
Le petit Grec
Florence Day
« Chez Narcisse », ces deux mots,
écrits en lettres de sang sur la sombre façade de la modeste boutique nichée
au cœur de la rue des Petites Écuries à Paris, frappaient immanquablement
les passants. Certains, séduits par les biscuits, les bronzes dorés des
années vingt et les sublimes services à café en argent poli exposés avec un
goût exquis dans la vieille vitrine, n’hésitaient pas à pousser la porte
d’entrée avec curiosité, sursautant légèrement au tintement vif de la
clochette suspendue au-dessus de leur tête. Narcisse Fabre, la soixantaine
bedonnante et le nez chaussé d’épaisses lunettes rondes, plongé dans un
sempiternel travail de restauration, relevait alors la tête en souriant
avant de contourner son vieux comptoir pour venir à leur rencontre. La
boutique regorgeait d’objets précieux savamment disposés sur des tables
rondes recouvertes de velours cramoisi et tout au fond, dans un coin un peu
biscornu, on trouvait de ravissants poudriers en vermeil, de merveilleux
faces à mains du XIX eme siècle incrustés de turquoises ou de perles fines
et toutes sortes de miroirs : Des carrés, des rectangulaires, des ronds
comme des petits soleils, certains d’une grande sobriété, d’autres
tarabiscotés ou richement travaillés, les uns encadrés d’or ou de bois
précieux, les autres dépouillés comme Vénus. Des sensuels aux courbes
appétissantes, des sévères aux lignes modernes, des coquins ornés de
ravissantes nudités ou de chérubins et quelques extravagants aux couleurs
acidulées comme des bonbons. Venus du monde entier et chargés d’histoire
pour la plupart, ils étaient tous fort différents mais avaient en commun une
indéniable beauté. Sur le vieux comptoir en chêne, près de la caisse
automatique, on pouvait admirer le plus curieux d’entre eux, d’un ovale
parfait et décoré d’étranges figures fantastiques, qui se tenait droit comme
un I sur son vieux socle en étain tout terni. C’était le préféré de
Narcisse, grand amateur d’art et fervent habitué des salles de ventes. Il
l’avait déniché au cours d’un voyage en Grèce dans une petite échoppe qui ne
payait pas de mine car il avait depuis l’enfance la passion des miroirs.
Après les avoir chinés, il leur redonnait en effet leur lustre d’antan avec
la minutie d’un orfèvre et la fièvre d’un artiste. Lorsqu’il en avait repéré
un dans une salle de vente, il se mettait en quatre pour l’obtenir et
regagnait sa boutique heureux comme un roi s’il avait réussi ou triste à
mourir s’il avait échoué. Pour tout dire, il aimait les miroirs comme s’ils
étaient faits de chair et de sang et ces derniers lui rendaient bien son
amour en se redressant avec grâce sur son passage ou en scintillant de mille
éclats de feu sous la lumière crue du vieux néon pour attirer son attention.
Sur de grandes étagères en ébène, il avait disposé à droite les aimables et
les généreux et à gauche, les grincheux et les maléfiques afin d’éviter les
petites chamailleries qui se terminaient parfois par de la casse, car depuis
longtemps il avait compris que les miroirs possédaient un vrai cœur. Il
posait souvent son oreille sur leur face froide et élégante pour en saisir
les imperceptibles battements et leur parlait avec une tendresse paternelle
parce qu’au fond de lui-même, il les considérait un peu comme ses enfants.
Certes, on aurait pu le croire illuminé ou fou, mais il n’en était rien : Il
était tout simplement habité par une passion dévorante qui le comblait de
joie mais ne lui laissait aucun répit !
Narcisse ne se contentait pas de les embellir, il savait aussi soigner avec
beaucoup de dévouement les estropiés et les ébréchés qui pleuraient en
silence sur leur beauté perdue et rénover les démodés qui, sans lui,
seraient irrémédiablement tombés dans l’oubli. Les miroirs n’avaient donc
plus de secret pour lui, surtout le « petit grec » qui trônait comme un Dieu
sur son comptoir et avait l’extraordinaire pouvoir de lire dans les âmes.
Narcisse savait qu’il se souviendrait jusqu’à son dernier souffle de cette
belle matinée ensoleillée où une cliente était entrée dans sa boutique en
courbant le dos comme une vieille femme. Dieu qu’elle était laide avec un
nez à la Cyrano de Bergerac, des joues creuses comme une noix de coco et un
teint de papier mâché ! Il l’avait regardée un bon moment errer comme une
âme en peine parmi les rayons puis il s’était remis à lustrer un beau miroir
florentin en hochant la tête avec compassion. Au moment de régler son achat,
la pauvre femme avait regardé machinalement le « petit grec » et rougi comme
une tomate en y voyant le reflet de son ingratitude. Narcisse avait alors
retenu un cri de surprise en constatant que les traits de son visage se
transformaient dans la glace : le nez, en effet, avait brusquement
rapetissé, les joues s’étaient gentiment arrondies tandis que le teint
brouillé rosissait comme une jolie fleur. Sa cliente n’y avait vu que du feu
mais lui, Narcisse Fabre, avait compris le message que le « petit grec » lui
avait lancé : Cette femme avait une belle âme et il devait l’aider à polir
l’enveloppe grossière qui abritait ce précieux trésor. « Pour le même prix,
j’ai quelque chose de beaucoup plus intéressant, Madame ! Une vraie
merveille ! » Lui avait proposé le brave homme en bafouillant un peu et sur
le champ, il était allé au fond de sa boutique chercher sur l’étagère de
droite un charmant miroir art déco incrusté de pâte de verre, qu’elle avait
accepté avec ravissement.
