Le pousse-brouette
Christian Laroze
Afin de rendre hommage à tous les employés de ferme qui ont vécu ou vivent encore dans l’ombre des exploitants agricoles !
« Ah ! Ça, nous avons vécu un bien vilain printemps cette année ! » dit Antoine
à la cantonade. Puis, il ajoute : « Allez, La Bigoude ! Tournée générale de
champagne ! ». Alors, la Bigouden, patronne du bistrot, adresse un clin d’œil à
Antoine et fait sauter les bouchons devant la dizaine de clients qui, ce
dimanche matin, sont attablés ou debout au comptoir. Et tout le monde lève son
verre : « A la santé du père Antoine ! ». Mais, ce n’est pas un jour comme les
autres. Aujourd’hui, Antoine est plutôt heureux. Tous les dimanches, après la
messe, il vient trinquer avec ses amis dans ce petit bistrot de Beauce qui est
aussi l’épicerie, le dépôt de pain, le débit de tabac, la Presse, la Loterie
Nationale. Ce lieu est incontournable dans ce petit village : génération après
génération on vient s’y ravitailler, s’y distraire, prendre des nouvelles des
uns et des autres.
- Bonne journée, Antoine ! dit la Bretonne en le voyant quitter son
établissement.
- Bon dimanche, La Bigoude ! répond Antoine.
L’église est en face. Antoine pénètre sous le porche et s’assoit sur un des
bancs de pierre. Il est seul. Il tâte sa poche en souriant. « C’est pas croyable
! » pense-t-il.
- Alors, papa, on y va ? dit son fils Daniel qui apparaît dans l’entrée du
caquetoire et qu’il n’a pas entendu arriver.
Chaque dimanche matin, afin qu’il assiste à la première messe, Daniel emmène son
père au village et vient le rechercher deux heures plus tard, vers neuf heures.
Ainsi, après la cérémonie, Antoine a le temps de bavarder au bistrot avec ses
connaissances.
Dans la voiture qui les ramène à la ferme située à cinq kilomètres du bourg, ils
échangent quelques banalités sur le temps qu’il fait, sur les travaux des
champs... La veille, Antoine a demandé à son unique fils de venir ce dimanche
avec sa petite famille pour parler d’une chose importante. Daniel dépose son
père à la ferme et va chercher sa femme et ses deux enfants chez lui, à douze
kilomètres. En attendant sa petite famille, Antoine allume un bon feu dans la
vieille cheminée et Alberte, sa femme, continue de préparer le repas. Ce matin,
de bonne heure, elle a mis à mijoter sur la cuisinière, une rouelle de veau dans
une grosse cocotte en fonte. Une délicieuse odeur se répand dans la maison.
Antoine et Alberte Desgardiens habitent une partie de la ferme, entre la vieille
grange et les gros silos à céréales. Les parents d’Antoine ont quitté la
Mayenne, après la seconde guerre mondiale, pour être employés de ferme dans
cette riche famille beauceronne.
On entend des portières claquer et des pas précipités :
- Grand-père, grand-mère ! dit Jacques, l’aîné âgé de dix ans, en les
embrassant.
- Bisou, bisou ! dit la petite Hélène qui a tout juste quatre ans.
- Vous avez l’air en pleine forme ! dit Marie, la bru, en les embrassant.
Et tout le monde s’assoit près du feu.
- Qu’est-ce qu’on est bien dans cette pièce ! continue Marie.
- Si tu l’avais vue, c’te pièce, quand nous sommes arrivés ! dit Antoine, en
jetant une grosse bûche dans l’âtre. Ah ! Bon sang, j’la vois encore !
- Comment c’était grand-père ? demande Jacques.
- Comment c’était ? Oh, là, là ! Un vrai taudis ! Vos parents connaissent cette
histoire, j’la leur ai plusieurs fois racontée, par petits bouts. Mais
maintenant que vous êtes grands, je veux bien recommencer ce récit.
- Oh, oui ! Grand-père, nous t’écoutons !
