Le séminaire de Lucifer
Philippe Laperrouse
Lauréat du concours Bonnes Nouvelles/Une Nouvelle Par Jour (2008) : 3ème Prix
Le coach a une tête de boxeur. Je ne comprends pas pourquoi, mais le fait
est là : il ressemble à un pugiliste à la descente du ring. Son nez cabossé
et ses yeux pochés nous font face comme ils peuvent, j’ai l’impression qu’il
porte des marques qui n’ont pas encore cicatrisé sur les pommettes. Il me
semble que sa dentition est incomplète. Sous son veston de laine, il porte
un simple tee-shirt « ras-le cou » qui met en valeur des pectoraux durement
travaillés dans une salle de sport.
Autour de lui, nous sommes quatre à nous demander ce qu’il va nous arriver.
Martin, du Service des Ventes siège en face de moi. Ebouriffé, hagard comme
d’habitude. Martin a toujours l’air d’avoir envie de finir sa nuit. Mais
c’est un bon gars, serviable, sympa. Beaucoup trop puisqu’il est là.
A ses cotés, Doucet du Contentieux. Bon chic, bon genre, tiré à quatre voire
à neuf épingles. Un peu imbu de sa personne, mais d’un commerce agréable
quand on a brisé la glace. D’un ton excédé, il a déjà fait savoir au «
boxeur » qu’il est venu sur ordre, mais qu’il a un boulot monstrueux qui
l’attend sur son bureau, alors si on pouvait faire vite… Le coach n’a pas
répondu, mais à son regard, j’ai compris qu’on n’allait pas faire vite.
Pauline est à coté de moi. Neuf ans de boite, la quarantaine légèrement
passée, elle comptait passer des jours tranquilles dans un coin du Service
Achats en compilant benoîtement factures et devis sous l’œil impavide d’un
chef de service récemment licencié. D’un geste obsessionnel familier, elle
retouche fréquemment son chignon roux et ses fichus multicolores surtout
lorsqu’elle s’exprime. Ses yeux trahissent une espèce d’étonnement permanent
devant la vie, mais elle se montre encore plus surprise que d’habitude
depuis qu’elle est entrée dans cette salle de séminaire.
Quant à moi, mon chiffre d’affaires en berne, mon peu d’entrain pour la
conquête de nouveaux clients, et quelques concurrents japonais
particulièrement hargneux qui m’ont récemment enlevé des contrats juteux
expliquent ma présence en ces lieux.
Le coach reprend le discours que nous a tenu Mercadier, notre directeur
général vénéré. Sa voix et son ton font surgir un vieux souvenir : Toul, il
y a vingt ans, par un froid matin d’hiver, le premier jour de mon arrivée
dans la cour de la caserne, la jovialité de l’adjudant chef de carrière
Berton nous menaçant des pires châtiments pour le cas, bien improbable selon
lui, où l’on aurait eu envie de s’offrir son portrait.
Pour faire simple, nous sommes là parce que nous ne sommes pas assez
méchants. Mercadier nous a seriné qu’aujourd’hui la réussite de notre
entreprise exige une bataille sans merci sur les marchés. Nous devons être
des guerriers sans foi ni loi. Ecraser les autres, sans états d’âme si
possible. Etre prêts à tous les coups, surtout les mauvais, doit être notre
seul credo. D’ailleurs à l’heure qu’il est nous devrions avoir le couteau
entre les dents, au lieu d’avoir l’air de dormir, n’est-ce pas Martin ?
Le coach frappe du poing sur la table pour nous asséner son discours. Martin
a du mal à suivre, il faut lui parler gentiment à Martin, sinon il ne
comprend pas.
- D’abord, nous allons apprendre à être méchant au quotidien ! Premier
exercice : j’arrive dans votre bureau : qu’est-ce que vous faites ?
Doucet lève le doigt. Après quinze ans de carrière, ce n’est tout de même
pas à lui qu’on va apprendre le sens des relations humaines.
- Je vous accueille et vous prie de vous asseoir !
Eh ! bien, non. Doucet a tout faux. La moindre des impolitesses c’est de ne
pas lever la tête de ses dossiers, de prendre une attitude affairée et après
quelques longues secondes d’attente, de faire mine d’apercevoir l’intrus en
poussant un grognement. Ensuite seulement, il serait bien vu de dire d’un
ton exaspéré :
- Vous voyez bien que je n’ai pas le temps ! J’ai d’autres priorités ! Plus
tard, plus tard !!…
Le coach mesure son effet. Il nous prévient que ce n’est qu’une mise en
bouche, nous n’avons encore rien vu. De ce séminaire, nous sortirons
épouvantables, c’est-à-dire prêts à semer l’épouvante autour de nous, nous
annonce-t-il fièrement !
