Ariel
Mes deux grands-pères avaient échappé au grand nettoyage de 1914 chacun à leur façon. Le premier s'était retrouvé au front par amour des chevaux. L'ennemi n'avait pas manqué la cible facile d'un uniforme monté haut en couleurs. Les chemisettes à manches courtes découvriraient plus tard un relief étrange à son bras, comme une balle de tennis cousue dans le résidu musculaire de ce que l'étymologie pourrait requalifier dés lors de mono ceps brachial. Il avait pu suivre la fin des hostilités dans les journaux de l'arrière, et en garder une admiration disciplinée pour son commandement. Lequel pendant ce temps-là semait les campagnes de promesses de monuments aux morts levées à la poudre d'os et au sang séché.
On y inscrirait le nom de son frère dont on conservait quelques pieuses reliques
dans une cassette en fer. Le carnet de route était maculé de taches brunes. Pas
de la boue. Je fis là mon apprentissage des propriétés d'oxydoréduction du noyau
de l'hémoglobine. Ce sang-là manquait un peu de prestige à première vue, mais
c'était du vrai. L'article du journal de l'époque racontait comment l'héroïsme
beau et inutile supprima la vie à ce visage d'ange qui tombait toutes les filles
de son quartier.
Il arrivait pourtant que mon deuxième grand-père vienne à douter du jugement de
ceux qui présidèrent à cette martiale épopée. Sa mère qui faisait beaucoup de
bruit dans les salons lui avait valu de ne pas participer au massacre. Il en
exprimait une reconnaissance toute relative pour les états-majors. Tout aussi
planqués que lui, ils avaient fait bon marché de garçons pour eux à peine moins
méprisables morts que vivants.
Je suivais ce duel -finalement très mesuré, car sur le terrain neutre de
l'enfance-, entre l'enthousiasme de l'image et la lucidité du doute. J'aimais à
leur donner alternativement raison, tant ils étaient différents, et tant il eut
été injuste que l'un prît le pas sur l'autre.
Tous deux avaient une sorte de vénération pour les livres ; non pas pour leur
contenu, mais pour l'objet, celui que l'on ouvre et l'on feuillette, avant de le
replacer avec précaution, voire déférence.
L'un d'eux dirigeait une petite papeterie parisienne. J'avais eu la chance de
découvrir les œuvres complètes de Cicéron dans sa bibliothèque. J'y gagnais un
temps précieux en version latine. Aussitôt perdu par le voisinage de Baudelaire,
Stendhal et Rimbaud. Mais l'aïeul avait d'autres délices. Totalement indifférent
à la sensualité de ces œuvres immortelles, il dégageait un volume au hasard,
puis en tournait les pages avec tendresse. Et toute la poésie du monde remontait
à la surface souple et élastique du Vélin d'Arches au chassé-croisé du pouce et
de l'index.
Qu'on eut affaire à des hiéroglyphes ou aux archives de La Pérouse influait peu
sur cette sensation de lingerie fine, parfois transparente comme du Japon
Impérial. Dés lors, il n'y avait plus qu'à contrôler d'un œil averti l'encrage
parfait des caractères, car somme toute l'écriture n'était pour lui qu'une
question d'impression.
Il m'offrit un jour un exemplaire daté 1929 de Colline, sans un instant penser
aux chemins à lire sur la montagne de Lure. Il ne sut pas que " De la peau qui
tourne au vent de nuit et bourdonne comme un tambour, des larmes de sang noir
pleurent dans l'herbe ". Crispant ses doigts sur la dernière page, il restait
déçu par son choix : le satiné de l'alfa 1 ne lui convenait décidément pas.
Son compagnon de joutes verbales, hussard repenti par la guerre, n'en avait pas
les manières. Monté à Paris dans un wagon de classe inférieure, il avait suivi
les cours du soir pour devenir un comptable dont l'expertise en imposèrent
autant que le pardessus et le chapeau noirs, portés avec une prestance de
général.
Plus que par la connaissance parfaite de la Revue Fiduciaire, l'enfance est
parfois subjuguée par le modèle rigide du sérieux. Le garnement se mettait au
garde-à-vous. Les livres de comptabilité impressionnaient déjà par leur taille
et leur couverture noire qui ne devait rien au chocolat du quatre heures.
Largement plus petits, mes cahiers d'écriture avaient des interlignes quadrillés
où j'inscrivais à peine mes premiers pleins et déliés entre les empreintes de
mes doigts -depuis lors ma plus fidèle signature. Mais le lignage du grand-père
était autrement racé. Outre le bleu de la marge, les portées colorées à peine
visibles traçaient un réseau fabuleux, chevalet prêt à accueillir une partition
venue d'ailleurs. De fait il y avait aussi un peu de magie dans le stylo à pompe
et les fioles de correcteur.
Peu m'importait qu'il s'agisse de charges salariales, de fournisseurs ou de
tonnes de sable, seule comptait la précision de la calligraphie, la juste note
dans le juste espace, le chiffre pur, exprimé à main levée avec l'aisance d'un
Giotto dessinant son cercle. Ses registres ont encore dans ma mémoire la
complexité et la précision silencieuse d'un moteur de sous-marin. Jamais je
n'écrirais dés lors autre chose que du brouillon.
De ces deux hommes me vint peut-être cette tendresse infinie pour la matière
écrite, objet littéraire, aux signes qui refusent à se laisser déchiffrer d'un
premier regard, exigeant l'aide du temps pour ensuite mieux dévoiler leurs
arcanes.
Pour autant la confrontation entre les deux hommes n'en était pas terminée.
Longtemps je revisitai le débat à titre posthume. La philosophie de l'un ne
masquait-elle pas une incapacité à vivre, à se transcender ? Ou un esprit trop
parfaitement discipliné ne pouvait-il pas pousser son aveuglement jusqu'à
l'héroïsme.
Mon grand-père hussard me perdit un après-midi d'automne dans un cimetière
militaire américain de Normandie. Les croix étaient trop blanches, leur
géométrie trop inéluctable. J'avais reconnu en contrebas la plage du Jour le
plus long, en trouvant très vite le chemin à travers les dunes. Au pied des
vagues, tournant le dos à la mer, je pus reconstituer le couloir de la mort
virtuel que chaque soldat dut traverser avant de gagner le pied de la falaise en
survivant.
Ce jour là, il ne me fit aucun doute, que si j'avais eu à débarquer, c'aurait
été sur cette plage, et que non sans avoir un temps hésité sur le but à
atteindre, je l'aurais traversée. Sans héroïsme, sans blessure. Une confiance en
moi, à ce moment précis. Comme si la mort elle-même décidait pour une fois de ne
pas lever la main sur qui la respecte, sur qui ne l'ignore pas.
Par mon métier, il m'est parfois donné d'accompagner quelqu'un à la porte de ce
passage. A chaque fois je lui souhaite silencieusement l'innocence de ce jour
d'enfant.
©
2003
— Ariel
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