Daniel Leduc
Lorsque le nouveau directeur m’appela dans son bureau, j’étais en train de classer les derniers livres reçus. Parmi ceux-ci, un K. Dick que j’avais discrètement glissé dans la poche de ma blouse.
Dans le couloir, je croisai Mercier qui me tapota sur l’épaule :
— Du courage, mon vieux ! Il n’a pas l’air commode !
J’allais frapper à la porte, quand le son d’une voix aigrelette me fit sursauter.
— Entrez donc, Blénard !
Je me trouvai devant un homme à demi chauve dont le regard devait être formé de deux billes d’acier tant il paraissait fixe sous d’épais sourcils noirs.
— Voyons, Blénard… ça fait bientôt cinq ans que vous travaillez dans cette bibliothèque…
Il avait ajusté ses lunettes pour mieux lire mon dossier.
— Hum Hum ! Employé sérieux, appliqué… aime son travail… bien, bon, bon…
Il releva la tête, esquissa l’ombre d’un sourire.
— Vous êtes exactement celui qu’il me faut.
Il extirpa de la poche de sa veste une pipe en écume qu’il se mit à tapoter nerveusement.
— C’est un travail délicat que je vais vous confier. J’espère que vous en serez digne.
Après m’avoir toisé du regard, il ajouta :
— Oui, oui, je suis sûr que vous ferez l’affaire. Tenez, venez avec moi, vous allez comprendre.
Fétri (tel était son nom) me conduisit dans les sous-sols. Au bout d’un long couloir se trouvait une pièce qui faisait office de débarras. On pouvait y voir des dizaines de cartons vides, de vieux classeurs métalliques plus ou moins rouillés, et divers autres meubles qui gisaient là, caducs et inutiles.
— Il faut que tout ceci disparaisse d’ici deux jours !
En disant cela, Fétri avait balayé la pièce d’un geste de la main.
— J’ai donc téléphoné à un brocanteur qui passera demain. Pour le reste, je compte sur vous.
— Bien sûr, Monsieur le Directeur. Et qu’allons-nous mettre ici ?
— L’enfer.
— L’enfer ?
— Oui : nous y entreposerons tous les livres dangereux, sujets à caution – et Dieu sait qu’il y en a !
Je ne pus m’empêcher de m’exclamer :
— Mais, vous voulez instaurer une censure !
— Je ne censure pas : je protège. Regardez autour de vous : toutes les vraies valeurs s’étiolent, disparaissent. Il serait temps d’y mettre bon ordre ! Moi, à mon échelon, à mon modeste échelon, je protégerai les gens malgré eux. Ainsi je les écarterai des mauvaises tentations que peuvent engendrer certaines lectures subversives. Vous connaissez le poids des mots ; vous savez combien les esprits faibles sont malléables, comment ils peuvent être dévoyés au simple contact d’idées destructrices, fallacieuses ou perverses. Notre devoir, en conséquence, est de faire en sorte que le lecteur ne puisse rencontrer de telles idées sur sa route. C’est pour cette raison que je rétablis dans cette bibliothèque l’Enfer, et que j’en fais de vous le gardien.
Je baissai les yeux, puis après quelques secondes de silence :
— Je suis désolé. Je refuse de jouer ce rôle.
Féri claqua des doigts comme s’il appelait quelqu’un à la rescousse.
— Ecoutez Blénard, je connais votre situation de famille. Vous avez une femme et trois enfants à charge, vous ne pouvez vous permettre de perdre votre emploi…
Je relevai la tête, agressif :
— On ne licencie pas les gens comme ça !
— Mais si, mais si, on licencie… surtout les voleurs !
— Comment osez-vous !
— La poche de votre blouse est bien rebondie, vous ne trouvez pas ?
— …
— Alors, vous acceptez ?
Je fis le signe d’acquiescement qu’il attendait.
Ma gorge me fit mal tant elle était nouée.
Féri me tendit une main moite et molle.
— Bon, nous sommes donc d’accord. Suivez-moi, je vais vous donner une première liste d’ouvrages à enfermer ici. Puis nous parlerons de l’organisation.
