Le portraitiste

Jean-Louis Blairé

 


A toi seul je puis raconter cette histoire sans passer pour un fou, un mythomane, un dépressif en proie à des hallucinations. Ou bien que sais-je d’autre que la société désigne et d’emblée soupçonne. Toi seul me croiras. Il le faut ! A qui d’autre saurais-je me confier ? Qui à part toi pourrait écouter mon récit sans douter de sa véracité ? Qui saurait le garder comme un secret sans sourire, sans s’inquiéter pour mon équilibre ? Depuis l’enfance tu me suis. Mieux tu me précèdes ! Tu me connais par cœur. D’ailleurs ne m’as-tu pas vu naître ? N’as-tu pas accouchée notre mère ? Ne lui as-tu pas fermée les yeux ce même jour, où tu attendais que s’ouvrent les miens ? De quinze ans mon aîné tu m’as toujours protégé. J’ai grandi sous ton aile. A l’ombre. J’étais fragile. Tu étais fort pour nous deux. Tout ce m’est arrivé, c’est grâce à toi. Tout ce que je n’ai pas vécu, c’est par ta faute. Ceci ne constituant pas un reproche je m’empresse de le préciser. Juste un constat. Une évidence. J’ai fait ce que tu désirais que je fasse. Je suis devenu ce que tu as souhaité que je devienne. En l’occurrence un peintre. Très tôt tu as décelé chez moi des dons artistiques. Une facilité assez inouïe à reproduire ce qui se donnait à mes yeux, avec un regard étonnamment juste. Je te dois mes premiers pinceaux, mes premières brosses. Ma première toile. Mon premier portrait réalisé. Le tien. Malhabile, manquant de technique, il n’en demeure pas moins saisissant de ressemblance. Plus tard, pour que j’entre aux Beaux-arts, tu t’es saigné aux quatre veines. Entamant jusqu’à une artère. Vingt-cinq ans après je sais que tu saignes encore. Quoique pour d’autres raisons... Cette jeune femme que je n’ai fait qu'entrapercevoir à l’époque n’aura pas su patienter. Boulet je vivais arrimé à ta jambe musclée, puissante, capable de me traîner. Ses chevilles à elle, bien trop frêles, n’en pouvaient plus de supporter pareille entrave. Elle t’a quitté et m’a fui. Te souviens-tu alors comme je fus inapte à coucher sur une toile l’ovale de son visage... Il était bien ovale, n’est-ce pas ? Mais oserais-tu encore l’affirmer ? Malgré ton aide, ta précieuse collaboration intéressée, je ne fus pas en mesure de t’offrir ce cadeau : la reproduction exacte de son masque impassible. De longs cheveux, bien sûr qu’ils étaient du noir de l’ébène, épousaient la teinte levantine de sa peau mais découvraient-ils le front dans sa totalité ? N’y avait-il pas une mèche rebelle ? Et ses iris, d’une couleur incertaine, virant au gris passant au vert selon l’humeur et la lumière, et ses lourdes paupières sur lesquelles pesait la mélancolie jusqu’à les clore, comment te les restituer dans leur exactitude ? Son image s’est évanouie sans que nous n’y puissions rien faire. Déformée par le temps elle repasse devant mes yeux, parfois, comète à l’itinéraire aléatoire, avec une telle furtivité qu’il m’est impossible de m’emparer et d’immortaliser ses traits. Sans modèle sous mes yeux je suis infirme. Tu le sais mieux que personne. Mon incapacité à créer, à imaginer, est aussi célèbre que ma faculté insolente à sublimer la moindre expression d’un sujet exposé, stoïque, face à mon chevalet. Aussi, ce qui m’est arrivé - enfin de retour après ce trop long périple, il est devenu urgent que tu voies ce tableau dont on me fait compliment - ce qui m’est arrivé, forcément, je ne puis l’avoir inventé.

