Agnès Schnell
Rue Celetna,
à Prague, se trouvait une boutique où on pouvait acheter des marionnettes
fabriquées à la main. Vladimir Gouzchka en était le propriétaire. Son atelier
était situé dans une très vieille et haute maison, si proche de l’église de Tyn
qu’elle semblait s’y appuyer.
Rue Celetna… Animée depuis sa création, elle est surtout fréquentée par les
touristes. Elle est le passage obligé entre la visite de la tour poudrière et le
quartier historique. On y flâne, on s’y attarde, on y est bien puisque la rue
est réservée aux piétons. Rue Celetna… C’est ici que vivait Franz Kafka, au
numéro 3.
Vladimir avait longtemps habité dans un vieux quartier, à l’est de la ville, A
Mala Strana. Puis, il s’était installé rue Celetna après un « drame familial »,
comme disait la rumeur. Les hommes sont ainsi faits qu’ils ne supportent pas le
vide et qu’ils répandent des rumeurs pour combler leur ignorance. Vladimir,
discret, taiseux, ne frayait avec ses voisins et de ce fait, il était le sujet
de bien des conversations.
Il fabriquait des marionnettes à fils. Son échoppe avait fenêtre ouverte sur la
rue, les passants et les touristes pouvaient le voir travailler.
Lui levait rarement les yeux de son travail, insoucieux de tous ces gens qui
l’observaient. Et s’il le faisait, son regard passait au dessus des têtes des
badauds et regardait vers l’Est, vers le Mala Strana. Il s’y attardait parfois
longuement.
Dans un rondin de bois, il prélevait un tronçon de la taille de son poing. Il
ébauchait à la gouge ce qui sera un visage. Ses gestes rapides et sûrs
fascinaient et sa boutique était l’une des plus remarquées. On pouvait assister
à toutes les étapes de la naissance d’une marionnette. On aurait pu… si on avait
le temps. Car Vladimir travaillait en série, comme on le fait à la chaîne. Il
ébauchait quelques têtes, les finissait, les polissait, les peignait puis
montait les marionnettes et les habillait. Il créait toujours ses personnages
dans le même ordre et le promeneur, même le plus distrait, pouvait remarquer que
les groupes exposés étaient toujours composés de la même manière : une jeune
dame, deux petits garçons et un ange.
De nombreux visiteurs s’étonnaient de son choix. Aux questions posées, il
répondait invariablement :
- C’est ainsi. Je ne sais rien faire d’autre. Je travaille selon mon inspiration
et elle ne varie pas.
Cela mettait fin à toute conversation. Vladimir ne paraissait se soucier ni de
l’étonnement ni des autres questions qui venaient, immanquablement. Il penchait
la tête sur son ouvrage et se taisait.
Les yeux gris de la femme, sa carnation à peine rosée, son front dégagé et ses
pommettes hautes étaient si nobles, si délicats qu’on savait que le modèle était
idéalisé. Peut-être le portrait d’une femme autrefois aimée… Le fabriquant avait
réussi, chaque fois, à lui donner une expression si humaine, si subtile, qu’elle
touchait chacun.
Les deux petits garçons au sourire innocent et au regard coquin semblaient si
vivants qu’on s’attendait à une espièglerie. Un ange guidait les garçons et la
femme, leur mère sans doute. L’ange était remarquable lui aussi : finesse,
douceur, évanescence… Tout en lui était séraphique. Il se tenait un peu en
retrait des autres marionnettes, l’arrondi de ses bras, ses mains ouvertes
témoignaient de son rôle protecteur. Ses larges ailes au duvet d’oisillons
étaient si précieusement colorées qu’on aurait pu y voir battre le sang… Mais
les anges ont-ils du sang ?
Son regard était inquiet, tourmenté, tragique. Que craignait-il donc pour ses
protégés ? De quels secrets était-il chargé ?
En fin d’après-midi, un mardi de mai, un jeune homme poussa la porte de la
boutique. Il se présenta : Ian Blasch, étudiant tchèque à l’Institut
International de la Marionnette, à Charleville-Mézières, en France. Il était
chargé d’un reportage sur l’importance et la spécificité des fabricants de
marionnettes dans son pays. Il avait remarqué la singularité et l’habileté de
l’artiste.
Vladimir accepta de répondre aux nombreuses questions de l’étudiant, il
l’autorisa à filmer les différentes étapes de son travail, sa boutique, sa
vitrine, ses œuvres. Après les questions anodines et attendues, Ian, comme tous
les autres avant lui, s’étonna.
- Pourquoi fabriquez-vous exclusivement ces groupes de marionnettes ? Pourquoi
tous ces anges si tourmentés ?
Et ce jour-là, Vladimir raconta enfin.
Nous habitions à Mala Strana, à cette époque. Notre maison, très ancienne, était
située à proximité du château, sur les hauteurs de la ville. Elle s’appelait «
la maison des arbres » car celui qui l’avait fait bâtir avait planté des arbres
de toutes espèces dans le parc qui entourait la bâtisse. Avec les années, ils
étaient devenus magnifiques et faisaient la joie des enfants du quartier.
Nous partagions la demeure avec plusieurs couples, jeunes surtout.
