Les trois mouches 

Mary Rissel


Dibouz est la plus joviale des trois. Peut-être à cause de son extrême laideur. Avec son rose vif et brillant comme une laque lorsqu'elle n'omet pas d'en ôter les particules de bouse sur laquelle elle se traîne avec délectation. Ses ailes écorchées et toujours un peu froissées. Ses pattes arquées et terriblement velues. Ses rondeurs handicapantes. Avec enfin ses facettes trop pourpres, mille fois écrasées contre la vitre et dont quelques unes ne sont plus que bris grossièrement soudés. Mais toujours elle trouve motif à rire, à se relever d'une mauvaise chute…
Rocou, c'est la nabote. Peu encline au travail sinon celui de lisser avec application sa voilure grise et translucide. De décrotter ses pelotes et polir son abdomen à peine souillé par les cristaux de sucre, cette gourmandise que dénichent si bien ses deux comparses, rien que pour elle. Un bain à l'ombre, un autre au soleil, un battement d'ailes d'un mur au plafond, d'une fleur à un banc et la voilà qui se repose sur la toile cirée emmaillotant la table. Brusquement, plop plop plop, elle tague la chose, s'éloigne un peu, plop plop plop. Rejoint Dibouz qui s'apprête justement à franchir la fenêtre entrebâillée.
- Tu retournes au pré ? lui demande t-elle
- Bien sûr. Les vaches s'y installent à l'instant et tu sais que Leude est avide de bouse fraîche…Autant que moi.
- Beurk ! Vous êtes vraiment répugnantes.
- Du tout. Et d'ailleurs, à te regarder, je me dis que tu devrais t'y rouler.
- M'y rouler ? Tu as perdu la tête ?
- Oui, t'y rouler, carrément. Pour camoufler ce rouge stupide qui te donne un air terroriste. Enfin a t-on jamais vu une mouche rouge ?
- Et une mouche bonbon qui suinte le suif de partout ? On te croirait gavée de nectar génétiquement très modifié. Ou plutôt de bouse radioactive. Ah ah i i i, ironise t-elle encore, en sautant au vinaigre.
Un tantinet irritée, Dibouz s'apprête à fondre sur la fluette pour lui donner une vraie raclée. Mais elle se ravise aussitôt, imaginant qu'un moindre coup de griffe la blesserait à mort. Quelle horreur ! Elle branle du chef pour effacer la vilaine vision et une seconde plus tard, d'un ton presque guilleret, propose :
- Trêve de bavardages stériles. Tu nous accompagnes ?
- Pour vous singer ? T'as pris un coup de soleil, ma parole !
- Soit, gave-toi de sucre, d'autant que tu as l'appétit modeste…
- Mais le goût raffiné !
- Imagine que nous mangions comme toi… La fermière a la manie de tout laver, tout essuyer, tout fourrer dans les placards. Même qu'une fois, elle a bien failli m'étouffer avec sa maudite éponge. Mais je me suis glissée lestement…
- Lestement ! coupe Rocou en remuant la croupe. Quel humour !
- Oh ! Suffit, les sarcasmes. Je ne suis pas si énorme. Donc lestement dans un grand trou de cette éponge…
- Heureusement qu'il était très grand, effectivement ! N'est-ce pas, Leude ?
- …
- Leude ? Ah, j'oubliais. Mademoiselle Leude, clone muet et vassale de Dibouz. Joli binôme !
- Puis-je terminer mon récit ? s'impatiente sa Rondeur
- Nous étions là aussi, à supporter tes contestations : bon-on-on-on, et bon-on-on-on. Et puis tu t'es tue. Persuadée de t'avoir explosée, la fermière a levé son éponge. T'a observée, un rictus au coin de sa bouche entrouverte. De satisfaction. Alors Leude et moi, te voyant à ce point occise, avons mis le turbo et virevolté au ras de son visage, histoire qu'elle t'oublie. Elle tournaillait en pestant pendant que tu reprenais tes esprits. Enfin, esprits… Bref, tu t'es requinquée, brossée pour repartir. Un essai. Deux. Le décollage s'avérait périlleux. Et franchement, nous avons bien cru qu'elle t'aplatirait les six fers sur la nappe. Définitivement.
- J'ai de la ressource, moi !
- Certes, en gras, tu as trois saisons d'avance. Mais si, comme nous ce jour-là, tu devais échapper aux virulents coups de torchon de la vieille, il vaudrait mieux que tu te mettes à la diète.
- Te-te-te. Vois ces pâtés fumants et odorants qui nous attendent, dit-elle en fonçant illico vers le pré tout proche.
Rocou allongea un instant ses regards mous et marmotta :
- Dibouz la meneuse, un peu rustaude et bouffie. Leude la suiveuse, avec son éternel sarrau charbonneux, son rostre en accent grave et ses bzzz de domestique ! Mais quelle somme d'ennuis serait ma vie sans vous !
A cause de son agoraphobie qu'elle n'osait avouer, Rocou resta seule encore une fois, calfeutrée dans un coin du vaisselier, ce meuble très embouteillé qui seyait à sa détresse. Malgré son gosier creux, elle somnola.
Brusquement, des bruits discordants la font tressaillir. Yvette, la fermière, déballe son attirail de pâtissière.
- Hummm ! Voilà qui m'amène la salive à la trompe !
Elle quitte donc sa cachette et s'approche d'Yvette. Mais finalement plus joueuse qu'affamée, elle effleure d'abord la tignasse crêpelée, exécute quelques cabrioles à la barbe de la dame, rase le bol plein de sucre, remonte vers les cheveux, s'y enfonce… Les doigts boudinés grattent et farfouillent avec une intention mauvaise, forcément. Mais Rocou pare tous les coups et pavoise :