Ils sont nombreux les idiots qui rivalisent d’épithètes pour qualifier mon dernier ouvrage. Depuis toujours on me courtise ! Tu le sais ça aussi... Ainsi je deviendrais audacieux ! J’exploiterais ! - quel vilain mot - j’exploiterais enfin le fruit de ma fantaisie ! D’ors et déjà de dangereux contemplatifs intégristes se demandent ce que je vais désormais inventer pour leur plaire... Adieu les portraits académiques, je me lancerais toujours selon eux dans le bizarre, le déraisonnable. Il n’y a pas d’âge pour se perdre, riras-tu vieux philosophe. D’aucuns, critiques d’art, défilent inlassablement devant ma toile, telles des chenilles processionnaires venimeuses et immangeables. Il me faudrait l’appétit du coucou pour m’en débarrasser ! Ces exégètes en tout pensent que je suis pour de bon délivré ! Auront-ils la sagesse de me dire de quoi. Des responsables de galerie d’art, naguère allergiques à mes pastels, mes sanguines, m’ouvrent maintenant grand leur porte. Je suis devenu moderne pour les uns. Et tellement kitch à la fois d’après les autres. Jusqu’à cet ancien ministre de la culture – un des ces fameux cuistres de bonne famille que tu exècres, toujours à la recherche d’un maroquin quelque soit la majorité parlementaire, ce laquais de tous les pouvoirs dont on dit que « si d’aventure la scatologie devenait affaire gouvernementale, il remuerait ciel et terre pour qu’on le nommât aussitôt ministre de la crotte ! », voilà notre homme qui me poursuit de ses assiduités. Si toutefois j’avais changé d’avis... Si je m’égarais définitivement... Si je me reniais pour de bon et décidais de peindre les sous-fifres de l’Etat dans leur costume étriqué ! Une photographie leur suffit bien pourtant ! Je ne suis pas et ne serai jamais le Hyacinthe Rigaud de la République ! Au pire, il m’arrive d’accepter les têtes couronnées et leurs accoutrements anachroniques... Si elles ne lèguent plus le pouvoir à sa descendance automatiquement, en même temps que ses tares génétiques, la tête couronnée conserve un peu d’intérêt vue au travers d’un œil d’artiste, tu en conviens. Du faste des royaumes d’antan ne subsiste qu’un tralala déplacé. Néanmoins les robes des princesses de pacotilles que l’on marie à des princes en toc me procurent encore un peu d’adrénaline. Autant que celle des ecclésiastiques. La couleur pourpre d’un cardinal comme celle immaculée d’un pape m’inspire comme jamais... Alors peut-être, ceux dont je dois te parler, m’auront-il choisi - dois-je dire élu ? - pour cette seule raison... J’inspire confiance et ils craignent la trahison plus que tout autre chose. A ce qu’il m’a semblé deviner. Mais l’affaire est à ce point irrationnelle que je ne me risque guère à livrer un pronostique. Sans doute attends-tu maintenant que je t’explique de quoi il retourne, à qui je fais allusion et pourquoi ce luxe de précautions pour te préparer, pour te ménager. Tu vas comprendre.

