L'enfant des collines 

Franck Galliot

 

 


Lorsqu’il poussa les volets bleus maquillés de lavande, la lumière inonda la chambre au crépis fatigué. Les paupières fermées, il inspira une profonde bouffée d’air pur avant de la relâcher dans un halo de vapeur chargé de parfums fleuris.
« Oh ! qu’acò’s bèu ! »  s’exclama t-il en ouvrant les yeux, comme il le faisait tous les matins depuis qu’il avait appris à parler. Antonin se tenait droit et fier, les deux mains fermement accrochées au montant de la fenêtre. Beaucoup plus bas dans la vallée, un long fleuve de brume s’écoulait paisiblement dans les ruelles silencieuses du village endormi.
Antonin passa ensuite dans la cuisine pour préparer le café, comme le lui avait enseigné sa grand-mère. Quand la bouilloire décida de siffler, il remplit sa tasse du précieux nectar et sortit le déguster dans la transparence de l’aube, adossé au mur doré de soleil.
Ah, il l’aimait son bastidon ! Et sa montagne, il la chérissait plus que tout. Ce n’était certes pas l’Everest, ni même le Mont Blanc, mais ce n’était déjà plus une colline. Du matin jusqu’au soir, il transpirait son bonheur en conduisant son troupeau de chèvres de plateaux en vallons.
Antonin était comblé. Il possédait ce pour quoi tant d’hommes s’étaient battus : la liberté. Le temps, que son père lui avait appris à apprivoiser, n’avait pas de prise sur lui. Son temps n’était pas celui des hommes, ce temps indissociable du tic-tac des secondes, de la ronde incessante des horloges. Lui se contentait de vivre au rythme de la nature. Il passait ainsi son temps à surveiller la course du soleil et le bal des saisons, à épier l’éclosion du bourgeon et la croissance du feuillage. Dans le bastidon qui l’avait vu naître et mourir sa mère, il n’y avait ni calendrier ni journal. Mais on y respirait le bonheur de vivre simplement. Et un amour omniprésent, qui emplissait les murs, faisait gonfler le crépis et chanter les boiseries.
C’est sa grand mère qui avait tout appris à Antonin, du secret des plantes au murmure de l’eau, des empreintes de la terre aux indices des cieux, de la mélodie secrète des insectes au chant délicat des oiseaux. Elle lui avait inculqué la sagesse de l’olivier et la patience du mûrier. Avec elle, il avait appris à distinguer la vraie nature des choses dans le tremblement de la lumière et la voix d’une fée dans le bruissement des branches. Et, pendant que la nuit allongeait son corps dans le creux du vallon assoupi, elle lui racontait les légendes de la Haute Provence, assise sous le figuier qui poussait dans la cour. Ils regardaient ensuite le baiser mauve du crépuscule s’attarder sur les crêtes jusqu’à ce que la vallée baigne entièrement dans la nuit. Alors, Mamé allait le coucher dans les draps gonflés de fraîcheur en lui fredonnant des comptines. Antonin s’endormait ainsi sur des rêves de montagne et des songes de quiétude.
Il était encore tôt mais déjà la pinède crissait de cigales. La garrigue s’animait de sauterelles et de papillons. Toute la colline chantait l’été.
 

