Les copines       

 

Marielle Taillandier

 

Six étages sans ascenseur et j’ai besoin d’un seau d’eau glacée avec une paille pour retrouver mes esprits. Elles, elles les ont montés depuis longtemps avec leurs valises et trinquent déjà sans m’attendre. Derrière la porte on entend leurs voix, leurs petits cris parfois et quelques paroles de chansons qui s’échappent par la fenêtre pour s’éteindre dans la rue. Je réclame soins et oxygène immédiatement. Le temps de me recoiffer grossièrement et je sonne. Des petits pas pressés sur le parquet usé, une clé qui tourne dans la serrure et la première des copines blonde platine aux racines blanchies, apparaît dans ses tongs. Alors que j’affiche un rictus douloureux entre deux inspirations, elle m’accueille avec un sourire Gibbs accroché d’une oreille à l’autre, plus fraîche qu’une rose. Et j’ai honte. Elle me fait signe d’entrer sans rien dire et je vois bien qu’elle se demande comment je peux être aussi écarlate en montant six malheureux étages. Puis elle m’escorte jusqu’au salon en me scrutant de la tête aux pieds : je suis venue entre deux rendez-vous professionnels et même par la canicule qui étouffe Paris depuis des semaines, je suis obligée de laisser mes tongs au placard pour préférer des mocassins.

 

Dans la petite pièce largement illuminée des lumières de la capitale mais encombrée de valises, c’est la fête, celle d’un retour de vacances réussies entre copines retraitées. Trois semaines dans les Landes en bungalow en juin, entre randonnées à vélo dans la pinède et soirées gastronomiques, parce qu’il ne faut jamais perdre de vue l’essentiel.

 

C’est qu’on a bien fait les choses pour fêter la fin des vacances et l’annonce des prochaines, ces dames savent se soigner. Entre les bouteilles entamées de Champagne ou de limonade pour celles qui n’auraient rien compris à la vie, traînent sur un plat les bons restes d’une tarte aux pommes maison. Il semble qu’elle ait été agrémentée de glace à la cannelle si j’en crois la boîte de Carte d’Or vide qu’on a tenté de cacher à la vue des curieuses de mon genre, en la transformant en poubelle de table. Elles sont six à profiter ainsi de l’existence au détriment de leur taux de cholestérol dont on m’a depuis longtemps fait comprendre qu’il était sans importance. Pour me faire croire malgré tout qu’elles ne vont pas tarder à se mettre au régime, elles ont posé une ou deux bouteilles d’eau plate sur la table, pâles figurantes dans cette joyeuse mise en scène où le Champagne tient le premier rôle.

 

Il y a là la copine qui a passé sa vie à pleurer ses maris, celle qui a toujours piqué ceux des autres, celle qui a préféré ne jamais goûter aux joies du mariage…et ma mère, portant son récent divorce avec panache dans une tenue excentrique et colorée dont elle a le secret. Sa fille chérie brille comme elle peut dans sa lumière éclatante. C’est un verre de bulles à la main qu’elle vient vers moi pour m’embrasser furtivement, en se demandant d’où je peux bien tirer cette tête d’enterrement quand ici-bas c’est la fête. C’est que nous n’avons pas la même conception des choses ni de la fête. Son Champagne me tourne la tête et je lui préfère de l’eau. Sa tarte aux pommes à 11 heures du matin, c’est au-dessus de mes forces. Au secours. Pitié. Je n’ai que 40 ans…

 

Ma mère tente de me poser quelques questions sur les événements qui auraient pu marquer son absence et pimenter son retour mais le brouhaha ambiant des verres entrechoqués et des pipelettes qui les boivent, a raison de sa curiosité. Pas de morts violentes parmi les voisins ; non, le fils Untel n’est pas rentré de son tour du monde en voilier ; ah si, une naissance chez les X, c’est un garçon arrivé avant terme. Mais je vois bien que cela ne suffit pas à la captiver, d’autant que la veuve éplorée offre une nouvelle tournée de sa copine Clicquot, sans qu’aucune protestation ne s’élève autour de la table.

 

Alors, quand maman m’a demandé s’il y avait eu du courrier particulier, je n’ai pas osé lui dire que la Mairie, par la canicule, avait envoyé une lettre aux septuagénaires du quartier, proposant de leur livrer des stocks d’eau minérale.


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