Dès potron-jacquet ce jour de février dernier, je me levai pour gagner mon atelier ainsi que je le fais depuis maintenant deux décennies passées. Plus qu’une habitude de travail, c’est devenu un rituel. Tu sais que l’aube m’est propice et que les petits matins de givre, que les aurores de gel, m’offrent parfois des éclairs de génie. Mes modèles, menant souvent vie dissolue, hurlent, renâclent à l’idée de commencer des séances pénibles de pose avant l’aube pointant, dans un lieu qui plus est, peu chauffé. Cependant toutes et tous s’adaptent à mes horaires particuliers de labeur et endurent fatigue et froid. Quant à moi, tout juste arraché à ma couche spartiate, ravigoté d’un simple jet d’eau glacé, je n’ai pas encore petit déjeuné lorsque je sors par derrière notre maison, pour rejoindre dans la nuit, le vieux bâti disgracieux planté au fond du jardin. C’est les doigts gourds en cette saison que je vais m’atteler à ma tâche. Toutefois, face à mon chevalet je ne tremble point. Un feu nouveau toujours me saisit, une ardeur nouvelle m’anime. Alors que l’été me rendrait paresseux et improductif si je n’y prenais garde...
L’atelier n’est point cadenassé, ni soumis à la surveillance de caméras sycophantes. Peut entrer ou sortir qui veut. Quand bien même eut-il bénéficié d’un dispositif de protection comparable à celui de Fort Knox, mes deux inattendus clients s’en seraient joués.
Lorsque j’entrai ce matin-là dans ma baraque dévolue à mon seul travail, je les trouvai serrés l’un contre l’autre. Non pas qu’ils eussent froid, je les crois peu soumis aux variations de température, fussent-elles extrêmes. Ce qui les tenait enlacés relevait davantage du besoin qu’ils ont de se toucher, de se sentir. Cela, tout bêtement, s’appelle l’amour. Et ces deux-là s’aiment à en crever ! La chose saute aux yeux. Son ventre proéminent - Ô combien troublant ! – qu’elle affleure de ses mains et qu’il frôle de ses yeux, parachève la démonstration et finirait de convaincre les plus irréductibles sceptiques. C’est justement cet amour qu’il m’a fallu rendre. Bien plus que les deux êtres, je me suis appliqué à peindre le lien indéfectible qui les unit.
En les voyant je ne posai aucune question. Je ne criai point, ne ressentis nulle frayeur, juste une vague impression de surprise mais qui s’estompa bientôt pour céder la place à un sentiment de paix enivrant. Je débarrassai mon chevalet d’une toile inachevée, projet capital la veille encore, devenu brusquement secondaire, accessoire. Un nouvel impératif s’imposait à moi. Inexplicablement absorbé, je me jetai dans cet autre combat dont cinq minutes auparavant j’ignorai la cause.
Lorsque plus tard on toqua à la porte – le matin ? L’après-midi ? - je ne répondis pas. Sans doute ma jeune étudiante venue prendre la pose. Plus tard – était-ce le lendemain, était-ce après une semaine ? - on frappa à la porte. Certainement notre bonne Sofia, soucieuse, les bras chargés de victuailles. Je ne répondis pas. Plus tard – mais quand ? - on cogna à la porte. Un importun. Je hurlai qu’on me fichât la paix. Nom de Dieu ! La paix !
Je dus ressortir de mon atelier. Quelques fois. Pour ingurgiter de ces cafés non sucrés et tellement serrés, qu’ils auraient permis à un malade atteint de narcolepsie de tenir éveillé trois journées et trois nuits consécutives au moins. Peut-être ai-je mangé... Me suis-je lavé ? J’en doute ! Le combat a duré, duré. Duré. Hirsute, amaigri, je laissai des fièvres inconnues mais à quel point ensorceleuses, me dévorer. Le pinceau tenant lieu de quinine, la brosse remplaçant la pénicilline.
Enfin à l’aube d’une nuit, qui depuis longtemps n’était plus glaciale, je tombai d’inanition. La conscience tranquille. Je savais mon tableau achevé. Je le compris à leur regard, à leur attitude bienveillante. Nul besoin de me poser les lancinantes questions qui habituellement me taraudent l’esprit au terme d’un long travail... Suis-je enfin arrivé au bout ? Ai-je tout dit ? Dois-je encore améliorer, modifier ?
Je me réveillai tard l’après-midi qui suivit. Engourdi, assoiffé, affamé, sale. Je retrouvai les tracas triviaux des moindres philistins. Je me redressai endolori, étirai mes longues jambes, me frictionnai les reins et avançai, claudiquant, vers ma toile dont je ne voyais que l’envers. Je me plaçai face à elle, pris du recul pour mieux contempler l’ensemble. L’huile, impressionnante, de deux cent soixante-dix-sept centimètres par cent quatre-vingt-quatorze, mon œuvre, iconoclaste et biblique, incendiait la pièce. Comme eux l’avaient irradiée pendant tout ce temps. Mais inutile de les chercher. J’étais bel et bien seul dans mon atelier.
Sans attendre leur reste, les deux anges s’étaient envolés.
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