L’homme qui regardait la lune  

Richard Bresson

      

Il était debout, au sommet de la colline, la tête dressée vers le ciel, les bras tendus et les mains ouvertes, comme pour cueillir les étoiles. Son long manteau sombre se découpait nettement sur l’horizon dessiné par la pleine lune. La clarté laiteuse multipliait les fantômes sur les flancs des collines et dans la vallée. Que faisait donc cet homme, seul à la tombée de la nuit, à l’heure où dans les fermes la soupe rassasiait les travailleurs de la terre ?
Le citadin que j’étais regagnait son gîte de vacances et son chemin n’était que curiosité et découvertes. Une symphonie pastorale accompagnait mes pas : le bruissement des saules, les craquements subis dans les fourrés, les ululements des chouettes et le chant rassurant des grillons, tout était harmonie. Mes sens redécouvraient la magie de la nature oubliée dans le tohu-bohu de la ville. J’avais quitté la lisière d’un bois qui derrière moi s’enfonçait dans une obscurité mystérieuse et j’abordais la dernière étape de ma promenade, une petite plaine aux douces collines.
Et c’est au sommet de l’une d’entre elles que m’est apparu le contemplateur de la lune.
J’avais parcouru quelques dizaines de mètres sans déceler un seul mouvement de l’inconnu. Sa concentration devait être intense pour tenir une position aussi inconfortable. Assurément un adepte de la méditation. Quel pouvoir détenait l’astre sur mon inconnu et que lui confiait-il ?
Soudain, derrière moi, un vacarme se fit entendre, troublant le calme de mon sentier. Je n’eus que le temps de m’écarter vers le fossé pour éviter une charrette folle menée par un paysan qui sans cesse fouettait un pauvre percheron, certainement peu habitué à des allures aussi rapides. L’engin se dirigeait vers la colline, vers l’inconnu au contre-jour. Arrivé au sommet, il stoppa sa course folle. Quel tableau merveilleux ! L’homme à la cape en incantation, le cheval au profil moyenâgeux, la charrette et ses longues fourches en bois alignées dans leur râtelier, et plus loin en touches finales, deux grands arbres massifs, éternels. Le tout figé dans un parfait silence. Un Manet, en noir et blanc. La campagne est belle dans la nuit étoilée, sous la protection d'une blanche planète.
Le conducteur quitta son siège et sauta à terre. Puis, à ma grande stupéfaction, il bondit sur le prieur à la Lune et le renversa violemment au sol. Un instant, je ne distinguais plus les deux combattants, puis l’assaillant redressa son buste au-dessus des herbes. Il me sembla alors qu’il assénait des coups à sa pauvre victime dont je ne distinguais qu’un bras tendu implorant, non plus la lune, mais sans aucun doute la pitié de son bourreau.
Tout était calme dans la campagne entre chien et loup, mais le loup était sorti du bois. Le charretier s’était relevé et, sans un regard pour le témoin qui grimpait vers la scène de l’agression, il se saisit du corps et le traîna jusqu’à l’arrière de la charrette. Puis d’un geste aisé, l’homme, devant être particulièrement fort, il le hissa sur le plateau et le laissa chuter sans ménagement. C’était terrifiant, j’avais envie de crier à l’assassin. Mais gringalet de la ville face à cet hercule de campagne, que faire?
L’homme regagna son siège et d’un petit encouragement incita le percheron à reprendre le chemin du retour. Mon chemin ! Pétrifié, j’attendais le criminel le cœur battant. Symphonie inachevée, plus de caresses dans les saules, envolés les grillons rassurants. Le mystère des bois profonds avait quitté sa lisière et cheminait vers moi.
Le percheron bouseux se fit noir destrier, le paysan tueur se mua en cavalier de l’Apocalypse et le char de la mort dévala la colline dans un vacarme irréel. À une dizaine de mètres de ma position, l’homme retint son équipage et en ralentit la course.
— Hé ! c’est notre parisien de chez les Bertrand ! Z’êtes perdu ? Vous ramène ?
Brave homme, serviable comme tous ceux de la campagne. Et meurtrier quelques minutes auparavant.
— Euh… non merci… euh… je marche… le bon air… merci !
Ma voix était aiguë, ma peur devait s’afficher en gouttes lumineuses sur mon visage. Mon manque d’assurance me fit accélérer le pas en longeant la charrette, le regard fixé sur ce bras inerte qui dépassait entre les fourches de bois.
Je fermais les yeux, prêt à courir loin de cet homme diabolique au moindre bruit. Mais, au son des sabots du brave percheron qui reprenait une paisible marche, je ne pus m’empêcher de me retourner. Et là, je l’ai vu mon homme mystérieux qui parlait à la lune. Un homme sans jambe, qu’à la campagne on utilise pour faire fuir les moineaux. Un épouvantail, quelconque.

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