- Vous savez mes enfants, j’avais seize ans quand je suis arrivé dans c’te ferme
avec mes parents. Et c’était dur, vous savez, oui, c’était très dur. Mes parents
devaient quitter leur Mayenne car ils étaient mariés, avaient un enfant, moi, et
dans la ferme où nous vivions avec les parents de ma mère, il y avait trop de
bouches à nourrir et de moins en moins de travail. Nous avons trouvé cette
exploitation de Beauce où mes parents sont devenus des valets de ferme, des
pousse-brouette comme on dit ! On nous a installés dans c’te bicoque qui n’était
pas aussi propre que maintenant, vous pouvez m’ croire ! A part quelques effets
personnels et des draps, nous n’ possédions rien ! Ma grand-mère nous avait
donné juste de quoi régler les billets de chemin de fer. De la gare de Chartres
à la ferme, nous avons fait les trente kilomètres à pied, excepté p’t-être cinq
ou six grâce à un agriculteur qui nous a permis de monter dans la remorque de
son « Société Française » , un FV1 de 40 chevaux, je m’en souviens ! Mon père
râlait un peu, mais ma mère, le moral toujours au beau fixe, le réconfortait. A
cette époque, j’avais seize ans, j’ vous l’ai déjà dit. Oui, seize ans, nous
étions en 1950 et la guerre n’était pas si loin, avec ses privations… et une
autre continuait : la guerre du travail. Nous avions l’impression, sur ces
routes monotones de Beauce, d’être des évadés, des émigrés : c’était notre
exode…
- …mais, vous n’étiez sûrement pas les seuls ! intervient Daniel.
- Non, ça c’est sûr, continue son père. Et puis, c’est l’arrivée dans cette
propriété. Un accueil mi-figue mi-raisin nous fait comprendre que nous avons de
la chance d’avoir été choisis pour c’t emploi. Les propriétaires ont cinquante
ans et sont entourés de leurs vieux parents et de leurs quatre enfants. C’est
une de leurs petites filles qui a repris la ferme, il y a quelques années, en
1985. Quand nous sommes arrivés, il n’y avait plus d’employé depuis six ans ;
l’homme à tout faire, le pousse-brouette, pendant la guerre, avait rejoint la
résistance et n’était pas revenu. Enfin, bref ! Mon père, ma mère et moi,
arrivons dans cette ferme et il faut bien y rester si nous voulons vivre. Mon
père est un fort gaillard, bien bâti, un peu comme toi, Daniel, oui, c’est ça,
un peu comme toi. Tu lui ressembles, tu sais !
- Je me souviens bien de lui, j’avais vingt ans quand il a disparu, ajoute
Daniel.
Antoine : - Ah oui, c’est vrai, tu as raison, déjà vingt ans ! Et jusqu’à la fin
de sa vie, il a poussé la brouette. Je disais donc que c’était un homme costaud,
grognon mais costaud ! Avant d’être une exploitation entièrement céréalière, il
y avait un gros troupeau de vaches laitières, alors mes parents avaient vraiment
de quoi s’occuper. En 1963, j’ai vingt neuf ans, et je rencontre Alberte, votre
…
- …oui, lors d’une visite de la cathédrale de Chartres, interrompt Alberte en
souriant. Votre grand-père, mes petits, était à la recherche du fameux
labyrinthe...
Et Antoine continue :
- … et oui, c’est vrai ! Nous en r’parlerons, mais chaque chose en son temps.
Voilà…vous allez nous prendre pour des fous. Mais, c’ n’est pas grave ! Mais
depuis que je suis arrivé dans c’te ferme avec mes parents, et que j’ai continué
à y travailler comme chauffeur de tracteur et qu’avec Alberte, j’y ai fondé une
famille et bien… et bien…
- …eh bien quoi, papa ? dit Daniel.
- Eh bien, eh bien… hésite Antoine.
- Pourquoi tu hésites Antoine ? Dis-leur simplement ce que nous mijotons depuis
une semaine, depuis que...
