Ma chère maman   

Jose Luis Gonzalez

 

     La pluie tombait violemment. Je suis debout face à l'unique fenêtre à barreaux de la pièce, le regard perdu au loin, pendant que la petite radio de poche posée sur la table, distille en sourdine, comme par un fait exprès du hasard, "Don't Explain" par l'inoubliable Billie Holiday. Un frisson me parcourt de la tête aux pieds, cela est dû à sa voix, cette fantastique voix empreinte de tant de souffrances.

     Dans deux heures à peine, il fera nuit. Sport... en basket, l'équipe de... je coupe la radio et me laisse glisser le long de la paroi jusqu'au sol. Plus la force de penser. Pourtant, des souvenirs assaillent mon cerveau. Je me relève et m'allonge sur ce qui me sert de lit. Dormir, essayer de dormir. Côté droit, côté gauche, sur le dos, sur le ventre, impossible, il fait bien trop chaud. Je transpire à grosses gouttes, je me sens sale, je pue, mes habits "Étatisés" me collent à la peau. Je me passe une main sur les joues, la "Mère Gillette" aurait bien du boulot.

     Je me dirige à nouveau vers la fenêtre. La pluie redoublait d'intensité. Il fait nuit noire à présent, je ne distingue pratiquement plus aucun objet autour de moi. Au loin, la lueur blafarde d'un candélabre me permet de temps à autre d'apercevoir la silhouette d'un passant sous son parapluie ou celle d'une automobile roulant plein phares. Images furtives, images d'un seul instant, mais tout est bon pour ne penser à rien.

     J'allume une cigarette, ce qui me procure quelques instants de volupté. J'expire une longue bouffée de fumée et la suis du regard à la lueur de la braise. Plus que quelques heures et il fera jour, plus que quelques heures et ce sera fini.

     La feuille de papier était toujours posée sur la petite table en bois. Négligemment j'y porte le regard et y vois malgré l'obscurité, l'unique début de phrase que j'ai été capable d'écrire en tout et pour tout jusqu'à présent : "Ma chère maman". D'un geste rageur je saisis le papier, le froisse et le jette contre le mur. Surtout pas d'explications à donner à qui que ce soit. Ne pas se justifier ou implorer quelque pardon. Ce n'est pas par fierté que j'agis de la sorte, d’ailleurs en ai-je jamais eu de la fierté ?

     Toute ma vie, je l'ai passée à m’aplatir devant tout le monde ; à l'école déjà, en apprentissage, à l'armée, mais là c'était presque normal ; non pas par manque de personnalité, mais plutôt pour ne pas être obligé de me lancer dans d'interminables explications qui n'auraient fait que jouer en ma défaveur.

     J'ai toujours vécu à l'écart de tout et de tous. Plus j'y pense et plus je me rends compte de mon erreur. La solitude n'est bénéfique que limitée dans sa durée, au-delà, les effets secondaires commencent à se manifester.

     Mettant court à ces méditations, je me glisse une nouvelle cigarette entre les lèvres, et laisse mon regard errer sur le plafond blanchi à la chaux. Quelques instants plus tard, alors que j'allais être gagné par le sommeil, je me réveille en sursaut, le mégot m'ayant brûlé le coin de la bouche. Le temps de le cracher et me voilà replongé dans des divagations cérébrales.

     Merde, je suis encore bien jeune, je ne mérite pas ça, non pas ça. Dès le début de mon procès, j'étais donné perdant. Le regard des hommes de loi à mon arrivée dans la salle du tribunal, l'épaisseur de mon dossier, le peu de conviction de la part de mon avocat, qui visiblement sentait la cause perdue, le délit de "sale gueule" ajouté à tout cela, et vous avez devant vous le parfait condamné.

     Mon attitude aussi a dû jouer en ma défaveur, comme ce fut le cas tout au long de ma vie. Exclusion, rejet, mis à l'index, refus de faire comme tout le monde, "dérange ses petits camarades en classe". Maman, ma chère maman, tu seras mon seul regret, le reste je m'en fous royalement.

     Une légère clarté parvenait déjà à l'intérieur de la cellule. Je me lève, jette un coup d’œil à ma montre : cinq heures moins le quart, dans à peine une heure : terminus ! D'un pas lent, je m'approche de la fenêtre. Le ciel semblait se dégager.

     Maman, au chagrin de te quitter j'en ajoute un autre : que c'est triste de mourir alors qu'une belle journée est sur le point de se préparer. La porte s'ouvre, une voix lance :

-Maître Lecoultre !

-Ah ! mon pauvre ami, comment va le moral ? Et il me tend sa main que je serre machinalement.

-Cette nuit... pénible n'est-ce-pas ? Si ça peut vous consoler, pour moi aussi.

-Mais j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer... voilà, le Président de la République vient de commuer votre peine capitale en détention à perpétuité.

Je ne réponds rien, et vais m'asseoir sur le bord du lit.

-Heureusement, poursuit-il, tout le monde sait bien ce qu'est la perpétuité ; dix à quinze ans, et avec une bonne conduite...

-Vous êtes jeune encore, à quarante ans, je vous fiche mon billet que vous serez redevenu un individu libre. Vous avez encore toute la vie devant vous.

-Comment va ma mère ?

-Ah... ça c'est moins bien. On a dû la transporter à l'hôpital la semaine dernière, le cœur ; mais le médecin qui la suit a bon espoir. Je m'arrangerai pour qu'elle puisse vous rendre visite sitôt qu'elle ira mieux.

-Merci, dis-je, en le regardant dans les yeux.

-Bon, et bien je m'en vais, je repasserai vous voir dans le courant de la semaine prochaine.

     Une fois seul, je me dirige vers la fenêtre. Tiens, le ciel se couvre à nouveau, sûrement qu'il va encore pleuvoir.

     Éreinté, je me laisse choir sur le lit, avec l'intention cette fois de dormir, dormir, dormir.

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