L'essence de la vie

Irisyne

 





Un rayon de soleil s’infiltrait dans les feuilles écaillées d’un vieil arbre qui enflait et se tendait vers cette énergie lumineuse. De la cime jusqu’aux racines, le végétal amassait la lumière et la chaleur d’un été généreux. L’écorce épaisse de son tronc brun roux était craquelée. Émergeant de ses veines, un échafaudage de branches recouvertes d’un feuillage dense s’érigeait vers le ciel, comme deux bras vigoureux.

Ce séquoia géant, d'un âge vénérable, entre trois et quatre mille ans, dominait un rideau presque continu de conifères. Savait-il qu’il était « l’être vivant » le plus grand, le plus lourd et le plus vieux du monde ?

Ses racines fortement ancrées au sol prélevaient l'eau et les minéraux nécessaires à sa lente croissance. Elles se déployaient dans la terre en se ramifiant pour s'alimenter aux nappes d'eau souterraines. La nourriture ensuite véhiculée par de nombreux vaisseaux remontait jusqu’au houppier qui exposait ses feuilles à la lumière du soleil. Gorgé d’une sève sucrée qui cheminait à travers son écorce, le vieil arbre frissonnait lorsqu’un vent de nuit glissait sur sa cime.

Sa haute silhouette grise se découpait dans un tapis d’étoiles et une lueur blonde éclairait son tronc. Émergeant des montagnes, la lune perçait le velours du ciel.

Dans un cycle perpétuel, les saisons qui défilaient avaient laissé leurs empreintes climatiques sur le séquoia millénaire. Les meurtrissures du froid lorsque la neige glacée enveloppait la forêt, les bourrasques de pluie, la sécheresse et les séismes qui avaient parfois secoué la région avaient lézardé son tronc et sectionné ses branches les plus fragiles. La terre qui l'enfermait s'était morcelée et toutes ses ramifications enchevêtrées avaient déployé une force extraordinaire pour se dégager et creuser le sol au relief bouleversé.

Le vieil arbre avait résisté aux intempéries du temps qui avaient fissuré le bois de son écorce mais pas celui de son cœur. Ses multiples cicatrices racontaient la longue histoire de sa vie. Doyen du monde vivant, symbole de la connaissance et de la sagesse, il était en connexion perpétuelle avec les trois niveaux du cosmos.

Ses racines noueuses sillonnaient les profondeurs mystérieuses de la terre. Son ascension verticale au-dessus du sol et les cycles de son évolution, ses multiples morts et renaissances au fil des saisons faisaient de lui, l’arbre de la vie. Au sommet de sa colonne vertébrale, la tête de son houppier, attirée par la lumière du soleil, embrassait la voûte du ciel.




Immuablement, en même temps que ses ramifications se nourrissaient et fertilisaient le sol, ses branches déployées esquissaient dans le paysage, un foisonnement de petites mains comme autant de sentinelles, gardiennes du temps et protectrices des forces vitales. Il émanait de son tronc épais recouvert d'une écorce rugueuse, une solidité rassurante.

Il y a deux mille ans, un jour, en plein été, un oiseau au plumage bleuté s'était posé sur la cime du vieil arbre silencieux et digne. Moment éternel et magique. L’oiseau mystérieux était une fée. Messagère de l'imaginaire et enchanteresse, elle avait transformé pour quelques instants, le séquoia géant en un être humain.

Ainsi métamorphosé, le temps d'une courte expérience, le végétal interprétant une parfaite incarnation de l'homme avait pris conscience de la force et de l'équilibre que ses racines solidement implantées dans la terre lui apportaient.

L'instinct de conservation qui habitait si profondément le conifère s'était substitué en une énergie empreinte de liberté et de sensations subtiles nommées sentiments.

Depuis toujours, sa survie passait par d’innombrables régénérations et l’homme éphémère qu’il était devenu réalisait que rien n’était éternel en ce monde. La vie se composait de multiples renaissances.

Il découvrait aussi en lui un phénomène nouveau, une attente inconnue… Il ressentait le besoin de savoir si son existence avait une raison d’être. Cette quête intérieure propre à l’être humain provenait d’une étrange évolution. L’homme se nourrissait d’espoirs et recherchait sans cesse les pensées qui pouvaient alimenter le sens de sa vie.

Parce que son esprit projetait les images de ses angoisses et de ses luttes, parce que les idées fourmillaient dans sa tête, il se sentait éloigné de la terre qui l’avait porté. Son cœur était gonflé d'émotions.

Quelques instants plus tard, l'enchantement se brisait et l’oiseau bleu prenait son envol. Emportant avec lui ses sortilèges, il laissait dans son sillage, un ondoiement d’étincelles qui pleuvait sur la forêt et recouvrait la végétation d’une fine poussière d’or.

Le crépuscule naissait. Des îlots roses hachuraient l’horizon du ciel et soulignaient le relief des montagnes. Un vent léger chuchotait dans le feuillage du séquoia géant qui s’élançait vers l’immensité du ciel. Le vieil arbre touché par la grâce, avait retrouvé sa liberté.

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