Le talisman

 Catherine Alix-Mascart

 

Du plus loin qu’il leur souvînt, Mohamed et M’bark avaient toujours joué ensemble et, le plus souvent, dans le cimetière de la ville. Il faut dire que ce n’était pas un endroit clos et distinct, à l’écart des habitations mais une sorte de gangue qui enserrait la cité sur une part non négligeable de son pourtour et s’infiltrait obstinément dans tous les interstices laissés par les constructions. Les morts côtoyaient les vivants… les vivants côtoyaient les morts, tout dépend du point de vue que l’on adopte. Une chose est certaine, les morts dominaient les vivants car la ville était construite dans une cuvette. Les derniers jardins venaient s’étioler près des premières tombes, comme si leurs propriétaires n’osaient pas les entretenir jusque-là. Les deux enfants ne s’embarrassaient pas de considérations philosophiques et passaient allègrement de la ville au cimetière, de la vie à la mort, avec l’impression de profiter d’un vaste terrain de jeux où ils évoluaient dans une liberté quasi totale.
 

Pendant longtemps, ils furent les seuls ou presque à hanter les lieux, puis plusieurs années de sécheresse amenèrent du bled quelques vagabonds chassés par la misère, qui y élurent domicile. Le jour, ces déracinés descendaient en ville pour mendier ou trouver quelque corvée à accomplir pour une ou deux pièces. La nuit, ils se réfugiaient dans les anfractuosités qui, à flanc de coteau, permettaient de s’abriter du soleil, des rares intempéries et surtout, du regard des autres. Lahcen et M’bark ne se sentaient pas dépossédés par ces nouveaux venus qu’ils ne rencontraient jamais puisqu’ils ne fréquentaient pas les lieux aux mêmes heures. En effet, les deux enfants se gardaient bien d’y rester la nuit tombée : l’obscurité leur rappelait instantanément toutes les histoires qu’on leur avait racontées sur les occupations des morts lorsque les vivants se reposent. Aussi, dès que le soleil basculait de l’autre côté de la colline, se précipitaient-ils vers leurs demeures respectives, dans un claquement de babouches.

Les soirs d’été étaient les plus agréables : les enfants pouvaient s’attarder à l’ombre des arbres et un vent léger rafraîchissait souvent l’atmosphère. A cette heure, le fossoyeur venait préparer son travail pour le lendemain matin, profitant de la relative clémence du soleil car c’était un dur labeur de retourner cette terre cartonnée par la sécheresse. Les garçons l’assistaient de leur conversation et écoutaient avec une curiosité morbide les dernières nouvelles nécrologiques de la ville. Du plus riche au plus pauvre, tous les habitants finissaient là, dans un trou qui ne différait en rien de celui du voisin. Quant à eux, leur destin était déjà tout tracé : ils ne sortiraient de l’épicerie familiale que pour finir dans une tombe identique à celle-ci. La vue de cette fosse qui s’agrandissait au fil des pelletées n’était pas sans leur laisser une sensation de malaise qu’ils étaient bien incapables d’analyser, mais qui gâchait quelque peu la sérénité de ces soirs d’été.

Un jour qu’ils s’étaient attardés plus que de coutume, M’bark s’aperçut, en dévalant la venelle qui le ramenait chez lui, qu’il avait perdu le porte-bonheur qu’il portait au cou. Il s’agissait d’un minuscule coran en or fermé d’une petite clé. La nouvelle était terrible : sa mère le lui avait accroché pour le protéger du mauvais œil et M’bark se sentit soudain, non seulement vulnérable devant l’adversité, mais surtout devant la correction qu’il recevrait quand elle allait s’en apercevoir. Il rattrapa Mohamed qui habitait plus loin et, assis sur une borne, ils firent le point de la situation. Il s’agissait de définir ce qui suscitait le plus d’effroi : retourner à la maison en faisant comme si rien ne s’était passé, ou bien revenir au cimetière dans l’obscurité pour essayer de retrouver le porte-bonheur. M’bark se maudissait en y pensant : il était à peu près sûr de l’avoir perdu pendant qu’ils discutaient avec le fossoyeur. Il se souvenait fort bien avoir trituré l’objet, comme chaque fois qu’il se passionnait pour une longue conversation. Rabea, sa grand-mère, lui avait, à maintes reprises, prédit qu’il le perdrait à force d’en malmener la chaînette. M’bark connaissait d’ailleurs l’oeil clairvoyant de la  vieille : elle avait le don de deviner la moindre incartade. Quand il rentrait, coupable de quelque méfait, c’était toujours elle qui mettait à nu la vérité, avec une perspicacité troublante chez une femme qui ne sortait jamais. Puisque de deux maux il fallait choisir le moindre, M’bark préférait sans conteste retourner fouiller le cimetière.