Gallina, ma compagne, était douce et secrète. En fait, je savais très peu de
choses d’elle, de son passé, de ses pensées. Elle écrivait des poèmes que je
refusais de lire car j’étais persuadé que la poésie était hermétique. Trop
difficile pour moi. Elle écrivait aussi de courtes saynètes qu’elle jouait avec
les marionnettes que je fabriquais déjà…
Oui, depuis toujours, j’ai la passion des marionnettes. Ces êtres de bois, de
chiffon ou de papier qui s’animent soudain et nous imitent, ces poupées qui
vivent ce que nous vivons, à qui nous pouvons prêter nos sentiments, nos désirs
et qui agissent avec toujours la même expression figée… C’est terrible de garder
un sourire immuable et de vivre des choses contradictoires. Ne trouvez-vous pas
? Ne trouvez-vous pas étrange cette expression permanente comme si rien ne les
affectait ? Ce sont des poupées, bien sûr… Mais elles sont à notre image…
Sommes-nous, nous aussi, des marionnettes juste un peu plus complexes, plus
vulnérables ?…
Vladimir réprima un léger sourire et jeta un coup d’œil rapide vers son
visiteur. Ian, assis sur un tabouret, accoudé à la table de montage, au milieu
de chiffons divers, avait posé un doigt sur ses lèvres comme s’il refusait
d’intervenir. Il fixait l’artisan sans bouger.
- J’étais fonctionnaire alors. Il y avait beaucoup de fonctionnaires. Mon
travail était peu intéressant et très routinier. J’avais hâte de rentrer à la
maison des arbres, de me mêler aux jeux des enfants -quand ils me le
permettaient- et surtout de revoir le sourire de Gallina. Elle était très douce
et prévenante… Mais je vous l’ai déjà dit, je crois…
Ian fit un geste rapide et assez impérieux qui avait sans doute le sens de «
Continuez, je vous en prie ».
- Les enfants formaient une grande communauté bruyante. Nos garçons étaient
parmi les plus jeunes, mais pas les moins délurés. Votjta avait 4 ans et Xaver à
peine 6. Gallina était une mère attentive, présente mais peu possessive. Elle
s’occupait souvent de tous les enfants. Elle distribuait sans compter les
tartines du goûter et débarbouillait affectueusement toutes les mains ou tous
les genoux écorchés.
Gallina…
J’étais très amoureux d’elle mais je ne lui disais pas. Je croyais la connaître.
J’aimais la vie à ses côtés. J’aimais entendre son chant, son rire. J’aimais sa
voix, ses gestes. Mais je ne lui disais pas, non.
Un soir, je fus retardé par une manifestation populaire, il y avait tant de
monde dans la rue que je dus attendre un long moment avant de rejoindre notre
domicile. C’était en 1968, il y a longtemps, vous voyez.
Gallina m’a accueilli, très énervée, elle s’était inquiétée de mon retard, elle
avait entendu les rumeurs, les cris, elle avait écouté les on-dit. Elle avait eu
peur pour moi. Elle criait et tordait ses mains. Je voulais lui raconter ce que
j’avais vu… Elle pleurait et je me suis fâché, c’était notre première dispute.
Je lui conseillai de se tenir un peu mieux devant les enfants, je lui dis qu’il
était inutile de les inquiéter…
Je n’avais rien compris à son émoi.
Quelques semaines plus tard, un dimanche matin, un homme frappa à la porte de
notre appartement. Elle m’en avait tant parlé que je le reconnus immédiatement.
Je n’eus pas le temps de le questionner, il me dit simplement : « Je suis venu
les chercher ».
Gallina était si pâle que j’eus envie de la serrer contre moi et de dire à
l’autre qu’elle était ma compagne maintenant. Mais la surprise, la brutalité de
cet incident me giflaient, m’anéantissaient. Je n’eus aucune autre réaction que
de toiser l’homme sans un mot. Mais il soutint mon regard avec force.
Gallina se hâta de réunir ce qu’elle possédait dans ses vieilles valises, celles
avec lesquelles elle était arrivée dans ma vie. Elle s’enferma quelques instants
avec les garçons dans leur chambre et j’entendis les pleurs de Votjta et les
cris de Xaver. J’entendis cela et je ne pouvais pas réagir. Elle poussa les
enfants dehors, je sentis la petite main de Xaver me frôler, juste un frôlement
et je ne réagis toujours pas. Ils suivirent l’homme qui était venu les
reprendre…
Dans sa chambre, je trouvai un papier où elle avait écrit quelques mots sous un
poème de Nezval, qu’elle aimait beaucoup, un poème prémonitoire.
…Le temps vole et j’ai encore tant à dire sur toi.
Le temps vole et j’en ai encore si peu dit…
Gallina avait ajouté : « Et toi, pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
Il a été libéré, je dois le suivre. »
Elle n’était pas ma femme, vous comprenez ? J’avais été leur protecteur tout un
temps, ils avaient été ma famille… Pour un temps seulement. Cela ne pouvait pas
durer, je le savais. Je savais qu’il reviendrait. Mais ce moment que je
craignais, je l’avais occulté, je l’avais repoussé jusqu’à presque l’oublier.
Ils étaient devenus ma famille, vous comprenez ? Ma famille…
Je ne les ai jamais revus. Je n’ai jamais eu de nouvelles. J’ai quitté mon
travail au ministère, les évènements que nous vivions étaient propices au
changement. J’ai obtenu le droit de me mettre à mon compte et de fabriquer ces
marionnettes, mes marionnettes…
Mon ange les protège peut-être… Pour qu’il ne se trompe pas, je représente
toujours près de lui Gallina, Xaver et Votjta…
Vladimir se tut. Il se remit à son travail et laissa Ian à son trouble. Il
esquissa à peine un geste d’adieu quand l’étudiant sortit.
©
22 mai 2004
— Agnès Schnell
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