plus aucun Montuyois ne s'étonnait de voir, à travers les vitres, dracenas, cordylines, palmiers et crotons envahir les moindres recoins de la petite maison de madame Salomé.

 

     C'est au cœur de cette jungle à l'atmosphère ouatée où elle se confinait que la nouvelle lui parvint : le glacier avait "rendu" un cadavre. Certes, lors des étés chauds, le Grand Glacier réservait parfois des surprises, mais celle-ci était de taille. En effet, quand la glace rendait un macchabée -ce qui arrivait statistiquement tous les dix ans-, le corps était oxydé, noirci, déformé, hideux. Cette fois, la montagne s'était montrée polie, restituant en parfait état ce qui lui avait été confié. C'est ainsi que, quand le cortège improvisé avait remonté le village, madame Salomé reconnut immédiatement le corps couché sur la civière, les longs cheveux blonds, le pull rouge, le manteau à col de fourrure : Manuella venait brusquement de resurgir du passé !

 

     Comme tous les villageois poussés par une morbide curiosité, madame Salomé s'était précipitée à la mairie pour voir "la chose" de près. Ca en valait la peine. Étendue sommairement sur une table dans l'attente des autorités compétentes, la jeune fille semblait dormir paisiblement, un demi-sourire aux lèvres, des lèvres qui avaient gardé tout leur velouté. Autour, peu respectueux de la mort (mais rien n'en avait l'apparence), des gens riaient sous cape du spectacle, faisant des allusions non dissimulées à Hibernatus. Le médecin légiste confirmerait par la suite que seule une fracture de la colonne vertébrale, sans doute consécutive à une chute, avait provoqué le décès, un décès qui, vu l'état de conservation du cadavre, aurait tout aussi bien pu survenir la veille, avant que la victime ne fût engloutie par le glacier.

     Madame Salomé, elle, savait que Manuella était morte depuis trente-six ans. "Ainsi donc, je l'ai réellement fait ! Je l'ai tuée !", se disait-elle. Rentrée au logis, elle fouilla fébrilement deux ou trois tiroirs, et d'un paquet de photos jaunies, retira celle d'un jeune homme à l'œil clair : Julien Fontane. Julien, elle l'avait aimé, jadis. C'était somme toute une histoire assez dérisoire, un roman à quatre sous. A l'époque, Julien n'était pas seulement un beau et charmant garçon du hameau : il représentait l'espoir d'un ailleurs. Petit-fils et fils de guide, il avait eu la force et le courage de briser la tradition en quittant Montuy pour descendre étudier le droit en bas, à Grenoble. La fille qui l'épouserait avait l'assurance de ne pas vivre sa vie dans ce minable village. Des relents de Neige en deuil... Madame Salomé -alors Gilberte Renaud- avait cru être cette fille-là. Mais, avec le recul du temps, peut-être finalement s'était-elle abusée elle-même. Pourtant, n'allaient-ils pas faire ensemble de longues promenades dans la montagne ? Un jour, n'avait-il pas pris sa main ? Ne l'avait-il pas embrassée en contemplant le Grand Glacier ? Ne lui avait-il pas laissé entendre que, une fois ses études terminées, ils se marieraient et s'installeraient en ville ? Phrases mal comprises, gestes mal interprétés... Voire. Ne vit-on pas d'illusions ?

 

     Et alors, au terme d'une absence prolongée de Julien, Manuella était apparue pendue à son bras, radieuse, sûre d'elle-même, mais pas du tout hautaine. L'élue du cœur de Julien, c'était elle, sur cela ne planait aucun doute. La jeune Gilberte, l'amoureuse, souffrit : lors de leur dernière entrevue, elle avait offert à son fiancé, gage de son amour sincère, le petit ours en peluche qui avait partagé ses secrets de fillette, et le garçon lui avait semblé comprendre la portée de ce cadeau. Mais elle avait hérité des montagnards leur caractère renfermé, et elle prit le parti de se résigner en silence, jusqu'à cette belle et terrible matinée...

 

     Montuy est désert -c'est l'heure de l'office religieux-, la voiture de Julien descend la rue au ralenti, s'arrête à hauteur du sentier du Pic Noir. A l'intérieur, deux silhouettes se penchent l'une vers l'autre (un baiser ?) ; la portière de droite s'ouvre, une grande jeune fille, dont la chevelure blonde scintille dans les premiers rayons de soleil, apparaît. L'auto redémarre doucement et disparaît dans le fond du hameau. La créature jette quelques regards confiants autour d'elle, rajuste la lanière de son sac sur son épaule, remonte son col de fourrure, et s'engage résolument sur le sentier du Pic Noir. Pourquoi alors Gilberte, qui, de sa fenêtre, n'a rien perdu de la scène, se précipite-t-elle à sa suite ? Pourquoi de sombres desseins envahissent-ils son esprit ? Les deux femmes ont bientôt atteint l'endroit dit Le Promontoire, d'où la vue sur le glacier est incomparable et suscite les élans du cœur les plus passionnés (un banc est d'ailleurs placé là à cet effet, pour les promeneurs qui y montent en couple). Fascinée par le spectacle de la montagne, Manuella n'a pas aperçu ni entendu Gilberte, qui s'approche lentement. Mais que veut Gilberte ? Parler à Manuella ? Pour lui dire quoi ? Vous êtes belle et je suis laide ? Julien vous aime et pas moi ? A quoi bon ? Trois secondes suffisent, le temps d'une poussée dans le dos. Pas un cri, pas un bruit : un bond en avant, une chute de trois cents mètres. Un seul témoin le glacier, tout en bas, si proche et si lointain à la fois, luisant d'indifférence.