Deuxième exercice, nous devons sortir de la pièce, puis y rentrer et simuler
la réunion hebdomadaire de compte-rendu. Nous nous exécutons avec
application. D’après le « boxeur » qui nous observe sournoisement dans un
coin, c’est une catastrophe.
- Vous ne comprenez rien !
- D’abord quand on vous dit qu’il y a une réunion, il faut arriver en
retard. Cette réunion, vous vous en fichez ! Vous n’avez pas le temps
puisque vous traitez vos dossiers. Donc, vous arrivez en réunion un bon
quart d’heure après les autres, les bras chargés de papiers que vous étalez
largement autour de vous en vous donnant une apparence importante. Vos
autres collègues iront s’asseoir ailleurs, non mais alors !
-
Pauline rajuste à plusieurs reprises son chignon, ses lorgnons, et son
foulard, indice d’une intense émotion chez elle. Martin se réveille
doucement. Quant à Doucet, il fait comme d’habitude quand il n’y a plus rien
à faire : il prend l’air distingué.
Lucifer. Mentalement, je surnomme notre coach Lucifer. La journée se déroule
de simulations divertissantes en leçons désopilantes. Dans une entreprise
performante, la moindre des choses est de se montrer d’une mauvaise foi
exemplaire. Selon Lucifer, dire du mal des collègues devrait être notre pain
quotidien. S’approprier leurs réussites éventuelles serait du meilleur
effet. Les mettre en difficultés dans des dossiers communs relèverait de la
plus fine stratégie. Et en plus ce n’est pas très compliqué : il suffit de
cacher des informations essentielles, d’organiser des réunions dans leur
dos, de dire partout que décidemment, la société bénéficie d’une chance
phénoménale de pouvoir compter sur vous pour rattraper les bêtises des
autres !
Lucifer débute le second jour de stage sur un train… d’enfer. Il nous
interroge sur la manière dont nous avons passé notre soirée. Pauline vit un
mauvais quart d’heure. Elle a eu la mauvaise idée de rendre une visite de
courtoisie à sa voisine qui vient de mettre au monde son deuxième enfant.
Lucifer prend une mine atterrée. Une visite de courtoisie ! Il manquait plus
que ça !
- Mais on s’en fout complètement des voisins et de leur progéniture !
- C’est pas tout, hurle Lucifer, je vous ai vu arriver par la fenêtre, vous
aidez une vielle dame à traverser, ça ne va pas du tout !
Lucifer se tourne vers Martin qui comptait jouir d’une matinée paisible :
- Et vous ! Qu’est-ce que j’ai appris, tout le monde dit de vous que vous
êtes disponible et serviable ! Non, mais on n’est pas à l’Armée du Salut !
Réveillez-vous mon vieux !
Quant à Doucet et moi-même nous n’échappons pas à son réquisitoire. Il
parait que nous répondons aux questions qu’on nous pose ! Que nous faisons
ce à quoi nous nous engageons dans les délais prescrits ! Le pire c’est que
nous nous abstenons de faire sonner notre portable en réunion ! C’est
pourtant très simple et ça permet de sortir en simulant un appel
particulièrement capital !
Soudain l’incident éclate. Contre toute attente, c’est Martin qui prend la
mouche le premier. Ses deux mains saisissent durement le coach par le revers
de son veston. La bouche tordue par le dégoût, Martin lui hurle sa haine en
pleine face. Pauline crie de peur en retenant son faux chignon à deux mains.
Martin et Lucifer roulent à terre. Martin se révèle d’une grande souplesse,
mais Lucifer connait les règles du combat à mains nues. Doucet, excédé, se
jette dans la bagarre. Pour la première fois depuis que je le connais, il
vient de perdre son flegme et son allure élégante pour se battre comme un
chiffonnier. Sous l’effort, les hommes ahanent. Les coups et les gifles
claquent durement.
Pauline décide de s’en mêler : elle lance assidûment des coups de pieds de
son escarpin pointu dans les côtes des protagonistes :
- Tiens ! Tiens ! Méchant, va !
Et moi, je viens de comprendre pourquoi le coach a une tête de boxeur
martyrisé.
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