Le réveillon 

 

Béatrice Deparpe

 


Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il releva son col sur ses cheveux raidis par la bruine glaçante. Il pressa le pas sur les pavés. On n’y voyait pas à un mètre. Il eut peur. Il s’était déjà pris quelques vautres, par ici. Cela faisait un bail, mais son sacrum et sa cheville droite s’en souvenaient encore souvent. Quand il avait un peu tiré sur la corde. Ou quand l’air était humide, comme ce soir. Ou quand une fille l’avait suffisamment échauffé pour qu’il ait tenté quelques prouesses. C’était rare, mais le sport en chambre, il n’y avait plus que cela pour le bouger. Le reste du temps. Sinon, il s’enterrait des semaines dans sa turne dégueulasse. Dégueulasse de vide. De bouteilles vides. L’alcool remplaçait la femme. Jusqu’à caresser le litre, certaines nuits. Et lui parler. Comme à une femme. Et puis il en trouvait une. Et d’où qu’il la levât, elle venait faire un brin de ménage dans son antre. Histoire de dire : qu’elle était plus propre que lui. Qu’elle était femme. Pour un soir ou pour quelques jours, elle lui rendait l’illusion d’être comme tout le monde. Avec une femme. Les amis, les copains, les potes, il avait perdu jusqu’au souvenir. Rayés du dico. De son dico. Partis, perdus de vue, morts ? Il ne savait même pas. Que savait-il encore, de toute manière ? La piquette lui mangeait le cerveau depuis des années. Combien au juste, tiens ? Même ça, il ne savait plus ! Cinq ans ? Dix ans ? Le nombre croissant de cheveux blancs lui disait plus. La picole. Sacrée vacherie ! Mais la seule horreur qu’il supportât encore. Il y a des hommes qui chutent, qui déchoient autrement. La drogue, la rapine, le sexe déviant, il n’avait trouvé aucun goût à ces chemins-là. Non, la picole, c’est ce qui lui seyait le mieux. Et puis, il buvait seul, dans son coin, sans ennuyer personne. Peut-être, à la rigueur, la vieille du dessous, certains soirs qu’il se mettait à gueuler comme un malade. Le trop-plein qui déborde. La cafetière qui explose. Le ciboulot qui pète. Elle avait fini par s’habituer. Elle lui racontait, la vieille, les lendemains de crise :
« Mon pauvre, si vous vous entendiez ! » Elle lui disait vous. Elle lui payait le café, la vieille. Une veuve. Elle n’avait pas peur. Elle savait qu’il ne lui ferait rien. Il y en a qui les martyrisent, les vioques. Ou qui les violent. Ou qui leur piquent leur blé. Aucun risque avec lui, elle l’avait deviné :
« Vous n’êtes pas bien méchant, juste que vous y allez fort sur la bouteille… » Voilà ce qu’elle lui avait dit. Il s’était senti un peu aimé. Au point qu’il avait songé l’en embrasser, sous le coup de l’émotion. Il avait renoncé, finalement : pudeur et peur de l’effrayer, tout de même ! Il faut dire qu’en dehors des rares filles qu’il ramenait, c’était la seule femme avec qui il avait une relation. Une vraie relation. Il restait prudent. Pour ne pas la braquer. Un peu comme une mère. On fait attention avec sa mère. Une seconde mère, la sienne il y avait longtemps qu’elle avait préféré le Paradis. Il n’en parlait plus guère : allez raconter aux gens que votre propre mère était une alcoolique ! Qu’elle s’était abîmée au cul des bouteilles, au milieu de poivrots comme lui ! Non. Et dire ce qu’il savait de ces beuveries ? Que sa mère avait dû s’oublier souvent dans les gros bras de paumés comme lui avant de se balancer au-dessus du pont ? Jamais ! Il évitait le sujet, à l’occasion. Ou, sous la pression, racontait quelque monstrueux bobard. Une histoire bien sentie, comme dans les livres, qui rachetait sa génitrice aux yeux des curieux : sa mère avait élevé une famille nombreuse, seule, abandonnée par son salopard de père, avant d’en mourir de fatigue et de désespoir. C’était beau. Il avait une sacrée maman-là. Il avait des frangins et des frangines ingrats. Il devrait en prendre de la graine. En faire un exemple. Ne pas se laisser aller. Se battre. Comme sa mère s’était battue. Avoir du courage. De la volonté. De la dignité…

Quarante cinq minutes de retard ! La place. Le vent glacial lui battait les joues. Ses cheveux lui collaient au front. Ses phalanges lui faisaient mal. Un couple arrivait en face. Tout droit sorti de l’église : bien mis, bras dessus bras dessous. D’autres suivaient. Messes basses et voix étouffées. Il laissa les gens passer. Il était trop tard, de toute manière : les portes se refermaient.
Il patienta quelques minutes, planté comme un piquet, serrant entre ses doigts raidis les cols de son manteau. Devant lui, le curé vérifia la porte avant de disparaître sur le côté.
Il s’assit sur les marches souillées.

« Une p’tite pièce, monsieur ! »
Il tourna la tête sur le mendiant. S’attarda sur sa main tendue.
« Tu vois pas que j’en ai pas !
- S’cuse, vieux !…
- Barre-toi !
- J’ai meilleure idée, si t’en dis… J’ai fait une bonne soirée, tu sais… Si on allait fêter ça ?
- Et ma mère ?
- Elle attendra bien l’année prochaine, mon pov’ vieux… On fait ce qu’on peut. On peut pas êt’ d’dans et dehors en même temps !
- T’as raison ! Tant pis… »
Il se leva, les fesses mouillées, les cuisses glacées. Il s’accrocha à l’ivrogne mendiant.
« Allez ! On va chez Dudule, je crois qu’il reste ouvert. C’est Noël !
- Tu crois qu’y aura des filles ?
- Ça m’étonnerait… Elles doivent toutes être casées, cette nuit… Au fait, c’est pas Charlotte que j’ai vu passer ?
- Ben si ! T’as vu comme elle est belle, avec un mec ?
- Et moi, j’étais pas un mec ?
- Si, mais elle est plus belle…
- Ouais, même elle, elle est plus belle avec un autre. »

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