Le visiteur
Roland Goeller
Je ne sais plus ce que j’étais en train de faire. Peut-être ranger des papiers,
consulter quelques archives, ou prendre des notes pour un prochain texte.
J’étais seul à la maison, assis derrière mon bureau comme je le fais souvent.
Les bruits qui venaient de l’extérieur n’étaient ni plus forts ni plus atténués
que d’habitude, des bruits de milieu de journée, lorsque la plupart des gens
sont au travail ou à l’école et que les voitures passent au compte-goutte,
j’étais assis, disais-je, lorsque je me rendis compte de sa présence.
Mon attention fut attirée par un froissement d’étoffe. Aussitôt, je me
détournais et le vis, assis dans ce fauteuil où habituellement je pose une
écharpe, une paire de gants, mon sac à dos dans lequel je transporte
l’ordinateur portable ou encore le courrier. Je le vis mais, assez curieusement,
n’éprouvais nulle surprise. Il avait l’attitude de quelqu’un qui était arrivé
depuis longtemps, appuyé contre le dossier, avec un certain abandon, et qui, à
intervalles réguliers, modifie la position d’un bras ou d’une jambe, comme
attendant le bon vouloir de son hôte. Son menton reposait dans le creux d’une
main, les doigts négligemment dépliés le long de la joue, des doigts
singulièrement longs, de cela je me rendis compte aussi.
Il patienta encore un peu avant de se redresser, non pas avec peine mais à la
manière d’une fleur au bout d’une longue tige que le vent remue d’un souffle
léger.
- Etes-vous prêt, me demanda-t-il.
Cette question me sidéra.
Combien de temps serait-il encore resté, immobile et muet, attendant que je me
rende compte de sa présence ? Le timbre de sa voix avait quelque chose de
singulier, un mélange de gravité et de lassitude, comme si pour lui les choses
étaient sans surprise. Etait-ce un effet de cette lassitude qui me dissuadait de
le dévisager, comme j’eus été en droit de le faire ? Car j’étais chez moi et je
ne l’avais pas invité à entrer. De surcroît je ne le connaissais pas, son allure
ne me disait rien, je ne l’avais jamais vu auparavant, de cela j’étais certain.
En même temps il me semblait que nous nous connaissions depuis toujours. Comment
était-il entré, me demandai-je alors, tandis que sa question résonnait encore
dans mon esprit, car aucune porte n’avait été ouverte et je suis certain que le
bureau était vide lorsque j’y suis entré. Comment était-il entré ? Et pourquoi
a-t-il pris place dans ce fauteuil où je vide mes poches ?
Mais il m’avait posé une question. Aussi laconique qu’ambiguë. Il voulait savoir
si j’étais prêt. Prêt pour qui, pour quoi ? Prêt, je l’étais, certes ! Au milieu
de la matinée, plusieurs idées avaient germé dans mon esprit et j’avais hâte de
rentrer chez moi pour leur donner corps, pour cela j’étais prêt. Mais est-ce
bien de cela dont il voulait me parler ?
- Qui êtes-vous, lui demandai-je alors, comme si sa présence ici n’était déjà
plus une énigme, seule encore son identité.
- Peu importe qui je suis, me répondit-il, presque aussitôt, cela n’a pas de
rapport avec ma question.
A présent, je le dévisageais un peu plus. Ses traits étaient marqués comme ceux
d’un vieillard, des traits où mille signes semblaient inscrits, pourtant sa peau
était presque dépourvue de rides, il ressemblait à un homme qui avait cessé de
vieillir tout en continuant à vivre intensément.
- Prêt pour quoi faire, lui demandais-je alors.
- Voulez-vous que je revienne un peu plus tard ? Combien de temps vous faut-il
pour terminer ce que vous êtes en train de faire ?
- Combien de temps il me faut ?
- Oui, combien de temps ?
Son insistance me laissa perplexe. Cet homme qui me demandait combien de temps
il me fallait, qui me pressait presque d’en finir, cet homme avait l’air d’avoir
tout son temps. Aussi me contentais-je de répondre :
- Je ne sais pas, une heure, peut-être plus, une heure pour finir le texte que
j’ai commencé.
- Il ne s’agit pas seulement de votre texte.
- Mais alors de quoi s’agit-il ?
- De tout ce que vous avez commencé.
De tout ce que j’avais commencé, me dis-je en moi-même, perdu dans le compte des
choses que j’avais commencées, et j’eus un petit sourire.
- Pourquoi souriez-vous ?
Je n’eus pas même l’idée de m’en offusquer.
- J’ai l’impression qu’il y a une infinité de choses, hasardais-je.
- Vous n’aurez pas le temps de tout finir, dit-il en se redressant légèrement.
- Je n’aurai pas le temps de tout finir ?
- Non. Parce que je n’ai pas non plus une éternité pour vous attendre.
Sans doute est-ce à ce moment là que j’aurais dû lui demander pourquoi il
m’attendait et en vertu de quoi il me posait toutes ces questions, un peu comme
je renvoie à eux-mêmes tous ces télévendeurs dont je n’accepte plus qu’ils
interviennent à tout bout de champ dans le cours de mes journées, mais je ne fis
rien de cela, je me contentais de lui demander pour quelle raison il ne
disposait pas d’une éternité. Et il me répondit avec beaucoup de bon sens que,
d’abord, une durée longue comme une éternité dépassait l’entendement et,
qu’ensuite, je n’étais pas le seul qu’il eût à attendre. Comme je continuais à
lui témoigner une sorte d’incrédulité, il se sentit dans l’obligation d’ajouter
qu’il s’était abstenu de manifester sa présence, et de cela je dus convenir.
- Mais comment êtes-vous entré, finis-je par lui demander ?