Féri marchait d’un pas lourd que le long couloir répercutait. J’étais derrière, les bras ballants : un chien qui suit son maître avec, dans le regard, la suprême envie de mordre.
*****
Dès le lendemain, l’Enfer s’organisa.
Le brocanteur vint retirer la plupart des meubles. Quant à moi, je me chargeai de nettoyer la pièce de tout ce passé qui l’avait encombrée au fil des ans. La poussière elle-même ne résista pas à mes assauts : si bien qu’en fin d’après-midi, l’ancien débarras avait l’aspect d’un endroit immaculé.
Sur la porte, j’avais apposé un panonceau à l’inscription lapidaire :
SOUS PEINE
DE DAMNATION
Puisque je n’avais pas le choix, autant être un diablotin frondeur, un démon qui ne se démonte pas.
Les premiers livres que j’eus la charge d’ENFERmer furent, curieusement, des ouvrages de philosophie : l’Etre et le Néant, la Phénoménologie de l’Esprit, le Gai Savoir, l’Archéologie du Frivole, etc.
Je commençai à les entreposer dans des caisses, mais cela ne me satisfaisait pas. Qu’ils soient mis à l’écart une première fois, et qui plus est entassés au secret entre quatre planches, non, ce n’était pas tolérable. Je pris donc la décision de les exposer dans cet endroit où nul autre que moi ne pourrait les contempler.
J’allai trouver le Directeur et lui demandai l’argent nécessaire à l’achat d’un certain nombre de planches, d’équerres et de clous, afin de pouvoir installer des étagères.
Féri me regarda avec condescendance.
— Ecoutez mon vieux, si vous voulez chouchouter vos protégés, c’est votre affaire. Mais ne comptez pas sur la Bibliothèque pour débourser le moindre centime dans le seul but de prendre soin de ce qui ne devrait pas même exister !
Alors que j’allais claquer la porte, il lança :
— Tenez, puisque vous êtes là, voici une nouvelle liste de livres à condamner.
Une fois encore je n’eus pas le courage de répondre, et saisis les feuillets sur lesquels étaient inscrits des noms de romanciers, de poètes, de dramaturges, et, même, de géographes et d’astronomes. Seuls les ouvrages religieux ou à caractère pornographique semblaient, jusqu’à présent, être épargnés.
Le soir même ma femme me trouva particulièrement énervé. Elle savait dans quelle situation je me trouvais depuis l’arrivée du nouveau Directeur, et faisait son possible pour me rendre la vie plus supportable.
Elle m’interrogea, m’écoutant avec une attention chargée de tendresse.
Lorsque je me tus, elle caressa longuement mes cheveux.
— Tu sais, pour les planches, mon père pourrait t’en donner.
Je la serrai contre moi, jusqu’à ce que notre petit dernier manifeste sa présence par de vifs petits cris.
Le lendemain étant un samedi, je me précipitai chez mon beau-père.
Il dirigeait une petite entreprise de construction.
C’était un personnage raffiné, je veux dire : à l’esprit subtil, comme peut l’être un parfum qui s’insinue sans entêter.
Il désigna un hangar :
— Tu peux choisir celles que tu veux. On prendra le camion pour les transporter jusqu’à la Bibliothèque.
Je ne mis pas longtemps pour décider du choix des planches. A leur vue, mon beau-père s’exclama :
— Mais, tu as pris les moins solides ! Tu sais, les bouquins, ça pèse !
— Non, non, je vous assure, ça ira comme ça !
Je n’aurais voulu en rien abuser de sa gentillesse. Et puis, ce bois-ci était suffisamment souple pour pouvoir supporter du poids.
Et du poids, il en supporta.
Les jours suivants, les étagèrent furent mises en place : aussitôt couvertes de livres de toutes sortes dont les dos renvoyaient dans la lumière crue de la pièce comme de pathétiques appels.
De cette masse de papier se dégageait une odeur que je n’avais jusqu’alors jamais respirée.
Sitôt que j’avais quelques minutes de libre, je descendais au sous-sol, poussais la porte de l’Enfer, m’enivrais de ce fumet si particulier, mélange de cuir suave, de bois amer, d’air piquant et de papier sauvage. Mes poumons se gonflaient de toute cette vie qui avait imprégné le moindre mot sur la moindre des pages.