 
Mohamed ne partageait pas cet avis. Il ne risquait rien en rentrant chez lui et se sentait fort peu motivé par une virée nocturne au pays des morts. D’ailleurs M’bark n’avait qu’à se débrouiller tout seul, c’était lui que le porte-bonheur protégeait du mauvais sort. Le retrouver était son affaire. Mohamed, quant à lui, voulait rentrer chez lui. C’était compter sans la redoutable obstination de son ami. Celui-ci était un champion du marchandage, un as de la persuasion et luimême, en face, manquait singulièrement de répartie. M’bark eut vite fait de lui ressortir toutes les fois où il l’avait tiré du pétrin, tous les services rendus, tous les serments d’amitié échangés, et il n’eut d’autre issue que de céder, sous peine de passer pour le dernier des pleutres, pour l’un de ces traîtres qu’ils voyaient dans les films “mérican” et qui, croyant tirer leur épingle du jeu, connaissaient toujours une fin lamentable. Mohamed céda donc et les deux compères regagnèrent le cimetière, la peur au ventre.


La nuit était paisible ; la lune claire et pleine inondait l’endroit d’une clarté propice aux recherches. Tout à l’anxiété de ses fouilles, M’bark avait oublié ses terreurs d’enfant. Mohamed, lui, se remémorait les récits sur les nuits de pleine lune et sentait l’angoisse monter en lui. Ils refirent le chemin en sens inverse, centimètre par centimètre, scrutant le sol mais en vain. Ils remontèrent ainsi jusqu’à la tombe ouverte pour le lendemain et M’bark entreprit un tamisage systématique du monticule de terre. Mohamed participait mollement aux opérations, gêné par la présence de ce trou noir qui l’obsédait et qu’il ne pouvait s’empêcher de fixer. Alors que M’bark, la foqaya retroussée, tâtait la terre de ses doigts fébriles, Mohamed vit soudain une silhouette décharnée sortir de la fosse. La créature, vêtue de blanc, se dressa devant lui sans qu’il pût faire le moindre geste pour prévenir son ami. Elle le frôla et se dirigea vers les hauteurs du cimetière. Mohamed sentit une coulée chaude le long de sa jambe. Son sarouel se trempa d’urine. Il voulait courir : son esprit fuyait déjà vers sa maison, son corps restait inexorablement vissé au sol. Il s’entendait hurler dans sa tête, pas un son ne sortait de ses lèvres scellées. Triomphant, M’bark se tourna vers lui : “Je l’ai,  jubila-t-il, je l’ai !”. Hagard, Mohamed lui montra la longue silhouette aérienne qui achevait de gravir la colline et qui disparut enfin, happée par l’un des trous noirs qui dominaient le cimetière.

Les deux garçons s’enfuirent sans demander leur reste. Ils ne s’arrêtèrent de courir que lorsque leurs jambes trop sollicitées donnèrent des signes manifestes d’épuisement. Le cœur au bord des lèvres, les tempes au bord de l’éclatement, ils s’assirent pour reprendre haleine puis regagnèrent leur demeure, bien décidés à ne plus jamais remettre les pieds au cimetière, persuadés que la seule présence du porte-bonheur les avait protégés et avait fait fuir le djinn. D’ailleurs plus jamais M’bark ne tripota la chaînette du bijou : il le porta nuit et jour et, quand il s’en séparait au hammam, c’était toujours avec une profonde angoisse qui palpitait au fond de sa gorge comme une petite bête.