- …Bon ! D’ accord ! dit Antoine, en séchant ses larmes naissantes. Et bien,
depuis quelques mois, viennent à la ferme régulièrement, le comptable, le
banquier, le marchand de matériel agricole et aussi le notaire. Et puis, il y a
l’attitude des parents de la propriétaire : ils se montrent quelquefois un peu
agressifs avec nous. Depuis que la cadette a repris l’exploitation, ce n’est
plus pareil : les bâtiments ne sont plus entretenus régulièrement, on change
moins souvent le matériel agricole, alors qu’il s’use, elle me demande de faire
des économies sur tout, sur les engrais, sur le fuel, enfin sur tout. Et puis,
il y a environ un mois, la mère m’a demandé si, à cause de mon âge, à cause de
notre âge, on ne pensait pas aller habiter ailleurs, dans le bourg par exemple !
Et puis, il y a les on-dit, et souvent c’est proche de la vérité...
- …Bon, si j’ai bien compris, interrompt Daniel, la ferme est en cessation de
paiement, en faillite, quoi ! Et les propriétaires souhaitent que vous partiez !
- Et oui ! Mais cette ferme, c’est toute notre vie ! Et puis, c’est pas avec ma
retraite que nous allons pouvoir louer une maison…
- …c’est vrai, avec ta grosse retraite agricole ! dit Alberte en souriant.
- Dans ce cas, ajoute la bru, vous pourrez habiter avec nous.
- Oui, bien sûr! Mais, vous me voyez en train de tourner en rond du matin au
soir ?
- C’est vrai qu’ici, au moins, tu t’occupes, intervient Alberte, avec tous les
services que tu rends ; tu travailles toujours comme avant.
- Eh bien alors, c’est simple, ose enfin Antoine, il faut acheter la ferme.
- L’acheter ? Quoi l’acheter ? Mais vous êtes fous ! L’acheter avec quoi ? A
votre âge ? s’ étrangle Daniel.
- Mais, c’est pas pour nous, Daniel, c’est pas pour nous, mais pour toi ! Oui, à
ton nom ! Pour toi, pour vous ! Tu es conseiller agricole, tu as les bagages
pour exploiter une ferme. Avec vos économies, notre épargne, un petit crédit et
de l’huile de coude, vous aurez une exploitation agricole de trois cents
hectares. Tu deviens le patron et moi je continue d’être le pousse-brouette,
enfin, le chauffeur de tracteur. Qu’en dis-tu, fiston ? Qu’en dites-vous ma bru
?
- Mais papa, tu es devenu fou ! Maman, dis quelque chose !
- Oui, ça surprend, dit Alberte, mais après tout, je suis tout à fait d’accord
avec lui.
- Quoi ! Mais maman, tu rêves, tu connais les banquiers ! Ils ne nous prêteront
pas un centime. Moi aussi, j’aimerais bien la garder cette exploitation, mais
c’est de la folie…
- Et avec ça, fiston, tu crois que c’est de la folie ?
Antoine, sous l’œil complice d’Alberte, tire de sa poche l’enveloppe qui le
faisait sourire ce matin. Il en extrait un papier qu’il tend à son fils.
- Non ! C’est pas possible ! « Payez contre ce chèque la somme de neuf cent
mille euros à Monsieur Antoine Desgardiens ». Et il y a le tampon de la Loterie
Nationale !
- Bon, alors, Alberte, elle arrive cette rouelle de veau ? crie Antoine.
Huit mois plus tard, Daniel Desgardiens et sa petite famille emménagent dans la
maison des maîtres. La petite maison des parents est en cours de restauration.
Dans le petit cimetière du village, une belle pierre toute simple recouvre la
sépulture des aïeuls.
Un matin, les premières lueurs virent Antoine s’éloigner à travers champs, vers
une profonde marnière. Il poussait une vieille brouette qu’il jeta dans le trou
béant. « On dit qu’on n’en retrouva jamais rien ».
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2008
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