Et lorsque je remontais retrouver les rayons ouverts au public, je ne sentais plus rien, rien que le vide, l’habitude, la liberté qui ne connaît son nom.
*****
L’Enfer était devenu mon lieu de prédilection. Je m’y sentais chez moi, ange gardien qui veille sur les parias — que diable ! Il en fallait bien un !
Peu à peu, je passais le plus clair de mon temps dans cette enceinte, à épousseter, caresser, feuilleter, à plonger mon regard dans l’océan du verbe. Je me laissais emporter, l’esprit suspendu au bout d’une ligne ; puis je m’arrachais pour continuer à lire, abandonnant, sur une page, un peu de moi-même.
Je n’ignorais pas que ce qui m’attirait ici était le pôle de l’interdit et celui, plus puissant encore, de l’humiliation. Je trouvais désormais un charme incontestable à tel livre que naguère je n’aurais pas même ouvert. Des phrases, sans importance lorsque le vent pouvait les chasser, retentissaient à présent dans cette salle sans fenêtre, sans courant d’air et sans écho.
Puis un jour (je ne sais plus lequel) je me surpris à leur parler, à eux, les livres. Je me souviens leur avoir dit :
— Vous devez étouffer, ici, à présent que vous êtes de plus en plus nombreux !
Et ils m’ont répondu. Oh ! Ce n’était qu’un bruissement, une sorte de murmure que je ne savais pas encore interpréter. Mais, dès cet instant, j’ai su que l’on se comprenait.
Alors, je leur ai parlé de ma vie… Tous les penchants qui la rendaient boiteuse ; tous les poids morts qui la déséquilibraient.
Je leur ai parlé d’Annie, ma femme, que j’aimais bien — mais bien, ce n’est pas aimer.
Je leur ai parlé de mes enfants, lesquels, inéluctablement, me poussaient vers la vieillesse.
Du regret de ne pas être médecin.
De cette fille que j’avais perdue de vue à trop la regarder sans la voir. Cette fille que j’aimais. Vraiment.
Et les livres, les livres m’écoutaient.
De temps en temps, ils lâchaient des silences. Pour m’encourager. Me faire savoir que même les impasses peuvent être franchies.
Ils se révoltaient aussi. Je percevais le bruit de leurs fers, comme un frottement de papier, une plainte inaudible :
« Délivrez-nous ! Délivrez-nous ! »
J’entendais ces mots, et d’autres, plus sauvages. Et je ne trouvais rien à dire. Rien.
Je me contentai de les prendre dans mes mains, de les ouvrir, de les lire à voix haute. Les faire exister.
Et tard le soir, lorsqu’il fallait partir, je refermais la porte de l’Enfer, les laissant à regret dans cette obscurité, cette absence qui tombait à nouveau sur eux.
Et mon pas était celui d’un homme fatigué. Rompu.
Puis vint ce jour où, venant de les quitter, je croisai le Directeur.
— Vous tombez bien Blénard ! Je voulais vous parler. Non, cela ne peut plus durer ! Vous passez tout votre temps dans ce fichu sous-sol avec ces fichus livres. Et vous négligez votre véritable travail. A tel point que c’est Mercier qui doit s’en occuper.
Sa pipe tournoyait entre ses doigts.
— J’ai donc pris la décision d’en finir une fois pour toutes avec ces bouquins innommables ! Dès demain, je vais charger vos collègues de détruire tous ces ouvrages. Ils les passeront au broyeur, ils les brûleront, peu importe ! Pourvu que je n’en entende plus parler ! Jamais !
Avant même que je n’intervinsse, il ajouta :
— Ma décision est irrévocable et sans appel ! Je ne reviendrai jamais là-dessus ! Désormais, tous les livres dangereux seront systématiquement détruits. Vous pourrez enfin vous consacrer à votre travail. Quant à moi, je n’aurai plus la hantise de voir ces ouvrages remonter au grand jour.
Il tapota sa pipe.
