L’oiseau
de l’autre côté de la fenêtre
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Richard Mesplède
Je suis assis là, sur cette
chaise de bois vermoulue, dans cette grande salle obscure, seul. Je ne saurais
dire depuis combien de temps j’attends, ni ce que j’attends. Je pourrais être là
depuis cinq minutes ou depuis des années, ça ne changerait rien.
La pièce est vide, exceptées la chaise et la fenêtre. Une chambre sans porte
paraît certes singulière, mais la fenêtre, à elle seule, justifie bien des
secrets immuables.
Elle est vieille, la vitre recouverte de poussière. Je pourrais lever le bras et
l’essuyer avec ma manche crasseuse pour mieux voir à travers, mais je n’en ai
pas la force.
Tout à l’heure, je sais que l’oiseau va venir.
Seule la fenêtre me sépare de la liberté.
Je vois l’herbe s’étendant à l’infini de l’autre côté. J’aperçois les millions
de fleurs qui font un tapis multicolore sur l’herbe. Le ciel est bleu, vide,
seulement caché à l’horizon par une grande forêt d’arbres plusieurs fois
centenaires.
C’est un peu comme si l’Homme n’existait pas de l’autre côté. C’est comme s’il
n’avait jamais existé.
Un point noir apparaît dans le ciel. C’est l’oiseau qui arrive. Déjà, il fonce
vers moi et se pose dans l’herbe avec grâce.
Son plumage est tout noir, noir comme la mort, noir comme la grande chambre
noire qui m’enveloppe de sa noirceur noire.
Son long bec orange fouille l’herbe devant moi, là, à quelques centimètres.
Si je le voulais, je pourrais briser la vitre et toucher l’oiseau, le caresser.
Si je le pouvais…
J’ignore d’où il vient, ni où il repart après sa visite quotidienne. Il se pose
là, tous les jours, à la même heure, picore quelques insectes et me regarde
longtemps, longtemps.
Et il s’envole vers là-d’où-il-vient, et j’ignore d’où il vient, mais il se pose
là tous les jours à la même heure et me regarde, et s’envole.
Il me regarde ; ses yeux ont quelque chose d’intelligent. Il me fait un peu peur
mais je sais qu’il est mon ami, qu’un jour c’est lui qui m’aidera à sortir, à
m’évader.
J’ai déjà essayé de briser la vitre avant, quand je pouvais encore le faire.
Mais bien sûr cette vitre-là ne peut pas se casser. C’est une Vitre Faite Exprès
; une vitre INCASSABLE, comme ils disent les autres. Comme ils disaient, quand
je pouvais encore les voir. Je n’ai plus le droit, maintenant, je suis puni dans
la grande salle noire aux murs-sol-plafond noirs comme un tapis de fleurs
fanées.
Aujourd’hui, je le sais, l’oiseau ne partira pas. Pas sans moi. Il est venu me
chercher. D’ailleurs, il attend, là, calmement, en m’observant de ses petits
yeux d’homme.
Bientôt, la porte va s’ouvrir. Je sais qu’elle va s’ouvrir. Il n’y a pas de
porte mais il y en a une. Je ne la vois pas la porte mais elle va s’ouvrir et je
pourrais la voir parce qu’elle sera ouverte et elle ne sera plus mélangée aux
murs ; quand ils vont venir. Les hommes-en-blanc. Oui, ils vont venir, comme
d’habitude, et comme d’habitude je vais crier parce que je déteste les piqûres.
En plus, je ne peux plus me défendre depuis la dernière fois quand j’ai essayé
de casser la vitre et que j’ai fait mal à un homme-en-blanc en lui tapant dessus
avec la chaise qui n’était pas encore vissée au sol et qu’il est tombé et qu’il
ne bougeait plus l’homme-en-blanc.
Parce que maintenant ils m’ont mis une chemise-qui-se-boutonne-dans-le-dos et je
ne peux plus bouger, et c’est bête.
Je sais qu’aujourd’hui, quand les hommes-en-blanc vont venir, ils ne me feront
pas de piqûre parce que je serai déjà parti avec l’oiseau.
Il s’est posé sur le rebord de la fenêtre et m’observe encore. Il attend que je
vienne.
Et ça me fait tout bizarre parce que j’ai l’impression de bouger sans bouger et
puis je vois l’ombre de l’oiseau et c’est pas une ombre d’oiseau.
C’est l’ombre d’une femme-squelette en robe noire comme une ombre, tenant une
grande faux noire comme l’ombre de la robe de l’oiseau.
J’ai l’impression de passer par la fenêtre. Au travers de la fenêtre. Et
j’entends les hommes-en-blanc qui arrivent dans le couloir mais c’est trop tard.
Les hommes-en-blanc ouvrent la porte et ils me voient étendu par terre, les yeux
fixes, et je les regarde en traversant la fenêtre et en m’envolant avec
l’oiseau.
J’ai froid.
© 2006 -
Richard Mesplède - Tous
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