Le ripolineur       

 

Magali Duru

 



Il venait le samedi soir, tous les quinze jours.
Au coup de sonnette, on sursautait.
De la cuisine où s’activait la mère montait un tintamarre de couvercles. Pas question qu’elle aille ouvrir.
Le grand-père avait disparu. Réparer un clapier à lapins, grommelait-il. Malheur à qui l’aurait suivi, mes frères filaient au grenier. Assez de taloches, du genre vicieux et définitif, nous avaient appris la prudence. Je grimpais après eux à l’échelle, le souffle court comme si j’étais poursuivi.
La grand-mère se levait, posait son tricot dans la corbeille à ouvrage. Elle rabattait sur son front son foulard gris. Elle ouvrait, sans saluer l’arrivant, tournant aussitôt les talons comme si elle faisait entrer le chat.
Bonsoir la compagnie, jetait le ripolineur.
Personne ne répondait.
Nous nous relayions à plat ventre, l’œil collé à un trou du plancher. C’était un grand gaillard maigre. Joues creuses, le nez torve, sanglé dans un costume noir trop court. A l’épaule, une sacoche de cuir sombre.
La vieille pointait le menton vers le fond du couloir. Vers la chambre où le père venait de s’enfermer, l’air tout enchifrené, le teint jaune.
Une liasse de papiers sous le bras, comme pour aller faire ses comptes.

L’homme enlevait son chapeau, le donnait à la grand-mère, qui le jetait sur une chaise.
Je l’avais entendue une fois confier à la voisine :
Ce jobastre !
La Madeleine avait eu un drôle de sourire. Elle s’était penchée vers la grand-mère et lui avait chuchoté quelque chose, foulard contre foulard. Leurs épaules maigres s’étaient mises à tressauter au même rythme. Pour gémir ou pour glousser, je n’avais pas su.

L’homme s’engageait dans le couloir.
C’est mon premier souvenir de ralenti, ce couloir, glané bien avant d’avoir mis les pieds au cinéma. Flottement du temps. Une mollesse qui vous retournait l’estomac, une marche sans à coups qui se décomposait comme un cadavre en salle d’anatomie. Ça durait un siècle.

Arrivé à la chambre, il toquait. La voix du père, aiguë, nerveuse, répondait :
C’est vous, Maurice ? Eh bien, entrez.
La porte s’entrouvrait. Le ripolineur disparaissait dans l’ombre de la pièce, nous laissant nous étonner de ce qu’on puisse vérifier ses factures dans le noir.
Après, on attendait les yeux clos, dans le froid, mollets piqués par la paille. C’était pire que tomber dans un gouffre, une nuit de décembre sans Noël.
Le cliquetis d’aiguilles à tricoter avait repris. La comtoise égrenait ses coups. La mère surgissait de la cuisine, un panier de lessive fumante à bout de bras. Ses talons martelaient le pavé de l’arrière-cour et j’allais à la lucarne. Je la regardais accrocher d’une épingle chaque torchon. Elle s’arrêtait souvent, comme si elle réfléchissait. L’hiver, je l’ai vue étendre sous la neige. La vapeur qui montait du linge brouillait les traits de son visage.

Quand on n’y croyait plus, le ripolineur sortait de la chambre, en rajustant ses manchettes. Il reprenait son chapeau, saluait la grand-mère qui tenait déjà la porte ouverte. La mère revenait de la cour, déposait son panier vide, essuyait ses mains rouges de froid à son tablier. Nous, les gosses, nous nous mettions à table, alignés tous les sept. Elle apportait le pot-au-feu.
Le père arrivait le dernier, prenait place, l’œil brillant, l’air de rien. Il nous servait un doigt de vin à chacun, ces soirs-là. Les soirs où venait le ripolineur de bijoux de famille.
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