Alain Brun
En quittant son pieu, cette nuit-là, Antoine Meyrueis a déjà pris la décision de
changer de boulot. Étant le seul, dans tout le pays, à exercer sa profession, il
en a plus qu'assez de garder pour lui ses états d'âme. Pourtant, ses doléances
sont nombreuses, mais la hiérarchie ne lui fait aucun cadeau. Pire, influencée
par l'air du temps, elle remet en cause son statut.
– Vous avez pensé à une reconversion ? lui demande régulièrement son
responsable. Vous savez très bien, qu'un jour ou l'autre, les lois vont changer.
Je le déplore autant que vous, mais nous n'y pouvons rien. Une partie de
l'opinion publique réclame votre tête, et malheureusement, elle finira bien par
l'obtenir.
Difficile de trouver l'envie d'aller bosser quand vous êtes sur la sellette,
victime du progrès, qu'il soit technologique ou spirituel. Petit à petit, la
motivation met les voiles. Elle emporte avec elle le goût du travail bien fait,
la fierté et le bien-être. Ces tâches, qui jadis vous épanouissaient, deviennent
rébarbatives et éreintantes.
Pourtant, dans les premières années, Antoine vivait son travail comme un
sacerdoce. Il y pensait jour et nuit, inventait de nouvelles techniques, et se
documentait sur les pratiques en vogue à l'étranger. Il était devenu un artiste,
envié, admiré et même adulé.
Aujourd'hui, Antoine Meyrueis n'est plus que l'ombre de lui-même. Les conditions
de travail sont devenues contraignantes et la prime de risque suffit à peine.
Quelle femme de bon sens aurait envie de fonder une famille avec un type aussi
peu disponible, et fauché ?
Trois cent soixante cinq jours par an, Antoine se réveille une première fois
vers deux heures du matin. Il enfile son uniforme noir, passe une cagoule, et se
rend, à pied, vers la salle de travail. Le trajet n'excède pas les soixante
secondes. L'administration, dans sa grande mansuétude, lui offre un petit
logement de fonction à proximité. C'est bien pratique, mais vivre sur son lieu
de travail finit par devenir angoissant.
Vérification des installations, exécution du protocole, rapport, signature,
nettoyage et retour aux bercails. Il est trois heures passées de quelques
minutes. Antoine avale un café tiède et, si tout va bien, il finit sa nuit dans
les bras de Morphée, rêve d'une famille, d'horaires adaptés et de vacances.
Un peu avant le lever du soleil, rebelote. Même trajet, mêmes gestes, même
durée. L'opération se renouvelle quatre ou cinq fois, jusqu'au coucher du
soleil. L'hiver, les journées sont courtes, mais l'été, Antoine doit être
disponible jusqu'à vingt-deux heures.
Bien sûr, entre deux interventions, il a du temps libre. Deux heures par-ci,
quatre-vingt dix minutes par-là. A peine le temps de promener son chien qu'il
faut déjà rentrer.
Heureusement, une fois par mois, l'administration organise des séances
publiques. La foule se presse pour admirer le savoir-faire d'Antoine. Des gens
viennent de très loin, à pied, à cheval ou à plusieurs, gamins sous le bras,
assister au spectacle. On l'acclame, on l'envie, mais on ne le reconnaît pas.
Pour des raisons de sécurité, Antoine cache son visage derrière un masque. C'est
un héros anonyme.
Mais la notoriété, tous les premiers mercredis du mois, ne compensera jamais
l'ennui d'une routine quotidienne. Comment s'en sortir, quand on ne sait rien
faire d'autre ? Pointer au chômage et accepter tout et n'importe quoi ? Pas
question ! Quand on a connu la gloire, même partiellement, il est impossible de
redescendre si bas.
Malgré tout, c'est décidé, Antoine se rend une dernière fois sur son lieu de
travail. Le cœur léger, il vérifie la solidité de son matériel. Impeccable,
comme d'hab. Un garde vient lui donner la liste des tâches à accomplir. Aucune
surprise, juste les noms qui changent.
– Tu commences dans vingt minutes.
– Il a fait quoi celui-ci ? demande Antoine.
– Tu le sais très bien ! répond le garde. A cette heure-ci, on s'occupe des
prisonniers politiques, c'est plus discret. Un certain Philippe Verger.
Anarchiste, partisan de l'abolition de la peine de mort. Tu vois le genre.
Antoine aurait espéré une petite fantaisie, juste pour lui faire changer d'avis.
Mais non ! L'administration est ainsi faite. En pleine nuit, on exécute
uniquement les condamnés d'opinion. C'est écrit noir sur blanc.
Alors, pour échapper définitivement à son quotidien, fait d'exécutions par
pendaison, le bourreau Antoine Meyrueis se passe une jolie cravate de chanvre.
Il se met bien au centre de la plate-forme et, de sa main droite, actionne le
levier.
Drôle de fin pour un type qui ne supporte plus la corde ! Preuve, s'il en est,
qu'il n'est pas toujours facile de décrocher.
Entre la vie et la mort, Antoine Meyrueis fait un dernier rêve : endimanché et
rasé de près, il accompagne, une fois par mois, sa femme et ses enfants
imaginaires assister à une exécution publique, juste pour tordre le cou à la
routine.
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