- Raté, vieille bique ! Et si tu te tartines encore la tête, tu auras plus de bénéfice à la mettre au four plutôt que ton moule.
Elle en est là de ses élucubrations lorsque réapparaissent ses comparses.
- Rocou ? hèle Dibouz
La petite, louchant de toutes ses facettes, s'écrie en apercevant Dibouz :
- Quelle souillon ! On dirait que tu as littéralement plongé dans un tas de fumier.
- Exact. J'ai plongé. Pour déposer mes œufs.
- Tes œufs ? Déjà ?
- Comment, déjà ? Quatre mille trillions avant la fin de la saison, cela suppose une activité de presque tous les instants.
- Et toi, Leude ?
- Idem, mais dans une carcasse de poulet. Je préfère.
- Quant à toi, Rocou, menue comme tu es, tu n'as sûrement pas un seul obus dans la soute, plaisante Dibouz.
- Vrai, je ne me sens aucune envie de pondre. Et puis les mâles…
- Androgyne ? Bon, peu importe. Cependant, toutes les mouches pondent. Pour la pérennité de l'espèce.
- M'en fous, rognonne Rocou.
- Non, pas "m'en fous", grommelle à son tour Dibouz. Qui a la charge d'éliminer les charognes, sinon nos chers petits asticots ? Et qui…
- Et qui doit échapper aux papiers collants, aux bombes insecticides, aux objets roulants, aux lézards, aux grenouilles, aux oiseaux…
- Aux tapettes, ajoute timidement Leude.
- Tiens, tu parles, toi, s'étonne Rocou… Et qui doit se contenter de sève contrariée et de nectar pâle ?
- Pas toi. Tu ne sors pas de cette cuisine.
- Détrompe-toi. D'où viennent ces fleurs, par exemple ? Et qui, faute de sucre, certainement extrait celui-là de canne traitée, doit y pêcher son repas ?
- Vous êtes vraiment des chieuses. Moi qui viens de perdre un radar et une patte, je dis que je vais retourner pondre, et sans me triturer les neurones. En bonne citoyenne, simplement.
- Je rêve. Pincez-moi, supplie Rocou en se contorsionnant. Dibouz, la reine de l'excrément, une mouche citoyenne, dotée de neurones.
- Tu n'es qu'une peste. Salut ! Je retourne au travail.
Même Leude, d'ordinaire si discrète, lui adressa une trompe d'honneur et se carapata dans le sillage de sa mère spirituelle. Rocou en resta les ailes ballantes une poignée de secondes. Enfin elle s'ébroua et hasarda quelques pas en direction d'Yvette, toujours à malaxer une pâte maintenant bien jaune et onctueuse. Il devait bien se trouver un éclat de sucre par terre, sur la nappe, ou sur le bord du bol, de l'évier… Mais Rocou n'était guère chapardeuse. Guère courageuse sinon pour agacer. Guère résistante. Guère. Et pourtant, elle devait manger car l'épuisement gagnait, la vision se détériorait. Bientôt… Un battoir, paume en dôme et doigts serrés, s'abattit d'un trait sur elle, la faisant prisonnière. Elle hurla spontanément sa furie, tourna comme un toton, chercha une issue… En vain. Yvette, elle, souriait, persuadée que la bête s'époumonerait vite. En fait, pas assez vite à son gré. Elle réduisit donc le volume imparti à Rocou. Encore. Encore. Et :
- Sbou-ing ! se régala la fermière. Une de moins.
Elle s'essuya grossièrement à son tablier maculé de tous les ingrédients du gâteau et poursuivit sa tâche avec conviction.
Dehors, les choses se gâtaient doucement. Louis, le mari d'Yvette, avait entrepris d'épandre le fumier. Il enfonçait allégrement la fourche dans le tas, faisait quelques pas, jetait l'engrais en vrac au pied d'un arbre et revenait à la source. Sans le moindre souci pour les monstres couleur de nacre qui s'empressaient d'éclore. Non plus pour la mère qui s'évertuait encore à essaimer. Dibouz ne vit donc pas arriver le doigt d'acier dans son dos. Même pas un bruit. Personne pour rendre compte. Rien qu'un gros trou dans la carcasse plus tout à fait rose.
Ayant accompli sa besogne à une encablure de là et désireuse de se reposer un peu en amicale compagnie, Leude partit à la recherche de Dibouz. Elle fouina, sonda, inspecta, s'égosilla, mit tous ses sens aux aguets. Longtemps. Ne capta qu'un lourd silence. Déboussolée, elle amorça un retour vers la cuisine, du moins l'espérait-elle. La route lui parut anormalement longue. Et même elle ne reconnaissait pas l'endroit. Demi-tour. Puis un coup d'ailes à gauche. Un autre à droite. A l'évidence, elle était perdue. Et la nuit ingrate s'étendait à folle allure. Alors elle s'affola davantage, sachant sa capacité à luire comme certains vers dans la pénombre. Jusqu'à oublier les consignes élémentaires de sécurité :
- Si la nuit te surprend, insistait Dibouz, surtout abrite-toi. Sous une feuille, un morceau de papier, dans l'oreille d'une vache… On te repère à cent mètres.
Maintenant, elle pleurait de toutes ses facettes. Des gouttes monstrueuses et brûlantes qui obstruaient sa vue. Ingrates. Assassines. Ah ! Qu'elle souffrait donc. A en prier le dieu des mouches de raccourcir son existence. Car certaines mouches, le savais-tu, ont de la religion. Si si. Ou bien le diable. Car de diable elles ne manquent pas non plus. Pour en finir.
Qui vint à sa rescousse, croyez-vous ? Le joli bec d'une hirondelle simplement curieuse.

Hein ! Réfléchis avant de massacrer une mouche. Quelle que soit sa couleur !

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