 

     Maintenant seule au bord du précipice, Gilberte est secouée d'un frisson glacé. Elle voudrait retrancher trois secondes de sa vie. Sur le banc des amoureux, le sac de la fille, qu'elle fouille sommairement : une paire de gants en laine, une montre, un mouchoir brodé, une carte d'identité suédoise au nom de Manuella Hamarksjoeld. Une Suédoise... Vite, prélever la carte, jeter le sac à la suite de sa propriétaire. Et après ?

 

     Madame Salomé se souvient du détour immense qu'elle s'est imposé pour regagner le village en fin de journée, du côté opposé à celui du sentier du Pic Noir, au cas où... Puis elle prit le temps de réfléchir posément aux conséquences de son acte, ce qui fut rapide : l'acte n'eut tout simplement pas de conséquence. Le seul élément qu'elle put par la suite mettre en relation avec son "crime" fut la présence, deux heures durant, d'une camionnette de gendarmerie devant la mairie. Le corps de Manuella ne fut pas retrouvé (des alpinistes, parfois, font ce genre de découverte). Gilberte revit Julien un court moment ; ils échangèrent quelques mots dans la rue, et celui-ci ne lui parla que des nuages qui couvraient les sommets, ainsi qu'on le fait avec les étrangers quand on n'a rien à leur dire. Elle espéra alors qu'il crût que Manuella était retournée chez elle, l'abandonnant, et qu'il en souffrît.

 

     La vie continua, cependant. Et c'est pour cette raison que Gilberte "se casa" en épousant Jean Salinger, un gars du village, guide de montagne trop franc qui se tua en randonnée après moins de deux semaines de vie commune. Madame Salomé connut, comme tout le monde, l'usure du temps et de la mémoire. Elle finit même par se persuader qu'elle n'avait pas tué Manuella Hamarksjoeld, que ce matin-là, la voiture de Julien ne s'était pas arrêtée devant le sentier du Pic Noir, mais qu'elle avait continué, emmenant vers la ville une femme et un homme qui s'aimaient. La suite, la montée au promontoire, la poussée fatale, la chute silencieuse, elle avait dû la rêver. Non, elle n'était pas une criminelle. Elle n'avait tout simplement pas eu de chance : qui aurait pu le lui reprocher ?

 

     La réapparition de Manuella, après trente-six ans passés dans les glaces de la montagne, traçait une frontière des plus nettes entre la réalité et le rêve : Gilberte avait bien précipité la jeune Suédoise dans le vide, Gilberte avait réellement tué sa rivale. Du même coup, les vieilles appréhensions resurgirent, vite dissipées cependant. Qui irait, aujourd'hui, établir un lien entre le cadavre d'une inconnue, morte depuis un temps indéterminable, et la discrète madame Salomé ? Ce lien, bien sûr, s'appelait Julien Fontane. Où était-il maintenant ? Ses parents étaient morts, son frère et ses deux sœurs disparus comme lui... Vraiment, madame Salomé n'avait plus rien à redouter du passé. Il lui suffisait d'attendre : le retour de Manuella, tout comme jadis sa disparition, ne viendrait en rien troubler les mornes existences des Montuyois. Gilberte en oublierait à nouveau son méfait, et mourrait sans douleur au terme d'une vie définitivement exempte de mauvaises actions comme de bonnes.

 

     Le lendemain matin, sa vieille conscience en paix, madame Salomé enfile son manteau et sort aux nouvelles, presque guillerette. Le gros brigadier Trisson vient à sa rencontre, l'aborde cérémonieusement : "Madame Salomé, j'ai ici une convocation officielle. Vous êtes attendue à la mairie. C'est rapport à la découverte d'hier". Le cœur battant, aussi rapidement que le lui permettent ses jambes devenues de coton, la veuve gagne les bâtiments municipaux. Dans la cour, stationne une voiture bleu sombre affublée d'une longue et fine antenne. Gilberte effleure le véhicule et se sent défaillir : à travers la vitre fumée, sur le siège arrière, un petit ours en peluche qu'elle reconnaîtrait entre mille. Et puis, la porte de la mairie s'ouvre, un jeune gendarme lui parle d'une voix ridiculement pincée : "Entrez, madame Renaud. Le commissaire principal Fontane vous attend".

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