Le souvenir des feuilles mortes
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Franck Galliot
« La vie serait vraiment trop triste, si le rose essaim des pensées
polissonnes ne venait parfois consoler la vieillesse des honnêtes gens » Anatole
France, l'Anneau d'Améthyste (Calmann-Lévy).
Aurélien est ému. Pensez donc, c’est la première fois. La toute première fois
qu’il tombe ainsi amoureux. La vie lui semble soudain légère et généreuse.
Il y a quelques jours encore, il était seul à se morfondre avec ses idées noires
et son vieux chat blanc. Et puis, l’impensable s’est produit. Il ne sait
d’ailleurs plus très bien où ni comment la rencontre a eu lieu tant l’ivresse
qui a gagné son esprit est vertigineuse. Mais il est sûr d’une chose : il a
rendez-vous tout à l’heure avec elle. Chez elle, plus exactement.
La jeune femme est évidemment ravissante. Elle se nomme Émilie. C’est un joli
prénom, Émilie. Ça sent le printemps et les fous rires. Elle a 27 ans. Oui,
c’est ça. Enfin… il aura tout le temps de lui redemander, pour être sûr.
Aurélien ne l’a vu qu’une fois mais a pourtant l’impression de bien la
connaître. C’est certes curieux mais ce n’est pas le moment de se laisser
disperser. Pas maintenant.
Devant le banc où il est assis, une jeune maman passe avec une poussette en
chuchotant des mots doux à son enfant. Elle pourrait avoir l’âge d’Émilie. Du
coup, Aurélien s’imagine déjà à ses côtés, le souffle court et le cœur battant.
Il aura bien le temps de construire tous ces projets avec elle, plus tard. Il ne
faut surtout pas brûler les étapes.
Aurélien regarde les canards se disputer quelques morceaux de pain dans l’eau
fraîche de la mare. Les camélias qui la bordent sont déjà en fleurs et de
délicieux parfums planent dans les allées du parc. Aurélien aime bien cet
endroit où toutes les générations se croisent. Il y vient tous les jours,
s’assied sur un banc, toujours le même, et regarde la vie se dérouler comme un
film sur grand écran. Il peut rester ainsi des heures à observer, écouter,
deviner l’humeur des gens.
La jeune maman repasse devant lui et lui sourit. Mais Aurélien ne peut pas lui
rendre son sourire. Une désagréable sensation le fait soudain frissonner. Il
aurait pourtant juré qu’elle avait une poussette tout à l’heure. Il semble
difficile qu’il ait pu la confondre avec ce fauteuil roulant. Sans compter que
le grabataire qui l’occupe n’a plus rien d’un chérubin. L’euphorie amoureuse lui
a joué un tour à sa manière. Voilà tout. Pourtant, Aurélien se sent soudain
vidé, las. Tout lui paraît plus terne. Les rires d’enfants ne sont plus que des
cris, les chants d’oiseaux sont couverts par un concert de klaxons, un tapis de
feuilles mortes recouvre le sol, les camélias se sont transformés en buissons
faméliques.
Allons, il faut chasser au plus vite cette vague de mélancolie qui l’envahit.
Aurélien se lève en grimaçant. Ses jambes sont lourdes d’être restées trop
longtemps immobiles. Il fait quelques pas, regarde à droite puis à gauche comme
un enfant au bord d’une route puis, rassuré, il ouvre la grille du parc et se
faufile dehors. Encore quelques rues à traverser et il y sera. Enfin. Il sent la
chaleur l’envahir à nouveau tandis que son pouls s’accélère sous l’effet de
l’excitation.
Pendant qu’il marche vers son délicieux point de rendez-vous, Aurélien se
demande quels seront ses premiers mots. Un sourire peut-être, une main tendue.
Mais oui, bien sûr, comment n’y a t’il pas songé plus tôt ? Il lui faut un
bouquet, une boîte de chocolats, quelque chose à offrir pour marquer sa
galanterie. Pas de panique, il y a un fleuriste juste en face de chez elle.
L’affaire paraît sauvée mais il était moins une. Il faudra tout de même qu’il y
pense la prochaine fois. Aurélien rentre dans la boutique, choisit un bouquet
panaché et ressort satisfait. Quelques roses pour l’amour et la beauté, une
pincée d’orchidées pour souligner la sensualité, un soupçon d’iris pour marquer
sa joie et la paix qu’il ressent.
Tremblant d’émotion, il monte les quelques marches qui l’amènent sur le perron.
Ça y est, le moment tant attendu est enfin arrivé. Ses idées se brouillent, ses
doigts s’emmêlent. Il ne va tout de même pas craquer maintenant. Allez, un petit
effort.
La sonnerie résonne derrière la porte. Aurélien est aux aguets. Silence. Ah, il
perçoit des pas légers qui se rapprochent. Une serrure qu’on déverrouille et la
porte qui s’ouvre. Elle est là, dans la clarté du jour, resplendissante. Il ne
sait pas quoi dire, bredouille un bonjour inaudible et tend maladroitement son
bouquet pour gagner un peu de temps. Elle le regarde interloquée. Il se lance
enfin :
« Je… Je suis Aurélien, vous savez. Nous nous sommes rencontrés, l’autre jour.
Vous m’avez donné rendez-vous aujourd’hui. Chez vous ».
Émilie le regarde d’un air attristé :
« Ah… Oui, venez, je vais vous faire patienter dans le salon ».
Aurélien s’assoit gentiment et regarde autour de lui cet intérieur familier.
Émilie lui sourit et pose une main douce sur son épaule.
« Je reviens tout de suite ».
Il l’entend appeler, dans le couloir :
« Philippe ?
- Oui ?
- Ça recommence. Il est encore là.
- Qui ça ?
- Aurélien. Il me prend toujours pour sa femme ».
Un grommellement lointain se fait entendre et quelques instants plus tard,
Philippe débouche dans le salon, suivit d’Émilie. Il regarde Aurélien, toujours
assis sur le canapé, silencieux, la tête baissée.
« Pauvre papa.
- Ils n’ont pas dû le voir partir, à la résidence. Il faudrait leur dire de
fermer la grille du parc. Un jour, on va le perdre.
- Que veux-tu, chaque année, c’est la même chose. Dès que l’automne est là et
que les arbres se déplument, ça lui rappelle sa première rencontre avec maman.
C’était au parc de la Tête d'Or, à Lyon. Il nous l’a souvent raconté. Et puis,
tu lui ressembles un peu quand elle était jeune. Et vous avez le même prénom.
Alors, c’est un peu normal, non ? ».
Philippe sent l’émotion le gagner. Il regarde son père qui se tient comme un
enfant qu’on vient de surprendre :
« C’est quand même beau d’être toujours amoureux à son age ? 87 ans, imagine un
peu ».
©
avril 2005
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Franck Galliot -
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