Emmanuelle Urien
Hubert ne se laisse pas facilement approcher. D’ailleurs, ces
derniers mois, il n’a pratiquement plus laissé personne entrer chez lui. Quant à
sortir, n’en parlons pas. Le facteur l’aperçoit quelquefois qui guette derrière
son rideau, et on dit que l’assistante sociale est entrée un instant, voilà
bientôt un an. Même Saïd, le livreur de l’épicerie, ne va jamais plus loin que
le seuil : il y dépose ses paquets et, par l’entrebâillement de la porte, Hubert
lui tend, tout prêt, un chèque plié en deux et une pièce pour la peine. Le vieil
homme fait ses courses par téléphone et Saïd, qui prépare aussi ses commandes,
dit qu’il prend toujours la même chose, mais qu’il ne se prive pas : il aime le
chocolat et les sardines en boîte. Ces détails semblent rassurer tout le monde
dans le quartier, alors on laisse Hubert à son isolement, la conscience bien
nette : après tout, puisqu’il aime le chocolat...
Cette séparation de corps et d’esprit avec la société, Hubert l’a laissée se
monter comme un mur, brique après brique. Retraite, veuvage, maladie, et puis
l’âge qui vient cimenter le tout. Il n’a rien fait pour empêcher ce mur de
s’élever et maintenant, il est trop tard : le rempart est solide, et Hubert,
derrière, est devenu sauvage, il a peur de tout et le temps qui passe n’arrange
rien. Il le confine, vulnérable et hargneux, dans la solitude poussiéreuse de
son petit pavillon devant lequel personne ne s’arrête. Sauf Saïd, mais lui,
c’est différent, c’est en quelque sorte un mercenaire, qu’Hubert n’a jamais osé
regarder en face.
Ce matin, pourtant, quelqu’un a forcé la retraite du vieil homme : en se levant,
Hubert a trouvé un intrus dans son salon. Il a poussé un cri rauque et porté une
main à son cœur, pour contenir la surprise et la peur.
C’est le gamin de la maison d’en face, celui qu’Hubert aperçoit quelquefois
quand il part le matin pour l’école ou en revient le soir. Le grand rosier qui
pousse devant la fenêtre ne lui laisse entrevoir que la silhouette minuscule de
l’enfant, courbée sous un gros cartable rouge, expulsée le matin et happée le
soir, sur le seuil, par une main impatiente.
Hubert ne comprend rien aux enfants : il n’en a pas eus et ne s’est pas
intéressé à ceux des autres. Les gamins, pour lui, ce sont les habitants d’une
lointaine planète avec laquelle il n’a jamais envisagé d’établir le moindre
contact. De petites créatures sautillantes et vociférantes avec laquelle
l’espèce qu’il représente n’a rien de commun. À présent que le petit martien a
décidé d’investir son territoire, le vieil homme ne sait quelle attitude adopter
: faut-il gronder, aboyer pour faire fuir l’occupant, quitte à lui tenir la
porte ouverte pour faciliter sa sortie ? Ou bien questionner, harceler le fautif
et le menacer des gendarmes pour qu’il n’y revienne plus ? À dire vrai, Hubert
aurait plutôt envie de décamper et de se réfugier dans sa chambre pour s’y
enfermer à double tour, mais le gamin, planté à l’entrée du couloir, en interdit
l’accès.
Pendant qu’Hubert hésite, le regard affolé et les genoux tremblants, le gosse
reste immobile, attentif aux réactions du vieillard. Une sorte de silence
s’installe, un silence délicat fait des chuintements de la respiration d’Hubert
et du souffle plus léger de l’enfant. Enfin, comme Hubert ne se décide pas, le
gamin prend la parole. Il dit, comme si cela expliquait tout : « Maman est
partie. » Après un instant, il ajoute : « Avec le chien. »
Hubert s’assoit. Ou plutôt, il laisse ses jambes se dérober sous lui et
s’affaisse dans le fauteuil qu’il sait se trouver juste derrière. L’enfant
observe la chute avec intérêt, fait quelques pas. La tête ronde aux cheveux
coupés ras est indéniablement celle d’un petit garçon, mais il porte un grand
chemisier rose, un vêtement de femme qui lui arrive sous les genoux. Hubert, en
le voyant ainsi attifé, ne dit pas : « Qu’est-ce que c’est que cette tenue ? Tu
ne devrais pas porter une chose pareille, voyons, c’est grotesque ! » Il cherche
seulement, du fond de son fauteuil, à jauger l’agresseur : quel âge peut avoir
ce gosse ? Il est grand comme ça, disons un mètre dix, un mètre quinze…
L’enfant est devant lui, occupé à retrouver ses mains, perdues quelque part dans
les manches trop longues. Il fronce les sourcils et s’applique, c’est très
sérieux, ces choses-là. Enfin les petits doigts émergent, il les agite,
victorieux, au dessus de sa tête, l’air de dire « je vous ai bien eus ! ». Et
puis il les pose sur les genoux d’Hubert, tous les dix.
Acculé dans son fauteuil, le vieil homme se tasse et rentre la tête dans les
épaules, comme s’il venait d’esquiver un coup. Le gosse avance un peu le nez,
pour voir l’homme de plus près. Il souffle : « t’as pas de chien, toi ? » Hubert
secoue la tête : un chien ? Quelle drôle d’idée ! L’enfant semble satisfait de
cette réponse muette. Il s’assoit au pied du fauteuil, presque sur ceux d’Hubert
qui n’ose toujours pas bouger : il considère la situation, partagé, comme
toujours, entre l’affolement et une sorte d’indignation qu’il pense propre aux
personnes de son âge : me faire ça à moi !