Antonin pensait souvent à l’enfance merveilleuse que cet îlot d’amour lui avait permis de passer. Il pensait surtout à Estève qui habitait un peu plus haut, la seule amie qu’il avait eue. Il avait tout partagé avec elle sur le corps rugueux de cette montagne d’abondance, des jeux aux fou-rires, des larmes aux secrets. Ils s’étaient égratigné les jambes dans les herbes sèches, avaient hurlé leur bonheur dans le cri des torrents avant de rentrer épuisés en savourant le jus âcre et camphré des lavandes. La guerre avait malheureusement mis fin à toute cette harmonie. Les pères avaient dû partir. Celui d’Estève d’abord, le sien ensuite. Aucun n’était revenu. Alors, pour nourrir sa fille, la mère d’Estève avait décidé de descendre vers la ville. Antonin avait ainsi perdu sa précieuse amie. Avant le départ et comme pour chaque événement d’importance, ils s’étaient réunis sous le grand chêne qui coiffait la colline. Le cœur lourd, ils s’étaient jurés une amitié et une fidélité éternelle avant de graver leurs prénoms dans le tronc centenaire, pour que la montagne se souvienne. Ils n’avaient que douze ans. Le lendemain, depuis sa fenêtre, Antonin les avait vu disparaître dans la brume, au bout du chemin sinueux qui descendait vers le village. Il avait ravalé ses larmes, contenu son chagrin. Et il avait continué, seul avec Mamé et le souvenir brûlant de l’unique baiser que lui avait offert Estève, avant de partir.
Antonin conduisait son troupeau de chèvres dans cette harmonie de misère et de solitude. Il s’arrêtait souvent en chemin pour contempler la courbe des collines qui lui rappelaient son amie disparue. Sur cette terre ingrate, les saisons défilaient dans un rythme immuable. Le mistral coupant du printemps cédait la place à la canicule et aux orages de l’été. Puis venait l’automne et ses rouilles qui immobilisaient lentement le pays avant que l’hiver ne saupoudre de blanc la cime nue des collines. Alors, hommes et bêtes se réfugiaient dans l’ombre rousse et brûlante du foyer.
Et puis, dans le silence immobile d’un matin d’hiver, Mamé était partie. Sans dire au-revoir, usée par le chagrin et la misère, semblable à une fleur de cendres. Il ne restait désormais plus à Antonin que son courage. Il venait d’avoir dix-sept ans. A l’enterrement, il n’y avait pas eu beaucoup de monde. Monsieur le curé, Émile, le maire du village et Barnabè, un oncle d’Antonin. Sa grand-mère lui avait demandé de veiller sur le garçon à sa mort. Alors il était venu. Il avait demandé à son neveu s’il voulait l’accompagner en ville mais Antonin avait refusé avec force. Barnabè était reparti en proférant des jurons.
« Il faut être fada pour vivre ici !
- J’aime cet endroit. Cette montagne est belle. Elle est mienne !
- Fan de chichourle ! Tu es couillon comme la lune, pauvre pacoulin !
- Es pas bèu ço qu’es bèu, es bèu ço qu’agrado !
- Il est complètement calu ! Boumian vaï ! »
Le temps continua sa route, indifférent. Dans ce pays aride déserté par les hommes, les racines silencieuses s’élevaient vers le bronze des pins sous un ciel brillant de mistral.
 

Dans le bastidon qui résonnait des échos de la vie passée, l’herbe folle s’installait lentement. Antonin n’avait désormais plus personne à qui parler. Une fois par mois, il descendait au village vendre ses fromages aux parfums de garrigue. Cela lui rapportait quelques sous avec lesquels il achetait du sel, un morceau de jambon et un peu de café. Là haut, il se contentait de quelques fruits, des légumes qu’il faisait pousser pour la soupe, d’un quignon de fromage étalé sur du pain. Les torrents et les sources lui offraient une eau pure aux saveurs minérales. Quand ils le voyaient arriver par les drailles, les gens du village s’écriaient :
« Vé, voilà le djidjéou  !
- Alors minot, tu te sens pas trop seul là haut ?
- Sacré  bounias té  ! »


