Frédéric Gerchambeau
Alain ferma à clé la porte de son
appartement et prit l'ascenseur pour rejoindre le rez-de-chaussée, six étages
plus bas.
Comme il était presque onze heures ce mardi matin, il s'arrêta près du panneau
des boîtes aux lettres et ouvrit la sienne.
Au milieu de quelques dépliants publicitaires, il trouva une enveloppe d'un
blanc légèrement rosé.
Mme Dumont, la gardienne de l'immeuble, qui passait juste à ce moment-là, ne put
s'empêcher de regarder l'enveloppe qu'Alain tenait entre les mains.
- L'adresse est joliment écrite... Sûrement une femme ! dit-elle avec un clin
d'oeil complice, avant de s'éloigner.
Alain esquissa un sourire et rangea soigneusement l'enveloppe dans la poche
intérieure de son blouson.
Il sortit dans la rue. Il faisait un temps superbe, peut-être même un peu trop
chaud. Il se dirigea d'un pas tranquille vers le café qui faisait l'angle avec
le boulevard. Toutes les chaises et les tables disponibles avaient été sorties
et des nombreuses personnes s'y étaient installées.
Alain fréquentait depuis de longues années ce café. Aussi le serveur eut-il un
ton familier quand il vint prendre sa commande là où il s'était assis, un peu à
l'écart des autres consommateurs.
- Alors, Monsieur Brun, ce sera quoi ce matin ?
- Juste un crème, s'il vous plaît, avec beaucoup de lait.
- Comme toujours, Monsieur Brun, comme toujours...
Le serveur était reparti quand Alain sortit l'enveloppe de son blouson.
Lentement, il la décacheta et fit glisser au dehors la lettre qu'elle contenait.
Celle-ci était pliée en quatre. Il l'ouvrit avec délicatesse et commença à lire.
"Bonjour mon Amour,
Depuis quelques jours, j'essaie de ne plus penser à vous, de vous oublier. Mais
mon sentiment est trop fort.
Je ne voulais plus vous écrire, mais
ce soir, le coeur au bord des larmes, j'ai repris mon plus beau stylo et je vous
écris de nouveau.
J'aimerais tant pouvoir vous rencontrer, vous dire combien je vous aime, vous
embrasser peut-être, enfin. Mais je vous ai déjà expliqué, c'est pour l'instant
impossible. Ce jour viendra bientôt, j'en suis sûre.
Vous ne serez pas déçu. Je suis plutôt jolie, vous savez. Et je saurai vous
faire oublier tous ces jours où vous me lisiez sans pouvoir me voir et savoir
qui je suis..."
Alain releva les yeux, le serveur étant revenu avec son crème bien clair. Tout
en posant celui-ci, le serveur plissa un peu les sourcils.
- Elle vous a encore écrit, Monsieur Brun ?
- Oui, mon bon Roger, oui, mais je ne sais toujours pas qui c'est. Trente ou
quarante lettres en deux mois, et pas un prénom, un numéro de téléphone ou une
simple photo...
- Une femme étrange, non ? Je ne sais pas comment je réagirais si je recevais ce
type de courrier...
Alain fit une longue moue de tristesse.
- Que puis-je faire, Roger ? Elle n'a pas de lieu, pas de nom, pas de visage...
- Espérer...
Et le serveur continua à prendre ses commandes. Alain rebaissa alors les yeux
vers la lettre.
"Je continue à vous croiser dans la rue, à vous suivre parfois. Je vous aime
toujours autant que le premier jour où je vous ai croisé, plus encore peut-être.
Mon coeur s'est confondu d'Amour ce jour-là. J'aurais voulu vous dire, j'aurais
tant voulu. Mais je suis encore obligée de me cacher de vous.
Je vous aime. Je t'aime. Vous saurez combien bientôt. Vous saurez tout.
Attendez-moi. Je vous rendrai heureux, tellement heureux. Je saurai vous..."
Une larme tomba sur la lettre et une autre coulait déjà sur la joue d'Alain. Il
essayait de poursuivre sa lecture mais n'y parvenait plus. L'émotion avait
envahi ses yeux.
Le serveur s'était rapproché.
- Allons, Monsieur Brun, il ne faut pas vous mettre dans des états pareils. Ah,
je sais, vous m'avez fait lire une fois une de ces lettres, c'est vrai qu'elles
ont quelque chose que n'ont pas les autres.
Il tendit une serviette en papier à Alain, qui essuya ses yeux d'un geste
absent.
- Vous la verrez un jour, hein, bientôt peut-être. Vous l'amènerez ici, d'accord
? C'est promis ?
Alain restait pensif, la lettre dans une main et le regard ailleurs.
Plus tard dans l'après-midi, il se promena longuement sur les bords du fleuve,
profitant de cette magnifique journée où le soleil dispensait sans compter ses
rayons. Le ciel se reflétait avec une intensité inhabituelle dans les eaux
calmes et les arbres éclataient de verts soutenus et lumineux. Toute la nature
était en harmonie avec le chant des oiseaux et le bruissement du vent.