…C’est presque une prise d’otage, quand on y pense. Un peu comme dans ces films
à la télévision, ceux qu’il regardait de temps en temps, avant que le poste ne
rende l’âme et qu’il décide de ne pas le remplacer. Hubert se demande un instant
quelle rançon on va bien pouvoir exiger de lui, il songe à sa retraite, il n’a
rien d’autre, est-ce que son ravisseur saura s’en contenter ? …il divague un
peu, plus ou moins conscient de ce gentil délire qui le distrait de son
affolement. À ses pieds, l’enfant rêvasse. Il tripote d’une main distraite les
charentaises usées du vieil homme, suivant du bout des doigts le contour des
motifs bruns.
Un peu de temps passe sans bruit, quelques minutes, bientôt une heure. Des
regards s’échangent furtivement, la crainte s’estompe dans celui d’Hubert qui
ose même un sourire. L’enfant, en réponse, hoche la tête, cligne des yeux ; il
fait des mimiques de clown. « Qu’est-ce qu’il a, ce petit ? » pense Hubert,
inquiet.
Un peu plus tard, ils se sont levés tous les deux. Le gamin s’est mis debout le
premier, il a dit « je veux faire pipi ! » et Hubert, prudemment, a ouvert la
marche jusqu’aux toilettes. Il s’est retourné plusieurs fois sur le trajet,
méfiant ; mais l’enfant le suivait sagement. Après, il a demandé à Hubert de
tirer la chasse d’eau à sa place : la poignée de la chaîne est trop haute pour
lui. Six ans, a pensé Hubert, qui s’est enhardi jusqu’à poser la question au
gamin. « Six ans » a confirmé l’enfant, et le vieil homme s’est senti aussi fier
que s’il venait de résoudre une énigme réputée pour sa complexité. Pour fêter
cela, ils sont allés ensemble dans la cuisine et ils ont pris place sur des
tabourets, l’un en face de l’autre, chacun de son côté de la table. L’enfant a
bu de l’eau et beaucoup parlé, piaillé pensait Hubert qui ne démordait pas de
son histoire de martiens. Lui, il acquiesçait ou souriait, ou les deux à la
fois, le cœur un peu plus tendre d’heure en heure.
À un certain moment, l’enfant s’est arrêté. De parler, de rire, et de
gesticuler. Il s’est arrêté, quelques instants, d’être un enfant : Hubert l’a vu
se recroqueviller sur son siège, et presque disparaître dans les plis du
chemisier. Une sorte de sanglot gigantesque a traversé tout son corps pour venir
se loger dans sa poitrine, comme si, se dit Hubert, il avait avalé un éléphant.
L’enfant a fixé le vieil homme, et puis ses grands yeux sombres se sont
écarquillés davantage pour céder le passage à un déluge de larmes. L’enfant ne
fait pas de bruit quand il pleure, et sa bouche ne se tord pas. Un chagrin
pareil, si plein de dignité, ça force le respect et ça appellerait presque le
partage. Hubert se détourne à grand bruit, le tabouret geint sur le carrelage ;
il fouille dans un placard, les portes grincent, les boîtes s’entrechoquent ; et
le vieil homme tousse, se racle la gorge, grogne dans le vide. Quand il a fini
son vacarme, il se tourne vers l’enfant, cramoisi.
« Dis donc, t’en fais d’un boucan ! » Il y a de l’admiration dans la voix du
gosse. Hubert, à nouveau, se sent fier. Et un peu bête. Pour faire diversion, il
pose sur la table tout un tas de choses qu’il a sorties de son garde-manger. «
C’est pour moi, ça ? »
Non, petit : c’est pour nous, pense Hubert.
À six heures, quand Saïd a sonné, Hubert a ouvert la porte en grand. Il avait
oublié qu’il attendait une livraison, oublié aussi quel jour on était, et même
pour l’année il n’était plus très sûr. Saïd a eu l’air gêné. « Ça va, M’sieur
Bontemps ? » Il a déposé les paquets sur le seuil, comme d’habitude. C’est en se
redressant qu’il a aperçu l’enfant appuyé contre les jambes du vieil homme, le
visage barbouillé de chocolat.
« Mais qu’est-ce que tu fous là, toi ? Ça fait des heures qu’on te cherche
partout ! »
Le gosse s’est niché derrière Hubert, qui s’est entendu murmurer : « Sa mère est
partie… »
« Avec le chien ! » a renchéri le gamin sans bouger.
Saïd secouait la tête, soucieux : « Allez, viens, Antoine, je te ramène chez
toi. »
C’est encore Hubert qui a répondu, un peu plus fort qu’avant : « mais puisque sa
mère est partie… »
« Je sais bien, M’sieur Bontemps : sa mère, ça va faire trois ans qu’elle a mis
les bouts ! À son âge, il devrait même plus s’en souvenir, ça oublie vite, un
môme. Et puis son père s’occupe très bien de lui, alors vous voyez, faut pas
faire attention, c’est des histoires de gosse, tout ça… dites, pour le chèque,
vous tracassez pas, je repasserai plus tard. On y va, Antoine. Pardon pour le
dérangement, M’sieur Bontemps. »
Saïd est reparti, tirant par le bras le gamin qui râle un peu. Hubert entend
encore : « C’était même pas un très beau chien… » et puis, perdu dans le
chemisier rose, le gamin s’éloigne, trottinant docilement à côté de Saïd qui le
sermonne.
Hubert est derrière sa fenêtre. Il pense : ce rosier, là, il faudra le couper.
©
2003
—
Emmanuelle Urien
– Tous droits réservés.