- J’entre sans bruit et sans prévenir. Parfois on me dit que j’entre chez les
gens comme un voleur. Ce n’est pas faux, mais au contraire des voleurs, je
laisse tout en place.
- Mais alors que voulez-vous ?
- Savoir si vous êtes prêt, car nous avons à faire ensemble un petit bout de
chemin.
- Où allons-nous ?
- Vous le dire n’avancerait pas à grand-chose.
- Et pourquoi, d’abord, devrais-je vous suivre ?
- Vous n’avez pas le choix, vous deviez bien me suivre un jour ou l’autre.
- Mais pourquoi aujourd’hui ?
- Pourquoi, pourquoi, pourquoi, vous n’avez que ce mot à la bouche.
- C’est que j’aimerais savoir.
- Voilà bien tout le malheur, vous ne pouvez pas vous contenter de vivre,
simplement, vous voulez en plus savoir.
- Tous les hommes veulent savoir
- C’est bien là où le bât blesse.
- Cette question nous hante, nous autres, depuis le premier jour.
- Et quelles réponses avez-vous obtenues ?
- Aucune, presque aucune !
- Et vous n’avez pas compris qu’il n’y a pas de réponse, il y a juste des choses
à faire et à finir, sans savoir.
Nous nous regardions alors avec intensité, son visage était empreint d’une
patience à toute épreuve.
- Je suis magnanime, dit-il, pour les choses que vous aviez à faire et que vous
n’avez pas terminées, je vous accorde un petit délai. Malheureusement, vous
devrez choisir.
- Choisir ?
- Oui, il vous faudra choisir les choses que vous souhaitez terminer. Par
exemple, est-il si important pour vous d’écrire ces quelques lignes. N’y a-t-il
rien de plus important que vous voudriez achever auparavant ?
- Je voulais aussi rentrer du bois pour nourrir l’âtre, mes fils viennent me
rendre visite demain.
- Nous ne pourrons attendre aussi longtemps, vos fils feront cela, ce n’est si
pas important. Pensez plutôt à ce que vous souhaiteriez dire à vos fils.
- Rien d’important qui ne puisse attendre, il y a bien certaines choses, mais il
faut que je réfléchisse encore un peu.
- Je vous ai dit que nous n’aurions pas le temps. Si ces choses sont si
importantes, vous devriez peut-être leur consacrer le délai que je vous laisse.
- Vous croyez ?
- J’en suis certain.
- Et s’il y a d’autres personnes à qui vous avez des choses importantes à dire,
vous devriez peut-être y songer aussi.
Certes, je voulais dire à mes fils quelque chose qui me semblait important, je
n’avais pas eu l’intention de le faire forcément tout de suite, cela pouvait
attendre, me suis-je toujours dit, attendre un moment propice, nous avons bien
vécu jusque là sans que ce soit dit. Mais à présent que cet homme m’invitait à y
songer, je me rendais compte que ce que j’avais à dire à mes fils n’était pas
forcément très long. Les choses importantes tiennent toujours en peu de mots,
l’inverse est vrai aussi, les choses qui parviennent à tenir en quelques mots
sont forcément importantes. Le délai que l’homme feignait de m’accorder, car à
ce moment là j’étais encore persuadé que nous jouions un jeu dont je ne
tarderais pas à percevoir toutes les règles, ce délai donc, pourrait suffire
pour dire à mes fils ce que j’avais à leur dire, mais aussi pour les autres
personnes à qui j’avais eu à dire des choses importantes. Il y avait une ou deux
femmes à qui j’aurais aimé donner l’explication qui lui aura manqué pour
comprendre, à une autre j’aurais voulu demander pardon et puis il y avait ce que
j’avais à dire à mon père, mais mon père était mort et cela, de ne pas lui avoir
parlé avant, je ne pourrais me le pardonner.
L’homme assis en face de moi m’observait en silence, il donnait le sentiment de
suivre le cours de mes pensées. Je l’imaginais me dire, tenez, ne vous
l’avais-je pas dit et, pure coïncidence sans doute, je me mis à hocher la tête.
- Vous voyez, dit l’homme, qu’il y a plus important à faire que d’écrire vos
pensées du jour.
Je ne pus m’empêcher de noter un brin d’ironie dans la réponse de mon visiteur,
- car comment appeler autrement cet homme qui bavardait avec moi et dont je
n’avais pas même demandé le nom – et j’eus un petit mouvement de recul. Il s’en
aperçut et me pria de n’en tenir aucun compte, cela n’était pas important, cela
lui arrivait parfois, une distraction sans doute, son travail n’était pas des
plus simples et des plus faciles.
- Je crois que vous savez maintenant à quoi consacrer le délai que je vous
accorde. Je vais vous laisser et reviendrai lorsque vous serez prêt.
- Mais comment le saurez-vous ?
- Disons que j’ai un petit don de divination. Ne me raccompagnez pas, je connais
le chemin.
Il se leva et sans même que je me rendisse compte de la façon dont il s’y prit,
il avait disparu. Une nouvelle fois, nulle porte ne fut actionnée. Pendant
quelques instants, je crus avoir rêvé, avoir eu un de ces moments d’absence,
très brefs, au cours desquels les pensées défilent à toute vitesse, et je
m’apprêtais à reprendre mon texte lorsque je vis, posée à côté du fauteuil où le
visiteur fut assis, cette chose qui me prouva que je n’avais pas rêvé, cette
chose qui provoqua en moi une sorte de tressaillement, cette chose qui me
convainquit qu’en effet, le plus important était de dire les choses qui
n’avaient pas été dites, cette chose qui, en dépit des efforts que je fis pour
ne pas le croire, n’en ressemblait pas moins à une faux.
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Roland Goeller -Tous droits réservés.