Le pot d'adieu de Mademoiselle
Muller ![]()
Marielle Taillandier
Le carrelage d’époque de la société M., spécialisée
dans la commercialisation de composants électroniques pour toutes industries,
faisait l’admiration des visiteurs et la fierté de ses employés. En trois
décennies il avait été caressé par des milliers de pas, lourds, légers ou
crottés. Dans quelques jours, ce serait à Mademoiselle Muller de le fouler pour
la dernière fois d’un pas de souris. Entrée dans la société fraîchement diplômée
d’une école de comptabilité, elle y avait fait une carrière exemplaire où chaque
promotion avait été obtenue au seul mérite. Elle avait connu les changements de
direction, les perspectives incertaines au gré des caprices du marché mais
Mademoiselle Muller n’avait jamais pensé aller voir ailleurs, incapable de
trahir ceux qui lui avaient fait confiance au départ, ni même leurs successeurs.
Elle vouait à ses employeurs une admiration et une reconnaissance de labrador
dont on caresse la bonne tête de temps en temps pour se rassurer. A la
différence près que Mademoiselle Muller ne répondait pas à ces marques
d’affection par un coup de langue.
Mais comment parler de promotions dans une petite société de 10 personnes, femme
de ménage comprise ? Sous ce terme pompeux on entendait quelque évolution de
statut, assortie d’augmentations de coefficient mais, entrée chez M. comme
comptable, Mademoiselle Muller finissait sa carrière ni plus ni moins comme
comptable. C’est que Mademoiselle Muller avait une abnégation à toute épreuve
qui faisait d’elle un exemple, que la Direction brandissait en étendard à chaque
mouvement de rébellion du personnel.
Dans quelques jours donc, elle foulerait pour la dernière fois le carrelage vert
et blanc de l’unique couloir de la société car l’heure de la retraite avait
sonné. La petite bonne femme menue, toujours guindée dans des tailleurs trop
stricts, allait tirer sa révérence après 30 ans de bons et loyaux services et
tout le personnel se préparait à la petite fête que la Direction ne manquerait
pas d’organiser à cette occasion. Elle-même, bouleversée à l’idée de son départ
définitif, se préparait psychologiquement à couper le cordon avec ceux qui
l’avaient nourrie de bons restes toutes ces années. Assistée d’une boîte de
mouchoirs, elle comptait avec angoisse les jours qui la séparaient de
l’arrachement et nous vîmes souvent des larmes pointer dans ses petits yeux
ronds où n’avaient jusqu’alors brillé que les placements boursiers. Son sillage
parfumé à la violette, qui n’en finissait pas de flotter lourdement dans le
couloir, deviendrait bientôt un souvenir agréable à tous pour finir par
s’évanouir sans regret dans nos mémoires olfactives.
Mademoiselle Muller, avec son goût pour les couleurs vives et un maquillage
façon ravalement, avait en fait tout pour s’appeler Ginette Chamoulaud et non
Clotilde Muller. Bonne comme le pain, elle offrait ses services et ses
compétences sans jamais fléchir, distribuant inlassablement conseils,
suggestions et portant chaque matin à la Direction dans un parapheur en cuir
noir, les bilans comptables et autres rapprochements bancaires, en employée
soumise tendance geisha.
Elle venait donc d’avoir 60 ans et, ayant suffisamment d’annuités, il était
temps de goûter un repos bien mérité et de partir la conscience tranquille après
avoir transmis à son successeur les ficelles du métier, à une différence près :
le dit successeur était un jeune homme bardé de diplômes qui, en arrivant dans
la société; avait provoqué une mini révolution en exigeant du matériel
informatique haut de gamme, quand Mademoiselle Muller découvrait tout juste, en
fin de carrière, les joies de la calculatrice.
Si tout le personnel avait pour elle une réelle sympathie et se réjouissait de
la petite fête, Mademoiselle Muller avait aussi une ennemie de taille en la
personne de l’épouse du Directeur Général, Madame la Directrice, qui n’avait
jamais pu la supporter. Ce rejet était à la fois physique, moral, allergique et
épidermique ; mais malgré la bonne volonté de Clotilde, Madame la Directrice et
elle se repoussaient comme deux aimants de pôle identique. On savait ce qui
agaçait Madame la Directrice en la personne de Clotilde : c’était sa tendance de
plus en plus prononcée avec l’âge à soliloquer, à faire questions et réponses et
à passer de longues minutes au téléphone avec sa sœur jumelle car en plus,
Mademoiselle Muller avait une sœur jumelle, un clone parfait qui ajoutait encore
au sentiment de rejet ressenti par Madame la Directrice. C’était la vieille
fille face à la femme de tête.
C’est dans cette folle ambiance que se profilait le pot d’adieu de Mademoiselle
Muller, qui eut donc lieu un vendredi soir de juin 1989. Nous étions tous réunis
dans le bureau du Directeur, émus et impatients d’entendre son discours d’adieu
et surtout le compliment que nous avions rédigé pour notre collègue.
Mademoiselle Muller recevrait en outre deux cadeaux : un week-end dans un relais
château que nous lui offrions et un cadeau surprise de la part de la Direction.
Nous avions dressé une table dans le bureau du Directeur, choisi une jolie nappe
provençale que nous avions garnie d’une variété de biscuits salés et sucrés,
pains surprise, le tout bien sûr arrosé de Champagne. Enfin la petite cérémonie
commença avec une Clotilde les mains nouées devant elle et aussi rose que son
tailleur. Le Directeur lut son discours, bien tourné, qui suscita quelques
applaudissements admiratifs. Le jeune remplaçant de Clotilde lut notre
compliment où humour, jeux de mots et émotion se mêlaient. Vint le moment de la
remise des cadeaux, le nôtre sous la forme d’un bon placé dans une enveloppée
signée par tous, puis celui du couple dirigeant : sous le bureau du Directeur
était caché un paquet volumineux enveloppé de papier à fleurs que Madame la
Directrice fit glisser au milieu de la pièce d’un léger coup de pied. Un silence
un peu inquiet se fit, Madame la Directrice se racla la gorge et, s’adressant à
Clotilde :
« Clotilde, vous prendrez votre cadeau en partant. Ce sont les coupes à
Champagne en cristal que vous aviez demandées… »
Un murmure de soulagement parcourut notre assemblée.
« …Mais j’ai eu un petit problème en les sortant du coffre, elles sont tombées
et je pense qu’elles sont cassées. De toute façon le magasin ne les aurait pas
échangées, alors… »
…Alors nous vîmes Clotilde prendre le paquet en tremblant, balbutier quelques
mots de remerciement et nous lancer un regard rempli d’incompréhension que,
presque 20 ans plus tard, je n’ai toujours pas oublié.
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2006 -
Marielle Taillandier -
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