Jean-Claude Touray
Salle d’attente de l’Eurostar à Paris Gare du Nord, vendredi dix heures du matin. Dans l’air flotte comme un parfum d’aéroport international. Je suis avec Annie, nous venons de passer les contrôles de police et de sécurité. Et pas pour rien : nous partons pour un petit voyage par le rail en solitaires, un long week-end à Londres. Vu les risques de détournement d’un train par un terroriste armé d’un couteau de poche, j’ai failli me faire piquer l’Opinel à virole n°7 que j’avais dans mon blouson. Après négociations j’ai été autorisé à conserver cette arme blanche à condition de la ranger dans mon bagage. Dans mon intérêt, on m’a conseillé de ne plus jamais transporter de poignard sur moi au cours de mes voyages à Londres.
Même lieu dix minutes plus tard. Le groupe du troisième âge en voyage organisé, qui prendra le même Eurostar que nous, commence à trépigner dans le calme. Un monsieur cherche à s’asseoir.
- C’est libre à côté de vous Simone ?
- Non c’est la place de Madeleine
- Ah oui, Madeleine, elle est bien handicapée la pauvre. Il parait qu’elle se fait soigner par un ostéopathe….
Un peu plus loin une dame parle toute seule. Pas tout à fait car elle s’adresse à son téléphone portable.
- Au retour nous ne reprendrons Eurostar qu’en soirée…C’est parce que je ne serai pas chez toi avant minuit…Alors ma fille je te laisse puisque tu es pressée, je voulais seulement te prévenir pour que tu ne sois pas inquiète.
Appel par haut-parleur bruyant et nasillard des voyageurs pour Londres. Nous nous hâtons vers l’avion… non le train, car le décollage… pardon le départ, est imminent. Mais l’illusion du transport aérien s’efface dès que nous sommes assis à nos places réservées. Il n’y a ni hôtesses ni ceintures de sécurité. Pas non plus de démonstration de l’utilisation du gilet de sauvetage. Nous allons pourtant traverser la Manche mais il parait que, comme c’est par-dessous, les risques de noyade en cas d’accident sont limités.
Du voyage lui-même je n’ai gardé aucun souvenir digne de ce nom : j’ai lu, j’ai bu et j’ai dormu. Annie m’a réveillé à l’arrivée en gare de Waterloo. Par parenthèse, depuis le temps que nous nous entendons cordialement avec les British, ils auraient pu avoir la décence de trouver un autre nom pour cette gare…Même chose pour Trafalgar Square….Enfin passons…
Les premiers indigènes à nous avoir frappés dans la gare sont les « bobbies ». Ils sont trop cool ces policiers qui ont un air placide de bœufs de labour et qui se promènent en couples homos. Avec sur la tête un casque de couleur bleu-rigolo ! Dès que nous sommes sortis de Waterloo station, un fait nous a intrigués : la plupart des automobilistes londoniens ont la sale manie de rouler à gauche. C’est très dangereux ! Très dangereux pour le piéton français qui, tout naturellement, quand il va traverser une rue, regarde d’abord vers la gauche puisque les voitures circulent à droite. Pour limiter la casse, le mayor adjoint à la sécurité de la ville de Londres a fait inscrire en majuscules LOOK RIGHT, regardez à droite, au début des passages pour piétons. Et en plus il faut comprendre l’anglais pour ne pas se faire écraser…
Look right et marche à Londres ! Vive le plan de déplacement urbain de cette belle capitale. Nous marcherons by foot, nous emprunterons les bus et nous prendrons l’underground (the tioube), le cousin cockney du métro parigot.
Prendre le métro mais pour quoi faire ? Principalement pour aller s’abriter de la pluie dans les musées. On ne peut pas rester à l’hôtel tout le week-end sous prétexte d’une météo pleurnicharde. Les musées sont presque tous gratuits. N’empêche qu’ils semblent le regretter d’être gratuits. Ils ont tous installé à l’entrée une tirelire géante à destination des visiteurs avec l’inscription « glissez trois livres dans la fente ». Il y a parfois encore plus explicite, comme sur la porte des toilettes « Messieurs » de la Tate Gallery ( je n’ai pas osé aller vérifier chez les dames…): « Tate relies on benefactors. The paper in this facility has been donated by an anonymous donor ». Ce qui peut en français être adapté comme suit : « La Tate ne fonctionne que grâce au mécénat et à votre générosité. Le papier mis à votre disposition dans ce lieu d’intérêt public a été offert par un donateur anonyme ».
On peut commencer les visites de musées en allant à « Exhibition Road », la rue des exhibitions si je traduis bien. On y trouvera d’abord le « Victoria and Albert », le V&A Museum qui a une très belle salle de café avec un grand choix de boissons et un assortiment complet de plats du jour et de pâtisseries, malheureusement à des prix très britanniques. On trouve de tout dans ce musée où l’on respire si bien les poussières du passé, tout de même moins toxiques que les émanations des pots d’échappement. ¨Parmi les trésors exposés on peut citer dans le désordre, mais le désordre est le principe même d’organisation du V&A, dans le désordre donc on peut citer les colonnes de Trajan, une collection de miniatures indiennes cochonnes, des fragments d’architraves, quelques peintures de Constable soigneusement dispersées dans différentes salles mais il n’y a pas de raton laveur... J’allais oublier le plus troublant : dans une galerie consacrée à la mode on peut voir, avec la lingerie d’époque, les faux-culs en coton bourrés de duvet d’eider de la reine Victoria impératrice des Indes. Au total, il ne manque guère que les roustons tonton du père Platon mais chacun sait qu’ils sont au musée d’Athènes, conservés dans du coton hydrophi-i-le.