Les années passèrent. Les garçons n’allaient plus au cimetière. Ils trouvaient beaucoup plus amusant de se promener dans les rues, la main dans la main, en regardant passer les filles. Ils s’étaient fait un jeu d’essayer de deviner à quoi elles pouvaient bien ressembler sous le hayk. Ils aimaient tout particulièrement aller les observer, l’air de rien, lorsqu’elles lavaient le linge à la fontaine, occupées à rire et à plaisanter, les bras à demi-dénudés, la robe retroussée, les cuisses mouillées dans leur sarouel trempé, oubliant, dans la vivacité de l’effort, l’attitude réservée qui sied aux jeunes filles. Le reste du temps, M’bark et Mohamed travaillaient pour leurs pères car ils allaient, eux aussi, avoir leur épicerie. L’apprentissage du métier leur laissait peu de temps pour flâner. Leur amitié était intacte, scellée par une longue habitude et par l’expérience du cimetière qu’ils n’avaient confiée à personne. Quand d’aventure ils en reparlaient, cela ne durait jamais bien longtemps car Mohamed montrait des signes d’extrême angoisse et suppliait son ami de se taire, comme si cette seule évocation lui était insupportable.

 
M’bark s’installa à Casablanca le premier. Il avait toujours été le plus vif et le plus débrouillard. Il savait parler à la clientèle et avait un flair hors du commun pour discerner à qui il devait ou non faire crédit, une pratique périlleuse dont la maîtrise est un gage de réussite. Ses affaires prospérèrent.


Lorsque ce fut au tour de Mohamed de devenir son propre chef, il vint s’installer  chez son ami, le temps de trouver l’échoppe de ses rêves. Malgré les années  passées à s’éreinter chez son père, ses économies ne suffisaient pas. Il n’avait jamais été particulièrement malin mais avait fort bien compris au fil des ans que si M’bark le couvait avec une certaine condescendance, le sentiment de supériorité de son ami pouvait bien présenter quelques avantages s’il savait l’exploiter. Il pleurnicha sur son sort, évoqua la douleur et l’humiliation de rentrer chez son
père sans avoir réussi, y ajouta un soupçon de flatterie : M’bark lui prêta ce dont il avait besoin.


Mohamed s’installa et prospéra. Débordé par son travail, il n’avait plus le temps de rendre visite à son ami qui observait sa réussite d’un air attendri. Les mois passèrent, M’bark acheta un terrain pour construire un petit immeuble. Au rez-de-chaussée, il installerait son commerce, retournerait au bled pour prendre femme. Il habiterait avec elle au premier et louerait les étages supérieurs. L’avenir lui souriait comme jamais auparavant. Il se rendit donc chez son presque frère pour lui réclamer son dû. Mohamed le regarda avec le même air effaré qu’il savait si bien prendre quand il était enfant, se faisant ainsi passer pour plus bête qu’il n’était. “Quel argent ?”, lui dit-il. M’bark s’étouffa de rage mais rien n’y fit. Mohamed clama avec des accents d’innocence bafouée que jamais, au grand jamais, son ami ne lui avait prêté un rial. Et il lui ferma la porte au nez.

M’bark s’en rendit malade. Il supportait mal la trahison, bien sûr, mais plus encore le fait de s’être si magistralement fait berner par un être qu’au fond de lui, il prenait pour un imbécile. Il en perdit le sommeil, l’appétit et, ce qui est le comble pour un Berbère, le goût du travail. Il avait bien pensé se plaindre au cadi mais quelle preuve apporter ? La transaction s’était faite en toute amitié. Il s’étiolait dans le fond de sa boutique, ressassant sa mésaventure sans trouver de solution. Ce fut en se remémorant leur enfance commune qu’il eut l’illumination. Enfin, il savait comment faire rendre gorge à son ancien ami. Soudain revigoré, il sortit et se dirigea d’un pas ferme vers la boutique de Mohamed.
 

