Corinne Jeanson
J'avais toujours vu le visage
de ma mère se refléter dans les miroirs qu'elle collectionnait et qui ornaient sa
chambre. Sur son bureau en noyer, elle avait disposé trois miroirs ovales : un
miroir de style art moderne sur pied en fer forgé que j'aimais faire basculer,
un miroir à main en vermeil et un miroir très ancien qui avait appartenu à une
reine, c'est ce qu'elle me disait.
Le visage de ma mère était lumineux comme son sourire et sa voix douce comme
celle d'un ange. C'est ainsi qu'elle m'apparaissait et chaque soir elle me
rejoignait dans ma chambre pour me raconter une de ses petites histoires
merveilleuses que j'écoutais en silence. Toutes ses histoires commençaient par :
« Ma petite fille d'amour chérie, c'est l'histoire de ». Il y avait des
histoires de fées, de sorcières, de petits poucets, de loups. L'histoire que je
préférais c'était celle d'Alice quand elle quittait le monde vrai pour le monde
derrière le miroir ; il y avait aussi celle d'Orphée qui traversait les miroirs
avec ses gants en peau d'antilope. Mais ce conte me faisait pleurer parce
qu'Orphée perdait toujours Eurydice. Dans une autre histoire maman me parlait de
Narcisse qui se penchait trop au-dessus du miroir de l'eau et qui se noyait. «
Comme Ophélie », me disait-elle mais je ne savais pas qui était Ophélie. Elle
m'expliquait qu'Ophélie se noyait parce qu'elle aimait trop le prince du
Danemark. Le plus terrible c'était le miroir de l'affreuse sorcière dans Blanche
Neige. Tout cela n'était que prétexte à rester le plus longtemps possible avec
ma mère mais j'avais quatre ans et papa arrivait toujours à la fin de l'histoire
ou presque pour nous rappeler que je devais dormir.
Et puis il y a eu cette journée terrible où papa, tout seul, me coucha dans mon
lit parce que ma maman était partie très loin dans le ciel. Papa n'avait même
pas essayé de me raconter une histoire, sa gorge était toute sèche et ses yeux
pleuraient très forts. Les jours qui suivirent étaient sans goût. Je ne savais
plus manger et ma mamie me forçait un peu à avaler des yaourts nature avec du
sucre.
Le soir, j'allais tout doucement dans la chambre de ma maman, même si elle
n'était plus là. Je me promenais et j'essayais de voir son visage dans tous ses
miroirs. Mais les miroirs ne savaient plus réfléchir, ils avaient perdu la
mémoire. Je regardais mon visage et je ne le reconnaissais pas, je touchais mes
joues, mon front, mon nez avec mes doigts pour être sûre que j'étais bien là
devant le miroir. Peut-être que moi aussi j'étais partie avec maman. Je faisais
des grimaces, j'écarquillais les yeux. Mais le miroir n'arrivait toujours pas à
réfléchir.
Un soir, fatiguée de l'attente, j'avais dû m'endormir parce que bientôt, je
sentis la main de maman dans mes cheveux et sa voix douce à mon oreille. Elle me
disait de regarder le petit miroir à main ovale qu'elle gardait dans le tiroir
de son bureau. Je me levais doucement. J'ouvrais le tiroir et là, dans le
miroir, je revis son visage souriant et à côté du sien il y avait aussi le mien
qui ne pleurait plus. « Tu sais je ne resterai pas toujours dans ce miroir mon
bébé, mais chaque fois que tu auras besoin de moi tu fermeras les yeux et tu me
verras dans le miroir de ton cœur. » Je l'avais retrouvée ! Depuis ce jour j'ai
gardé sous mon oreiller le petit miroir ovale. Quand parfois je suis très
triste, je ferme les yeux et dans mon cœur il y a toujours le visage de ma maman
qui me sourit.