Ne quittez pas la « rue des exhibitions » (il parait que ce nom ferait référence à l’existence, au dix-neuvième siècle, d’un club d’exhibitionnistes fondé par Oscar Wilde) ne partez pas de cette rue sans aller au Museum d’Histoire Naturelle rendre hommage aux dinosaures, ces monstres facétieux ou terrifiants qui ont existé, et pas seulement dans « Jurassic Park ». Entre divers squelettes de Gallimimus, Triceratops et autres bêtes du passé, vous aurez un vrai coup de cœur pour Allosaurus, un grand reptile moderne qui avait certainement déjà un téléphone portable si je me fie à l’étymologie de son nom. L’attraction principale est un modèle animé du Grand Méchant Dinosaure :Tyranosaurus rex, le roi.des Dinos. Il balance la queue, il s’agite, Il mugit, il barrit, il rugit, il ouvre la gueule. Sa denture est terrifiante. Mais c’est qu’il mordrait c’con là si on voulait lui donner du pain pour son goûter.
Outre la visite des musées, un bon objectif de promenade à Londres le samedi est d’aller pisser chez Harrod’s. Pensez-y, pisser chez Harrod’s dans une déco pharaonique a quand même plus de gueule que d’uriner à l’hôtel dans de la faïence blanche. Pour les ignorants et les mal branchés, Harrod’s, qui prospère entre les mains de l’ex futur beau-père de feue la princesse Diana, c’est la grande surface chic où l’on visite des « luxury rooms », des pièces pour luxure si je traduis bien. Des pièces où l’on déambule comme s’il s’agissait de salles de musée sauf qu’ici on peut acheter. C’est d’ailleurs dans cet hypermarché que les indigènes renouvellent leurs provisions de caviar et font leurs stocks de diamants. Puisque vous êtes là, en sortant des toilettes, profitez-en pour aller vous incliner devant le mémorial « Doodie, Lady Di, ladidoudidi ». C’est très émouvant.
Profitant dimanche matin d’une éclaircie, nous sommes allés à Saint-James Park pour faire la photo.
Quelle photo ?
La meilleure photo souvenir pour un couple en long week-end à Londres. Le petit pont qui enjambe le petit lac permet, dans un décor naturel, de placer en arrière plan de son petit cliché le palais de Buckingham lui-même. Avec, les jours de chance, la reine à la fenêtre. Comme il s’agit d’une photo d’Annie et moi ensemble, il nous a fallu trouver une bonne volonté pour faire sortir le petit oiseau de l’appareil numérique. En général l’affaire se traite avec un autre couple de touristes que l’on prend, à charge de revanche, en photo au même endroit. C’est de l’échangisme (de bons procédés) et nous l’avons pratiqué sans honte.
De la « Tower of London » visitée ensuite au pas de charge nous n’avons retenu que deux choses : Le ticket d’entrée est au prix d’un menu gastronomique et ils ont finalement libéré le prisonnier « qui ne voyait personne sauf la fille du geôlier » et qui, à en croire la chanson, s’était mis à chanter en attendant que ça sèche.
Ding… Dong… Bing… Bang…Il est déjà a quarter past six, Big Ben le carillonne. Ce beau week-end prolongé va sur sa fin. Nostalgie déjà. Nostalgie de Londres la rouge avec ses boites à lettres en forme de poubelle, ses autobus à impériale et ses cabines téléphoniques à petits carreaux, De Londres la verte avec ses pelouses autorisées et ses petits pois émeraude qui accompagnent le gigot à la menthe. De Londres de toutes les couleurs : le blanc, le noir, le jaune, sans oublier l’ocre et le brun dans des foules qui manquent un peu d’arabes mais où les pakistanais sont en nombre pour compenser.
Dans une petite heure nous allons retrouver à Waterloo Station nos amis du troisième âge, car au retour comme à l’aller nous prendrons le même Eurostar. Nous aurons des nouvelles fraîches de Simone et nous connaîtrons peut-être la date du prochain rendez-vous de Madeleine avec son ostéopathe.
Après ce séjour printanier à Londres avec ses pluies ses musées et ses « fish and chips » Annie se prend à rêver d’une escapade automnale vers Venise, ses brouillards ses monuments et ses spaghettis. Soyons européens certes mais sachons rester français. Tant qu’à choisir une ville en V, prenons la dans l’hexagone. J’ai lu dans « Taboulé » le mensuel du voyage gastronomique une excellente critique du « combiné Jacques Brel » : le triangle Verdun, Vesoul et Vierzon parcouru de toque en toque .en bus panoramique. Pas cher. Pour le prix de Venise on a les trois autres.
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2005 -
Jean-Claude Touray -Tous droits réservés.