Il réclama à cor et à cri son argent et, comme il s’y attendait, l’autre refusa avec encore plus d’aplomb que la fois précédente. Le ton monta. Au bout de quelques minutes, le quartier tout entier était ameuté, chacun voulant savoir de quoi il retournait. Quoi de plus passionnant qu’une bonne bagarre ? Mais ce n’est pas là que M’bark voulait en venir. D’un geste théâtral, il calma le jeu, prenant la foule à témoin : cet homme, cet ami d’enfance, ce presque frère l’avait trahi et il allait en faire la preuve. Cette détermination déstabilisa l’assistance, plus encline au
départ à prendre parti pour son épicier que pour celui du quartier voisin, et surtout Mohamed qui savait par expérience quel adversaire redoutable son ami pouvait être. D’un geste, M’bark invita la foule à le suivre et chacun lui emboîta le pas, se demandant où il voulait en venir. D’un air décidé, il se dirigea vers le cimetière. Plus on s’en approchait, plus Mohamed traînait des pieds. Il sentait un piège sans toutefois parvenir à l’anticiper. Plus il perdait de sa superbe, plus son adversaire retrouvait la sienne.

                 
M’bark était déjà venu dans l’après-midi : il avait repéré quelques tombes préparées à l’avance pour le lendemain matin. Il entraîna la foule vers la plus proche. Porté par le flot, Mohamed suivait, bien malgré lui. Impérieux, M’bark se tourna vers lui :
“Descends dans cette tombe ! Allonge-toi comme au dernier jour, et jure, jure, que je ne t’ai jamais prêté d’argent !” Livide, Mohamed ne pipait mot, incapable de proférer le moindre son, d’esquisser le moindre geste de défense. Les badauds attendaient, inquiets de la piètre allure de leur champion, trop pris dans le feu de l’action pour remarquer le caractère incongru de la situation. Un petit vieux tout rabougri sous son turban jaune, leva sa canne et la pointa vers la tombe : “Qu’attends- tu, mon fils, pour sauver ton honneur ?”. A bien y réfléchir, rien n’obligeait Mohamed à obtempérer. Mais il le fit. Toujours muet, il obéit, à son corps défendant, les membres raides, tétanisés. M’bark lui lança : “Qu’attends-tu homme de peu de foi, jure si tu en as l’audace !” Il se sentait particulièrement fier de cette belle tirade qu’il avait puisée instinctivement dans le stock de films de série B qui avaient distrait son enfance. En temps normal, ce propos aurait paru grandiloquent mais là, dans l’ambiance sinistre du lieu, il prit une dimension tragique. Accroupi, les cuisses écartées pour conserver l’équilibre, M’bark se penchait tant qu’il semblait prêt à tomber. A son cou, tel un pendule, se balançait le porte-bonheur, le minuscule coran avec sa petite clé. Mohamed sut alors qu’il ne pourrait se parjurer de nouveau. Il aurait voulu donner le change, sauver les apparences, mais son corps tout entier refusait de coopérer, de perpétuer le mensonge. Son silence parla plus qu’un aveu. La foule, déjà lasse de ce spectacle pitoyable, retourna à ses occupations, pressée d’oublier cet homme à qui elle avait fait confiance. M’bark lui jeta un dernier regard, cracha dans la fosse et s’en alla.


Le lendemain matin, il trouva, accrochée à sa porte, une clé. C’était celle de la boutique de Mohamed. Celui-ci payait sa dette en lui laissant son bien. M’bark se rappela la parole du sage : “Il se peut que tu détestes une chose et qu’elle s’avère bénéfique pour toi, il se peut que tu te réjouisses d’une chose et qu’elle fasse ton malheur, car Dieu sait, et toi, tu ne sais pas.” y

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