Dès le lendemain, celle-ci l’avait installé dans sa chambre et le cours de
sa vie en avait été aussitôt modifié. Elle, si peu coquette d’habitude,
avait en effet décidé d’aller chez le coiffeur et chez l’esthéticienne puis
elle avait fait les magasins pour refaire sa garde-robe. Ensuite, elle
s’était offert un thé à la terrasse d’un café et pour la première fois, elle
avait senti qu’on la regardait autrement qu’avec dégoût et pitié. Elle avait
même souri à un homme qui la dévorait des yeux. Elle, toujours si dévouée
aux autres, avait peu à peu pris conscience de sa propre existence et même
rencontré l’amour auprès d’un homme simple et bon comme elle. Quand elle
était revenue chez Narcisse à la veille de la Saint Valentin pour acheter un
cadeau à son amoureux, il ne l’avait pas reconnue tant elle avait embelli.
En voyant ses grands yeux gris briller de bonheur, il avait été profondément
heureux pour elle.
Il n’en avait pas été de même lorsqu’un soir d’hiver, une magnifique jeune
femme frileusement emmitouflée dans un superbe manteau de zibeline avait
franchi le seuil de sa porte accompagnée de son chauffeur chargé de paquets
et d’immenses cartons à chapeaux. Longue, fine comme une liane et d’un chic
fou entretenu à prix d’or chez les grands couturiers, elle s’était
longuement regardée dans le « petit grec » avec un orgueil démesuré et
beaucoup d’arrogance. La silhouette que Narcisse y avait vu alors l’avait
fait frémir d’horreur et il avait tout fait pour dissuader la jeune femme
d’acquérir le fabuleux miroir égyptien en or incrusté de cornaline,
vaniteusement posé sur l’étagère de gauche. Comme elle avait refusé avec
hauteur celui qu’il lui proposait en échange, une minuscule psyché ayant
appartenu à la reine de Saba, il avait emballé en tremblant l’achat de sa
riche et désagréable cliente, hanté par l’image d’une jeune femme couverte
du sang de malheureuses zibelines, atrocement vieillie et abandonnée de tous
! Un funeste présage ! Hélas, le « petit grec » ne s’était pas trompé car la
belle aux yeux de velours était une affreuse mégère qui trompait
honteusement son mari et terrorisait les vendeurs de ses nombreux magasins
en les renvoyant au moindre manquement ! Narcisse ne l’avait jamais revue
mais il savait qu’au bout de son chemin, il y avait la solitude, la misère
et la mort.
Sa boutique ne désemplissant pas, le brave homme avait gagné au fil des ans
de quoi s’offrir une jolie bastide en Provence pour sa retraite. Quand il
eut 65 ans, il se décida donc à vendre son commerce mais il souffrait
beaucoup à l’idée de devoir se séparer de ses chers miroirs. Son successeur
saurait-il veiller sur eux comme il l’avait fait durant près de quarante ans
et leur assurer un foyer douillet pour leurs vieux jours ? Serait-il
attentif à leurs petits maux et à leurs chagrins d’amour ? Car il arrivait
parfois qu’un miroir tombât amoureux fou d’une jolie figure ou d’un sourire
mutin et Narcisse devait alors déployer des trésors de diplomatie et de
tendresse pour redonner le sourire à une face devenue singulièrement sombre.
Il avait d’ailleurs eu un échec particulièrement cuisant avec un magnifique
Louis XV follement épris d’une gamine de vingt ans. Malgré ses cajoleries et
les avances prometteuses d’une ravissante voisine d’étagère, une petite
glace de style Pompadour aux contours joliment arrondis, celui-ci s’était
laissé mourir de chagrin et Narcisse avait dû le mettre au rebus, la mort
dans l’âme.
Passionnément attaché à ses protégés, il refusa ainsi plusieurs clients
qu’il ne trouvait pas assez bons pour eux mais un beau matin, un jeune homme
bien mis et très souriant, envoyé par l’agence immobilière du quartier, vint
se présenter et il eut un vrai coup de cœur mais comme il ne voulait rien
décider à la légère, il lui tendit son miroir magique en tremblant un peu.
Ce dernier s’y mira sans complexe et le reflet que l’eau pure du « petit
grec » renvoya à Narcisse fut celle d’un homme qui lui ressemblait
étrangement. Comme un autre lui-même en beaucoup plus jeune ! Comme le fils
qu’il n’avait pas eu et dont il avait toujours rêvé !
Séduit et surtout certain de faire un excellent choix, il lui vendit sa
boutique puis partit couler des jours heureux et ensoleillés dans sa chère
et lumineuse Provence.
Quelques mois plus tard, un grand camion vint se garer le long de la
boutique et trois hommes taillés en armoires à glace chargèrent sous une
pluie battante cinq énormes caisses qui s’envoleraient sous peu vers les
États-unis. Lorsqu’ils refermèrent brutalement les portes, une oreille
avisée aurait pu entendre à travers les lourds couvercles de bois, les
pleurs et les cris de désespoir d’une centaine de petits miroirs
complètement terrorisés.
Pour la seule et tragique fois de son existence millénaire, le « petit grec
» de Narcisse avait été trompé par une âme particulièrement ténébreuse !
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2007 - Florence Day -
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