Lettre à un disparu trop tôt 

Régine Garcia

      



Coyoacán le 10 Juillet 1954


J’ai mal. Trop mal. Mon corps ne m’obéit plus. Avant, je détestais qu’on me résiste. Maintenant, je laisse le temps glisser sur moi. Plus rien n’a d’importance. Avec joie, j’attends le départ. Je suis si fatiguée…
Avant de vous perdre, j’étais dans un état proche de la félicité. Je vous désirais depuis si longtemps. Debout devant mon chevalet, je dessinais à traits nerveux. Pas comme la bienséance l’aurait voulu ! Je n’ai jamais rien fait pour lui plaire. Le pinceau entre les mains, j’exaltais notre vie, par touches de rouge vermillon. Votre portrait, cent fois, je l’ai imaginé. J’étais sûre de votre affection éternelle, je n’en ai jamais douté. Mais le temps, ou le destin se charge de vous apprendre que la certitude est un entêtement aveugle.
Ainsi, un matin maudit, je me suis réveillée dans le sang et la douleur. Pourtant, j’ai cru au bonheur lorsque j’ai vu mon ventre s’arrondir et mes seins se gonfler. Votre père aimait ce nouveau corps épanoui et généreux, même si ses pensées s’assombrissaient. Il pensait naïvement que mon caractère serait plus malléable, mais il ne voulait pas entendre parler d’enfant. Moi, si, et c’était le plus important. Sûre de moi, une fois de plus. Sûre de son attachement envers vous…
J’ai mal. Trop mal. Allongée sur le lit blanc, mon visage est mon seul horizon. Diego a fait installer un miroir. Ainsi, je peux continuer à me peindre…
La cocaïne ne calme plus mes douleurs. J’en ai besoin pour oublier, pour explorer mon monde imaginaire. Celui où vous auriez grandi entre mes bras aimants ! Celui où votre père m’aurait été un peu plus fidèle ! Celui où votre tante ne m’aurait pas trahie ! Je me suis peinte, assise, grave, sur une chaise les cheveux coupés ras, en costume d’homme. A quoi me sert le signe de ma féminité ?
J’ai mal. Trop mal. Le corset métallique m’étouffe. J’ai le souffle coupé…
Il y a vingt deux ans exactement, je vous ai dessiné sur une grande toile. J’ai choqué beaucoup de gens. Pourtant, je n’ai dessiné que la stricte vérité. Je me suis attachée à reproduire, ou plutôt, à exprimer la douleur de vous perdre. Le tableau me représente, allongée comme maintenant, sur un lit blanc. Entre mes cuisses, nos sangs mêlés et dans ma main, je serre six liens dont votre cordon, l’enfant désiré mais tué par ma faute. Vous volez tel un ballon d’air.
Mon ami, le docteur Eloesser a insisté sur la culpabilité qui m’habitait et qui n’avait pas lieu d’être. Alors, comment expliquer que je n’ai pas su vous garder ? Comment expliquer que je vous ai expulsé avant que vous ne soyez viable ? Vous baignez dans mon sang, vous saignez. Nos sangs s’unissent. Mais moi, je suis encore en vie et vous, vous êtes mort…
Depuis, je vous parle et je vous raconte mes rares instants de bonheur. Il n’a plus jamais été parfait. Le malheur, je vis avec, jour après jour, seconde après seconde. Je crois que je ne suis pas douée pour le bonheur, tout simplement. Déjà toute petite, à cause de cette maudite poliomyélite, ma jambe et mon pied atrophiés... Et plus tard, cet accident de bus…et toutes ces opérations qui n’ont servi à rien…
Malgré tout, j’ai vécu libre de penser, libre de peindre, libre de m’exprimer, libre d’aimer…
Votre père, mon grand amour m’a beaucoup fait souffrir…Nous sommes beaux tous les deux, sur cette toile où je suis habillée du costume traditionnel, un collier précolombien autour du cou. Mes cheveux sont réunis en une natte, au dessus de ma tête. Je porte une robe verte, ample et une écharpe rouge sur mes épaules ; Diego un costume gris, une chemise bleue, il tient une palette et des pinceaux, une colombe vole au-dessus de nos têtes. Il me dépasse autant en largeur qu’en longueur. Il ressemble à un géant et moi, à une jeune femme fière et petite. Votre père aimait beaucoup ce tableau. J’aimais bien nous peindre ainsi…ce n’est pas si éloigné de la vérité, même si, souvent, il redevient le petit garçon qu’il n’a jamais cessé d’être…
J’ai mal. Trop mal au dos. J’ai la sensation douloureuse qu’on m’enfonce des clous dans la peau, des milliers de clous qui me lacèrent la chair en lambeaux et des flèches qui me transpercent le corps de part en part. J’ai la colonne brisée, coupée en deux par une douleur métallique. Il me faut encore une dose de cocaïne…
Ce qui me manquera le plus, ce sera mon chevalet et mes pinceaux. Tout au long de ma vie, je me suis mise à nue, à vif sur mes toiles. Les gens bien pensants me traitent de narcissique. Ils ont raison. Je suis une source d’inspiration intarissable. Ils envient ma liberté. Je suis libre d’aimer des femmes, des hommes. Libre de porter des costumes et de fumer des cigares. Libre de peindre ce que je veux, comme je l’entends.
Ils ne me comprennent pas toujours. Lorsque Clare Boothe Luce m’a passé commande d’un tableau représentant Dorothy, j’ai peint ce qui s’était passé. Un grand immeuble et Dorothy entre ciel et sol, et puis son cadavre disloqué. Je n’aurais pas dû. Elle voulait un portrait de Dorothy. Je l’ai peinée mais ce n’était pas mon intention.
Mon objectif est de poser sur la toile ce que je ressens au plus profond de mon être. Je fouille mon âme jusqu’à la posséder toute entière, proche de l’extase. Puis, je peins durant des heures et des heures jusqu’à épuisement total. Peut-être est-ce à cause de cela que je me vide de ma substance vitale ? J’ai exprimé sur mes tableaux, derrière ce regard grave, les sentiments intérieurs qui m’agitaient.
J’ai mal. Trop mal. Il me reste juste un corps malade et inutile. Bientôt, je vous rejoindrai, avec joie. J’ai attendu ce moment toute ma vie. J’emporterai avec moi, toutes mes peintures. Certains emportent leurs souvenirs. Moi, ce seront mes toiles qui formeront une longue file chantant, riant, pleurant de joie, à la suite de mon cercueil doré. Elles ne m’ont jamais trahie. Je les imagine dix, vingt, trente, cent Frida Kahlo, habillée du costume Tehuana, parée de boucles d’oreille coloniales et de colliers précolombiens offerts par mon cher Diego. Cent toiles qui danseront et suivront mon dernier voyage vers une autre vie. Elles représentent, avec fidélité et justesse, qui j’étais et mon existence vide de vous. Vide de vos rires. Vide de votre corps chaud.

© 2009 - Régine Garcia - Tous droits réservés.