Alain marcha loin ce jour-là, presque jusqu'au pont routier situé à trois
kilomètres en amont de la sortie de la ville.
Vers dix-neuf heures, il retrouva son appartement. C'était un petit trois pièces
dans un vieil immeuble. Et l'appartement lui-même paraissait sans âge. Il était
encombré de livres, de revues, d'objets divers et variés et devenus, pour la
plupart, inutiles avec le temps. Il y avait toute une vie de souvenirs
pieusement amassés et conservés en désordre.
Alain se fit réchauffer un restant de poulet de la veille qu'il accompagna de
quelques légumes en conserve. Il mangea dans la cuisine en silence, feuilletant
d'un oeil attentif une revue féminine qu'il avait achetée sur le chemin du
retour.
Il fit particulièrement attention au courrier des lectrices en réaction à un
sujet précédent sur "La place de la femme dans le couple" et à un nouvel article
intitulé "Comment reconnaître l'Homme de sa vie".
Quand il eut fini de lire, il se souvint de l'enveloppe restée dans son blouson,
suspendu sur le dossier d'une chaise à côté de lui.
Il la prit et alla dans sa chambre. Là, il ouvrit une armoire et en sortit une
très belle boîte toute de bois laqué. La boîte contenait déjà des dizaines de
lettres aux enveloppes d'un blanc légèrement rosé. Il posa doucement la lettre
au-dessus des autres et referma la boîte. Il la replaça au fond de l'armoire et
rabattit la porte.
Il resta debout un moment sans bouger. Ses yeux regardaient sa chambre au lit
trop bien fait, les murs décorés de photos de visages de femmes et un livre posé
sur la table de nuit, "La littérature féminine au travers des siècles".
Empruntant un couloir, il marcha jusqu'au salon et s'assit à la table en chêne
qui se tenait dans un des angles, près de la fenêtre. Il ouvrit un bloc de
papier à lettres déjà disposé sur la table et prit en main un stylo à plume
plaqué or et d'une belle écriture, d'une encre bleu profond, il commença à
écrire sur le papier blanc légèrement rosé.
"Bonjour mon Amour,
Je t'ai suivi le long du fleuve aujourd'hui. Je t'observais de loin pour que tu
ne me vois pas. L'heure n'est pas encore venue.
Je t'aime, mon Amour. Aujourd'hui, j'ai passé l'après-midi avec toi. C'était
plus que les quarts d'heure que je te vole parfois. J'en suis encore étourdie de
bonheur.
Le soleil ne brillait que pour toi, que pour nous. Et mon coeur te suivait à
chacun de tes pas.
J'ai failli aller vers toi, me montrer enfin, tout te dire. Je ne peux pas. Pas
encore.
Je t'aime. Si tu m'aimes comme je t'aime, nous serons bientôt ensemble, pour la
vie, pour toujours.
Je t'aime, attends-moi.
Je t'aime, je t'aime, je t'aime."
Il releva doucement la pointe du stylo à plume et contempla la lettre qu'il
venait d'écrire. Il était content de lui. C'était une belle lettre, passionnée,
émouvante. Il prendrait sûrement beaucoup de plaisir à la relire. Il en
pleurerait peut-être.
Il saisit une enveloppe d'un blanc légèrement rosé parmi celles qui s'empilaient
sur la table, y inséra, après l'avoir soigneusement pliée, la lettre qu'il
venait d'écrire et cacheta l'enveloppe. Sur le dessus, du même stylo plaqué or,
il écrivit :
Alain Brun
37, rue du chemin creux
48523 St Claude-les-vignes
Il n'avait plus de timbre. Qu'importe, il en rachèterait demain à la poste quand
il enverrait la lettre. Il était déjà impatient de la recevoir.
Il lut toute la soirée dans son lit avant d'éteindre enfin la lumière. Il
s'endormit immédiatement après.
Vers dix heures, ce mercredi matin, il prit un rapide petit déjeuner fait d'un
café au lait et d'une tartine beurrée.
S'étant ensuite habillé, il prit la lettre qui était bien en vue sur la table de
la cuisine et la glissa avec précaution dans la poche intérieure de son blouson.
Il se recoiffa un peu avant de s'apprêter à sortir.
Alain referma à double tour la porte de son petit appartement et se dirigea vers
l'ascenseur. Il fut long à venir.
Parvenu dans le hall d'entrée du vieil immeuble, il s'arrêta machinalement près
du panneau des boîtes aux lettres et ouvrit la sienne.
Au milieu des inévitables dépliants publicitaires, il trouva une enveloppe d'un
blanc légèrement rosé.
Mme Dumont, la gardienne de l'immeuble, qui venait de finir de nettoyer le hall,
lança un regard vers l'enveloppe qu'Alain tenait entre les mains.
- L'adresse est toujours aussi joliment écrite... Sûrement cette femme !
dit-elle avec un air coquin, avant de s'éloigner.
Alain esquissa un sourire indéfinissable.
Ce n'était pas son écriture.
©
2002
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