Pierre-Alain Gasse
Jamais encore cela ne leur était arrivé. Depuis
toutes ces années vécues ensemble. Jamais un nuage, jamais une dispute,
jamais de brouille. Tout au plus de subtiles variations d’humeur,
quasi-imperceptibles aux autres. Mais qui, pour elles, prenaient
l’importance d’orages violents, d’ouragans dévastateurs, de cataclysmes
démentiels dans le beau fixe de leur existence. Un sourcil interrogateur,
une intonation critique, un silence inhabituel et Flora était sens dessus
dessous. Une moue songeuse, un pas plus vif, des mains plus mobiles, et Lola
était aux cent coups. Mais cela arrivait si rarement...
Dimanche
Et puis là, tout d’un coup... Cela avait commencé, il y
avait huit jours maintenant, oui, Flora s’en souvenait parfaitement à
présent. Lola avait prétexté une de ces migraines dont elle était
coutumière, en été, par forte chaleur, pour ne pas l’accompagner à la plage.
Et pourtant, sans son bain quotidien, Lola disait que ses journées étaient
comme incomplètes, inachevées. Plus étrange encore, à son retour, Flora
avait trouvé la maison vide, toutes fenêtres ouvertes, les rideaux flottant
dans la brise. Et Lola était rentrée une heure plus tard seulement, sans son
chapeau de soleil qu’elle prétendit s’être envolé. C’était déjà beaucoup
d’étrangetés pour une seule journée.
Certes, tout cela avait reçu une explication : elle
était sortie après que sa migraine se fut fort opportunément apaisée, avait
laissé les fenêtres ouvertes pour faire partir l’odeur tenace d’un
échantillon de parfum qu’elle avait brisé par maladresse et avait perdu son
chapeau alors qu’elle était en train de refaire le nœud de la cordelière qui
lui passait sous le menton. Soit. Mais cela n’expliquait pas pourquoi Lola
s’était parfumée en plein après-midi, par temps de chaleur, ni pourquoi elle
avait brisé cette ampoule, elle qui ne cassait jamais rien. Et cela ne
disait pas non plus où elle était allée, car elle s’était contentée de
désigner du bras les falaises en disant : par là... me promener...
Lundi
Le lendemain, un lundi, les choses avaient repris leurs
cours normal, du moins c’était ce qui lui avait semblé, jusqu’à ce
sifflement lugubre - deux notes prolongées - perçu dans la nuit , alors
qu’elle refermait le roman policier qu’elle venait d’achever. Sur le coup,
elle n’aurait su dire si ce sifflement était d’origine humaine ou animale.
Mais si l’on tient compte du fait qu’aussitôt après, la porte de Lola avait
légèrement grincé, on était enclin à pencher pour la première hypothèse. Ce
qu’elle avait fait. Elle serait bien sortie de son lit, pour vérifier, mais
sa lecture lui avait mis les nerfs en pelote, et puis Lola avait sa vie.
Elle s’était donc contentée d’éteindre précipitamment sa veilleuse d’opaline
et d’écouter dans le noir, les couvertures sous le menton et les oreilles
aux aguets. Mais elle n’avait rien perçu d’autre que l’inquiétant silence
d’une nuit ordinaire dans une villa bien trop grande pour elles deux et le
désordre du rythme altéré de sa respiration. Finalement, elle avait rabattu
le drap sur sa tête, exorcisme souverain des peurs enfantines, avait
retrouvé la position heureuse du fœtus et s’était endormie en suçant son
pouce (chut ! c’est un secret).
Au matin, Lola était d’humeur gaie, et chantonnait dans
la cuisine, en préparant le café. Habilement sondée, elle révéla être allée
aux toilettes vers minuit et demi, mais nia avoir entendu quelque sifflement
que ce fut. D’ordinaire, elle ne se levait pas la nuit, mais il était vrai
qu’elles avaient mangé des poireaux vinaigrette au dîner. Alors...
Mardi
Ce jour-là, rien n’était venu troubler la quiétude de
leurs vacances dans la maison de famille, léguée en indivision par des
parents imprévoyants. Elles étaient allées au marché vers dix heures, le
marchand de fruits et légumes les avait plaisantées sur leurs robes à fleurs
assorties (des fruits pour aller avec vos fleurs, mesdemoiselles ?). elles
avaient fait dînette sur la terrasse, sous le parasol, avaient laissé passer
les heures chaudes allongées à lire dans leurs transats, puis étaient
parties à la plage de l’avant-port une heure avant la pleine mer de 17 h 52.
Lola avait voulu nager jusqu’au delà de la Pointe de Pordic distante de
quelques centaines de mètres. Et Flora n’était pas assez bonne nageuse pour
cela. Elle avait suivi du regard le reflet de son bonnet de bain doré dans
le clapotis des vagues, puis Lola avait disparu à son regard pour ne
réapparaître qu’une heure plus tard, essoufflée et les pieds écorchés, par
le sentier des douaniers, alors que Flora se rongeait les sangs, prête à
donner l’alerte, que la mer refluait déjà et que la foule des baigneurs
abandonnait la plage.
