L'Italienne
Fabienne Rivayran
Cette femme là est la seule que j’ai aimée. Je crois. Elle était Italienne,
ça se voyait tout de suite. Dans l’ombre du regard, ou le charnu de
l’épaule. . Elle avait un mari. Petit, maigre, sérieux. La cravate tous les
jours, même le dimanche. Comment je l’ai rencontrée ? Le plus simplement du
monde, en frappant à sa porte. Nous étions voisins de pallier dans cet
immeuble faussement cossu de la rue Taillefer. Je ne le savais pas. Je
pensais que madame Cortès habitait toujours cet appartement avec son chat,
ses canaris. Le chien était mort en décembre. Je connaissais madame Cortès
depuis mon arrivée, en avril soixante quatorze. Il serait plus juste de dire
que madame Cortès me connaissait, comme elle connaissait chaque occupant de
cet immeuble. Elle avait un don particulier, celui de susciter les
confidences. Malgré ses pantoufles, sa robe fanée, son chignon défait. Ou
peut-être à cause de tout cela. Moi aussi je lui ai raconté ma vie. Un peu.
Ma mère, surtout.
Mais je ne me suis pas aperçu de son départ. Je travaillais déjà de nuit, à
l’imprimerie Gallo. Il paraît qu’elle est tombée malade. Je n’ai rien vu. Je
dormais le jour. L’ambulance l’a emportée un matin. C’est Helena qui me l’a
dit. L’Italienne. Le jour ou j’ai frappé à sa porte. Je manquais de lait,
pour mon chat. Elle a ouvert, ses yeux noirs me fixaient, puis elle a souri
quand j’ai dit « excusez-moi, je croyais que… »
Elle a dit « oui ? » avec de la lumière sur son visage.
« Madame Cortès ? »J’essayais de voir dans la cuisine. « Il me faut du lait,
pour le chat »
« Le chat de madame Cortès ? » elle a dit.
« Non, le mien, pourquoi ? »
« Elle n’est plus là madame Cortès. Elle n’habite plus ici. Depuis un mois »
J’ai fait « Ah ! »
Alors elle m’a expliqué, l’ambulance, le déménagement, le quartier un peu
triste, mais calme, ça oui comme dit son mari. Elle m’a donné du lait, pour
le chat. « C’est quoi son nom ? » « Hugo. Comme Victor » Elle a ri. J’ai eu
envie de la revoir.
On s’est revu. Tous les mardis. Deux ans. Le mardi parce que le mari partait
pour la journée. Son travail, elle a dit. Moi je rentrais de l’imprimerie
vers six heures du matin. Helena me laissait dormir jusqu’à une heure de
l’après midi. Elle grattait alors à la porte puis venait se glisser contre
moi dans le lit. Je sortais du sommeil au rythme des baisers qu’elle
déposait sur mes joues, mes oreilles, mes yeux. Petite mouche adorable. Je
levais la main pour la chasser. Pour rire. Elle riait. On faisait l’amour.
Dans le lit en hiver, sur le tapis, par terre, en été. Elle avait chaud. Sa
peau était toujours moite. Elle prenait beaucoup de plaisir et parfois elle
criait d’une voix rauque. Vers quatre heures nous goûtions, comme les
enfants. De grosses tartines trempées dans un bol de chocolat bouillant. Ça
nous faisait des moustaches. Elle riait. A six heures elle partait.
Juste un baiser, vite. Il va rentrer. Un baiser. Le train est déjà en gare.
Un baiser. Il est dans la rue. Un baiser. Et la porte se fermait. A sept
heures je partais pour l’imprimerie.
Deux ans. De rires et de baisers. De bols de chocolat. Pourtant ses yeux
restaient sombres. Un mardi je me suis réveillé à quatre heures. Pas de
petite mouche. J’ai attendu un peu puis j’ai frappé à la porte d’en face
avec ma bouteille de lait vide. Helena a ouvert, ses yeux noirs fixés sur
moi. Elle a fait « non » de la tête et « oui je vais vous donner du lait»
avec la bouche. Comme elle partait vers la cuisine, j’ai aperçu le mari,
sans cravate, assis sur une chaise, les coudes sur les genoux, le visage
caché dans les mains. J’ai pris le lait qu’elle me tendait, j’ai dit «
merci, c’est pour le chat » Elle a fermé la porte.
Ils sont partis deux jours plus tard. Avec une valise chacun. Ils sont
montés dans une vieille voiture noire, un gars en imper tenait la portière.
Moi, je rentrais, il était six heures. Le procès s’est ouvert en septembre.
Grâce au témoignage du mari, deux caïds de la mafia sont partis en prison.
J’ai lu ça dans le journal, à l’imprimerie. Il y avait aussi un article sur
la protection des témoins. C’est à monsieur Langlois, au premier, que je
vais demander du lait, maintenant
Texte écrit d’après le tableau « L’Italienne » de Matisse 1916
© 9 juillet 2008 - Fabienne Rivayran - Tous droits réservés.