Les copains

Pierre Lamy 




Samedi dernier, il faisait trop mauvais pour naviguer. Mon pagayeur en a profité pour me présenter à ses amis. Des gens qui manifestement n'y connaissent rien. Plutôt que de s'extasier sur l'élégance de mes lignes, ces malotrus n'ont trouvé rien de mieux à faire que de balancer des sottises à mon pauvre bipède.

«Comme çà, Félix, tu te lances dans le canoë-kayak?»
Mon kayakiste a rectifié :
«Le vrai terme est kayak de mer»
«En plus! Parce que tu comptes aller en mer avec cet engin? Mais tu vas y laisser ta peau »
«C'est vrai, ça doit chavirer comme un rien ce truc-là. Tu n'as pas peur de te retrouver coincé, la tête en bas »
« Moi ça ficherait la trouille. Comment as-tu pu acheter une embarcation aussi périlleuse ? »
Etcetera, etcetera...J'abrège!

Félix ne s'est pas formalisé. On contraire. Il semblait jubiler de trouver un auditoire. Il a écouté les sarcasmes avec un sourire compatissant. Il a pris son temps, puis il a expliqué à quel point je suis un excellent esquif. Il a repris un par un les arguments de la vendeuse, les illustrant d’exemples tirés de sa courte expérience. Je savais bien qu’il était enchanté de mes services, mais à ce point, j’en étais presque troublé. Mais il a bien précisé qu’il fallait vraiment savoir y faire pour exploiter toutes mes qualités, je ne suis pas à confier au premier touriste venu !

«Mon vieux Félix, là, tu nous épates»
Mon bipède rosit de plaisir et sourit avec modestie. Une vraie violette...
«Et tu sais vraiment comment t'en servir, de cette petite merveille?»

Je craignais que cette question ne déstabilisât mon kayakiste. Il n'en fut rien. Bien au contraire. J'ai découvert, à ma grande surprise, qu'il savait tout sur le kayak de mer. Son origine, son évolution, les différents modes de pratique. A l'entendre, il savait comment affronter les vagues, comment traverser en bac, comment partir et débarquer dans les rouleaux. Il connaissait des manœuvres savantes auxquelles je n’aurais jamais pensé.

Sacré Félix…Il m’avait bien caché son jeu !

Quelques semaines plus tard, nous devions retrouver le même auditoire. Dans des circonstances tout à fait différentes. Ce jour-là, il faisait très beau et nous croisions tranquillement à quelques encablures d’une petite plage qui nous était devenue familière. Comme par hasard, les copains s’y trouvaient. Ils flânaient en bavardant au bord de l’eau, comme peuvent le faire les malheureux qui n’ont pas encore découvert les charmes de la navigation de plaisance. Mon kayakiste, concentré sur sa tâche de propulseur, ne les avait pas remarqués. Eux, si. Il faut dire que nous étions plus faciles à repérer.

« Félix ! Félix ! »

Mon pagayeur cherche des yeux. Un petit groupe nous hèle en gesticulant. Difficile à présent de les ignorer.

« Félix ! Approche un peu qu’on puisse vous voir de plus près, toi et ton engin de mort »

Avec les copains il y avait deux copines, ce qui décide mon bipède à se diriger vers la plage. Il n’avait cependant pas trop envie de débarquer. Assis dans mon cockpit, il se sentait à juste titre en plus fière posture. Un peu comme un ado sur sa mobylette ou un cavalier sur son canasson.

Il s’arrête donc à vingt mètres du rivage pour faire un brin de conversation. Conversation dont, il va sans dire, je suis le sujet principal. La mer est bien calme. De petits rouleaux d’une vingtaine de centimètres tout au plus, viennent déferler gentiment sur le sable. Presque sans bruit. Le cadre idéal pour frimer sans risque et papoter un peu.

Mon pagayeur reprend à quelques nuances près son argumentaire de l'autre jour. Les copines sont très attentives. Les copains, ces vilains jaloux, balancent quelques vannes particulièrement débiles. Mais se font houspiller par ces dames. Bref, que du bonheur.
Félix papote donc depuis quelques minutes quand soudain je sens une force inconnue me soulever la pointe arrière. Sur le coup je dérape et je me retrouve parallèle au rivage. Ce n’était qu’une jolie vaguelette, un peu moins mollassonne que les copines, mais qui tenait sans doute à se signaler au passage.

A terre il y a quelques exclamations admiratives. En effet, ce bon Félix est resté solide au poste au passage de la coquine.

Sauf qu’elle nous a mis en travers de la suivante qui, bien moins compréhensive, en profite lâchement pour nous entraîner dans son rouleau.

Se retrouver la coque à l'air, en se faisant méchamment secouer, j'ai connu des expériences plus agréables. Là dessous, Félix cherche fébrilement à arracher sa jupette. Le connaissant un peu j'imagine sans peine la violence de ses sentiments. Il sort enfin du cockpit pour émerger un peu plus loin. Pendant ce temps je mène ma petite vie de kayak autonome, mais en posture inversée. Ce qui n’est pas du tout de mon goût. Heureusement, les vaguelettes suivantes sont bien inoffensives.

Mon kayakiste a pied. Il saisit rapidement ma pointe avant et me redresse. Je suis plein d’eau, ou presque. Sensation fort désagréable.

A terre, nous créions l’événement. Quelques promeneurs s’étaient joints aux copains de Félix. Nous profitâmes donc de multiples conseils. Le plus avisé fut de me vider au plus vite. Mon kayakiste, de l’eau jusqu’à la ceinture, me fit basculer sur la tranche à plusieurs reprises.

Presque vide, je me sentis un peu mieux. Nous débarquâmes. Mon kayakiste bénéficia des explications de ses copains qui bien sûr avaient tout vu.

« Tu t’es trouvé en plein dans le rouleau. Tu n’aurais pas dû rester en travers des vagues »
« C’est vrai Félix, tu étais un peu trop près »

Un promeneur ajoutait opportunément son grain de sel.
« Il fallait se méfier. Une vague sur sept est plus forte que les autres »
Un second promeneur pensait que c’était une vague sur huit. Ils entamèrent une controverse des plus passionnantes et se désintéressèrent de notre situation.

Pas les copains.
« Tu devrais renoncer au kayak de mer. Il y a plein de façons plus sérieuses d’aller sur l’eau. Pourquoi pas un bateau pneumatique ou un sit on top ? »
« C’est vrai, tu as eu de la chance de chavirer près du bord. Imagine que cela t’arrive en pleine mer »

Mon pauvre bipède avait perdu sa faconde. Il finit d’assécher mon cockpit avec une éponge, rembarqua, fixa sa jupette et nous repartîmes sur les flots apaisés.
« Et il repart. Décidément ce fou de Félix nous étonnera toujours »

  © 2008 - Pierre Lamy - Tous droits réservés.