C’est la rencontre d’un ami commun absent du pays
depuis plusieurs étés et, qui prenait le soleil au Petit Havre, alors
qu’elle y prenait pied qui l’avait retardée, s’était-elle excusée. En effet,
ils étaient restés à se raconter par le menu les nouvelles des uns et des
autres, sans qu’elle se rende compte du temps qui passait et de l’inquiétude
qui pouvait gagner Flora. Que répondre à cela ? Flora savait en effet que
Jean-Yves Le Chanu était revenu voir sa mère, et ils étaient effectivement
amis d’enfance tous les trois. De plus, c’était un inverti notoire ! Inutile
donc de chercher de ce côté-là.
Difficile aussi d’évoquer directement le sujet. Depuis
le malheureux épisode de leur amour commun pour le même homme, qui s’était
terminé à l’amiable, mais dans la douleur, par leur mutuel renoncement à
lui, chacune gardait jalousement le secret de ses rencontres de peur que
l’autre ne devienne à nouveau une rivale. C’était assez compréhensible.
A vrai dire, Flora en avait pris son parti et ne
cherchait plus vraiment les rencontres, confiant au hasard, à la Providence
ou comme on voudra bien l’appeler le soin de son avenir sentimental. Mais
Lola avait toujours été plus volontaire, plus décidée, plus opiniâtre,
jusqu’à l’excès parfois et Flora, toujours sur le qui-vive depuis plusieurs
échecs successifs de sa sœur, pressentait à nouveau depuis quelques jours
anguille sous roche, si l’on peut dire.
Mercredi
Mercredi, après trois jours de beau, le temps s’était
brouillé, comme il est d’usage par ici. Une bruine légère crachinait au
matin, lorsque Flora était allée voir au courrier. La facture de téléphone,
une proposition d’abonnement à Libération à son nom (il aurait fait beau
voir !), et une lettre pour Lola. Enveloppe blanche, format ordinaire, non
parfumée, écriture soignée, mais visiblement masculine. . Timbrée à 3 F et
postée à Saint-Brieuc, la veille à 18h 45. Par transparence, elle n’avait
rien pu déceler, car le texte était replié vers l’intérieur et le papier
sans doute assez épais et opaque. Le décollage à la vapeur ? Non. On n’en
était pas encore là. Elle avait déposé la missive avec les deux autres dans
la corbeille de l’entrée dévolue à cet usage.
Au déjeuner, (la lettre n’était plus là), Lola, avec
beaucoup de naturel, lui avait raconté qu’une amie d’enfance, en vacances
dans la région avec mari et enfants, l’invitait pour le week-end dans sa
villa de location de Pléneuf Val André . Quelle amie ? Elle ne la
connaissait pas. C’était du temps où leurs parents les avaient séparées et
mises en pension dans deux lycées briochins différents - Ernest Renan, le
laïc, pour Lola et Saint- Charles, le religieux pour elle - en raison de
leurs multiples frasques et actes d’indiscipline. Comment s’appelait-elle ?
Estelle. Effectivement, Flora avait entendu sa sœur parler d’une Estelle
quelquefois. Mais cela ne voulait rien dire. Et ce retour d’intérêt subit
après des années de silence ? De toute évidence, cette belle histoire était
cousue de fil blanc. Mais, patience, elle en aurait le cœur net.
Jeudi
Il y avait quatre jours maintenant que les premiers
signes étaient apparus, et Flora n’avait toujours aucune preuve de quoi que
ce soit. Et dans quarante-huit heures, Lola la laisserait seule dans cette
grande bâtisse pour aller passer ce week-end, soi-disant au Val André et
avec Dieu sait qui ! Il fallait qu’elle la démasque avant, mais comment ?
Depuis ce matin, elle ne l’avait pas quittée d’un pouce, sauf bien sûr pour
aller au petit coin. Tout semblait normal. Elle se méfiait sans doute. Elle
avait dû remarquer qu’elle la collait plus que d’habitude. Pour l’instant,
elles étaient assises dans la cuisine, en train d’effiler les haricots verts
rapportés du marché, et Lola racontait de son air le plus innocent l’Amant
de Marguerite Duras qu’elle venait de terminer hier au soir.
Sainte-nitouche, va ! Soudain, le téléphone sonna, et Lola bondit de sa
chaise vers l’appareil du vestibule, en criant : "C’est pour moi !" Pourquoi
n’avait-elle pas décroché l’appareil mural qui était à trois pas d’elle.