— Voilà. A présent, vous pouvez rentrer chez vous. Avant de partir, j’irai moi-même faire un tour dans cet Enfer que vous aimez tant. Je veux pouvoir évaluer la quantité de livres à détruire. Allons, à demain Blénard. Et ne soyez pas en retard !
Cette nuit-là, je ne trouvai pas le sommeil. Ma tête me faisait mal. Elle était pleine de mots — pas de concepts, non — de ces objets imprimés qu’on appelle mots, et qui font miroiter des étoiles devant les yeux lorsqu’on les a trop longtemps fixés.
Livres bannis, vous ne pouvez pas mourir ainsi !
Dès l’aube, le lendemain matin, deux policiers vinrent me chercher.
*****
Dans la journée, je voudrais pouvoir m’allonger et dormir ; mais j’ai des cartons à plier.
Ils disent que ça me fait du bien de travailler, que ça m’empêche de trop penser.
Mais je pense et n’oublie rien.
Depuis deux mois je suis seul. Dans ma cellule.
Je préfère.
Avant, il y a eu André, le mythomane ; et puis Simon, le parano ; et ce vieux Serge, qui avait étranglé sa fille parce qu’elle faisait trop écho à son désir.
Aujourd’hui je suis seul, je préfère.
J’ai tout mon temps pour me raconter des histoires. Imaginer ce qu’aurait pu être ma vie.
La fille que j’aimais vraiment…
Le médecin que j’aurais dû être…
Aucun enfant pour me pousser vers la vieillesse…
Parfois je me recroqueville sur mon lit, je fais semblant de pleurer, c’est si bon.
Alors je me lève, je saisis le livre de K. Dick, j’en sors une vieille coupure de presse, je la lis, je la connais par cœur :
LE POIDS DES MOTS
Hier matin, Monsieur Luc Féri a été retrouvé mort
dans les sous-sols de la Bibliothèque municipale
dont il était le directeur. Le pauvre homme aurait été
étouffé par des milliers de livres qui se seraient
abattus sur lui après que leur poids eut brisé les
étagères sur lesquelles ils étaient entassés. (…)
Une enquête judiciaire a été ouverte, alors qu’à
priori tout semble accréditer la thèse de l’accident.
Je voudrais déchirer ce papier, mais je n’y parviens pas. Une force diabolique m’en empêche comme si, sans fin, je devais revivre le récit de mon infortune.
J’ai envie de hurler. Mais je ne hurle pas.
Je me souviens de ma révolte, ce jour-là…
Devant moi, sur les côtés, derrière, ils étaient là. Ils me cernaient, ces flics qui m’interrogeaient :
— Féri est mort vers 19 h, or tu n’étais pas chez toi à cette heure-là ! Où étais-tu ?
— Je vous le répète : j’étais allé me promener du côté de l’étang, avant de rentrer chez moi.
— Et bien entendu, personne ne t’a vu ?
— Je n’en sais rien.
— Personne ne t’a vu pour la bonne raison que tu étais ailleurs ! Dans les sous-sols de la Bibliothèque ! En train d’assommer Féri, de l’étouffer ! Non, ne nie pas : on a retrouvé des pages de livres enfoncées dans sa gorge ! Tu l’as tué, et puis tu as brisé les étagères pour maquiller ton crime en accident…
La rage que je crachai avant qu’ils ne me frappent.
La colère qui fusa avant qu’ils ne me brisent.
Et les premiers barreaux. Les premiers ciels inaccessibles.
A mon procès, je n’étais que l’ombre de moi-même.
Je ne saisis qu’à peine le témoignage de Mercier et de quelques autres. Je sais seulement qu’ils dirent la haine que j’avais pour Féri.
La voix de ma femme, elle aussi, me parvint cotonneuse, à travers ce brouillard qui m’imprégnait. Dont je ne sortis qu’au son du verdict.
Vingt ans de réclusion.
Et moi, bien sûr, je ne pouvais rien leur dire.
Rien leur expliquer.
Ils ne m’auraient pas cru.
Pourtant, c’étaient eux…
Ils s’étaient vengés…
Féri n’aurait pas dû les maltraiter…
Moi, je l’avais compris…
A demi-mot…
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