L'enterrement de l'instituteur
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Véronique Audelon
Tout le monde était là. Les habitants avaient
déserté le village pour venir rendre un dernier hommage au cher instituteur
disparu. Chacun y allait de louanges pour cet homme aimable qui avait vu défiler
sur ses bancs d'école les rejetons de ses amis d'enfance, puis les enfants des
enfants de ses amis.
Quand même, c'était pas Dieu possible cet accident stupide... Et qui pouvait en
vouloir à cette enfant d'avoir laissé traîner ses billes dans l'escalier ? Et
chacun de verser une larme en regardant pitoyablement Marie, qui depuis ce jour,
ne disait mot... Bien-sûr, c'était normal... la pauvrette était choquée et
devait se sentir tellement responsable...
Marie observait de son regard clair, tout ce monde sans parler. Qui aurait pu
deviner ce que cachaient ce mutisme et cet air absent...
La tombe regorgeait de fleurs de toutes les couleurs et de banderoles de regrets
: A mon mari, A notre père, A notre grand-père, A notre ami, A notre
instituteur... n'en finissaient pas de s'amonceler autour du trou béant. Comment
donc allait-on faire pour continuer sans ce bon instituteur ? La vie ne serait
plus pareille désormais...
Tout le monde comprit, qu'à la fin de la
cérémonie, Marie veuille rester seule un moment devant la tombe... Il fallait
bien que la petite dise au revoir...
Marie fixa le cercueil au fond du trou, un long moment, si fort, si
intensément... qu'elle crut un instant voir le visage de l'homme et son sourire,
et son regard...
Son regard d'instituteur bienveillant dans la cour de l'école...
Son regard d'ami de la famille qui ramenait la petite Marie, après l'étude...
Son regard quand il s'arrêtait près du petit bois tous les soirs et posait ses
mains immenses sur son corps enfantin...
Son regard quand il menaçait de tuer son petit chat si elle parlait de leur
secret...
Son regard lorsqu'il découvrit l'enfant en haut de l'escalier, ce jour-là, qui
le fixait de ses yeux d'azur...
Son regard lorsqu'il glissa sur les billes et dévala les marches...
Son regard lorsqu'il comprit que Marie était là, juge et bourreau, pour exécuter
la sentence...
L'enfant regarda autour d'elle, ne vit personne... Alors, elle ouvrit lentement
sa petite main, et les billes tombèrent sur le cercueil avec un bruit sourd,
comme pour déranger une dernière fois "l'ignoble"... Puis elle fit demi-tour, et
s'en alla rejoindre ses parents à l'entrée du cimetière.
Tout le monde regagna le village, la tristesse au
bord du cœur... Mais dans le regard de Marie brillait une lueur nouvelle, pour
une nouvelle vie qui commençait, une autre vie, une vraie vie de petite fille,
une vie sans violeur...
©
2006
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