Pour qu’elle n’entende pas la conversation, c’était évident. C’était
l’occasion ou jamais : Flora avait bondi aussi et décroché en même temps que
sa sœur le combiné du mur d’en face. C’était le fleuriste qui informait Lola
que sa commande était prête et qu’elle pourrait passer la prendre quand elle
voudrait. Le soufflé de Flora était en train de retomber (une composition de
fleurs séchées pour offrir à son amie, c’était logique), quand de son
imagination fébrile surgit l’idée qu’il s’agissait d’un code. Pourtant, il
lui avait bien semblé reconnaître la voix du fleuriste. Une fois de plus,
elle aurait fait chou blanc ? Ce n’était pas possible. Mais le reste de la
journée s’écoula sans lui apporter le moindre indice supplémentaire.
Vendredi
Par tradition familiale, religieuse et commerciale, le
vendredi était resté pour elles le jour du poisson, et il fallait qu’il soit
du jour ou de la nuit (foin de ces poissons carrés, congelés et panés, sans
yeux ni arêtes qui sont les seuls que les enfants d’aujourd’hui connaissent
!). Et c’est à la poissonnerie que cela s’était produit : il y avait la
queue, comme souvent vers onze heures, et derrière elles un homme, qu’elle
n’avait jamais vu, un vacancier sans doute, était presque aussitôt entré en
grande conversation avec Lola. Oh, une conversation des plus banales, bien
entendu, ils savaient bien qu’elle les écoutait. Flora l’avait détaillé, à
la dérobée : assez bel homme, ma foi, entre deux âges, tempes grises, pas
d’alliance, vêtements d’été de qualité (T-shirt Lacoste, pantalon New Man,
mocassins italiens). Lola n’avait pas mauvais goût. Elle avait interrompu
leur anodin dialogue pour solliciter l’avis de sa sœur sur le poids de la
petite daurade qu’elle comptait prendre. Lola n’avait pas paru gênée le
moins du monde. Mais Flora connaissait depuis trop longtemps les capacités
de dissimulation de sa sœur pour s’arrêter à ces apparences.
Au déjeuner, pendant qu’elles dégustaient leur daurade
au four, elle avait subrepticement lancé : "au fait, ce monsieur avec qui tu
as discuté ce matin, à la poissonnerie, c’était qui ?" Lola avait répondu
sans fard, qu’elle l’ignorait complètement, qu’elle ne l’avait jamais vu
auparavant, mais qu’elle avait peut-être fait une touche ! Et comment ! Toi,
ma petite, tu essayes de me mener en bateau, mais ça ne prend pas avec moi,
avait songé Flora en son for intérieur.
Samedi
Ce matin, vers onze heures, une voiture familiale
crème, chargée d’enfants, s’est arrêtée devant la villa. Une femme d’âge mûr
était au volant. Elle a sonné et dit : "Bonjour : je viens de la part de
Madame Estelle B. chercher Mademoiselle Lola, si elle est prête". Non
seulement, elle était prête, mais elle piaffait d’impatience, car depuis une
demi-heure, Flora l’entendait faire les cent pas dans sa chambre, au-dessus
du salon. Elle est descendue, une petite valise à la main. Elle avait mis sa
robe bleue, celle qui lui va si bien. Elles se sont embrassées, trois
baisers, comme on fait par ici (les étrangers s’arrêtent à deux, ou bien
vont jusqu’à quatre) et Lola a dit : "Bon week-end, sœurette, sois sage en
mon absence. Je ne rentrerai que lundi matin par le car." Flora a répondu :
"Ne t’en fais pas. Embrasse ton amie pour moi". Aurait-elle donc rêvé et
tous ces incidents depuis une semaine ne seraient-ils que coïncidences et
extrapolations hâtives de son imagination ? Il est vrai qu’elle avait
tendance à voir chez les autres ce qu’on pouvait voir en elle-même.
Du perron, elle avait fait un signe d’adieu et lorsque
l’automobile eut tourné le coin de la rue, s’était dirigée vers le téléphone
:
- Allô, Charles..., oui, c'est moi. Finalement, tu peux
venir à la maison, Lola est partie pour le week-end chez une amie au
Val-André. Comment ? Oui, figure- toi que toute la semaine, j’ai cru qu’elle
avait fait une rencontre et qu’elle allait encore me présenter quelqu’un.
Non, bien sûr, qu’elle ne se doute de rien pour nous deux, qu’est-ce que tu
crois ? Qu’est-ce que tu dis ? Qu’il serait peut-être temps qu’on le lui
dise. Oui, j’avais pensé t’inviter pour notre anniversaire, dans quinze
jours, et le lui annoncer à cette occasion. Quoi ? Tu apporteras le gâteau ?
D’accord. Tu n’oublieras pas les bougies : six grandes pour moi et trois
petites de plus pour Lola. Je t’embrasse. A tout de suite.
©
1998 —
Pierre-Alain Gasse
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