La journée, Antonin conduisait son troupeau sur le plateau blanc de cailloux, courbé en deux par le mistral. Le soir, après le repas, il s’allongeait dans l’herbe et humait les étoiles pendant que la nuit tissait consciencieusement sa toile dans la soie profonde du ciel. Il y distinguait souvent les visages de son père, de Mamé ou d’Estève qui l’observaient en silence.
Et puis, un matin, ils arrivèrent. Ils étaient trois. Antonin reconnut tout de suite son oncle Barnabè à son air mauvais. Quant aux deux hommes pansus et bien habillés qui l’accompagnaient, ils ne les avait jamais vus. Arrivé à quelques mètres d’Antonin, Barnabè leva les bras en signe d’amitié et, sourire aux lèvres, s’adressa à son neveu, alors âgé de vingt-sept ans :
« Alors, pacoulin, toujours seul sur ton caillou ? Coume vai ?
- Balin-balan !
- Mais tu t’obstines à rester, bestiari ! T’as le cœur et la tête comme la pierre, peuchère !
- gonflaïre ou je t’envoie un pastisson !
- Mouaih ! Tu riras moins bédigas  quand M. de Clairevoix t’aura montré l’acte ».
L’homme qu’il venait de nommer, vêtu d’un costume coûteux et d’un chapeau de bonne facture, s’avança vers Antonin en prenant un air sérieux. Il sortit un papier de sa poche, le déplia, coiffa de lourdes lunettes et fixa le garçon en fronçant les sourcils :
« Puisque tu ne sais pas lire, enfin, je suppose, je vais te dire de quoi il retourne. Ton oncle t’expliquera le reste en chemin ».
L’homme lui apprit que son cher bastidon ainsi que le terrain et les bêtes avaient été vendus. Il allait devoir partir. Antonin s’emporta aussitôt mais l’homme au veston l’arrêta d’un geste sec. Il n’avait pas à discuter, l’acte était signé de la main du préfet. Tout était arrangé. C’était écrit, là. Et il tendit le papier à Antonin qui, ne sachant lire, ne prit même pas la peine de le regarder.

Un gouffre sans fond s’ouvrit devant lui et il s’effondra en pleurs, suppliant les trois hommes de le laisser ici. Il saurait rester discret et pourrait aider au besoin. Il connaissait cette montagne par cœur. Cela pourrait servir. Posant une main compatissante sur son épaule, son oncle déclara d’un ton grave :
« Arrête vaï, badaïre ! N’oublie pas que j’ai promis à ta grand-mère de veiller sur toi. Ne t’inquiète pas, avec l’argent de la vente, on se débrouillera. Notre logement n’est pas bien grand
mais il est confortable et bien situé. Et puis, on est en ville, c’est tout de même mieux que ce tas de ruines non ? Allez zou, dépêche-toi ! Prends ce que tu as à prendre. M. de Clairevoix s’occupera du reste. »
Peu de temps après, les trois hommes et le garçon quittaient les lieux. Hagard, les yeux rougis, Antonin se retourna plusieurs fois vers son bastidon, le seul endroit qu’il connaissait. C’était comme si on l’arrachait à cette terre, comme si on lui coupait ses racines, si profondes et bienveillantes. Ce jour maudit sonnait le glas de son existence. Antonin serra les mâchoires et, submergé par l’impuissance et la haine, il emboîta le pas aux trois hommes.
Les jours qui suivirent furent terribles. Antonin étouffait. Trop de bruit, trop de gens, pas assez d’espace. Et cet oncle qui le malmenait sans cesse. « Counas » par-ci, « boumian » par là. Quant à sa tante, elle ne disait rien, n’osant pas contredire son coquin de mari. La journée, Antonin travaillait avec lui, dans une tannerie. Un travail harassant et pénible qu’il accomplissait néanmoins avec courage et acharnement. Au moins, pendant ce temps, il ne pensait pas à sa montagne. Le samedi soir, son oncle l’obligeait à sortir, pour se détendre. Sur le seuil, il lui tendait un billet :
« Allez, prends ça mon bounias ! Et tâche de te trouver une femme. »
La première fois, déboussolé, Antonin ne resta pas longtemps dehors. Où aller ? Que faire ? Quand il rentra au bout d’une heure, son oncle se mit dans une colère terrible. Le samedi suivant, il lui ordonna de ne pas rentrer avant l’aube. Alors Antonin chercha, et trouva ce qu’il cherchait : un parc. Un peu de verdure et de tranquillité. Il passa ainsi la nuit à l’abri d’un fourré et rentra au petit matin, comme son oncle l’avait exigé. Ce dernier lui ouvrit et, sourire aux lèvres, il lui tapota chaleureusement le cou, sûr du succès de son neveu.
« Eh bien tu vois, peuchère, c’était pas si compliqué ».
A partir de ce jour, l’attitude de Barnabè changea. Il se fit moins rude, plus attentionné. De temps en temps, en plein travail, il posait une question, comme ça.
« Est-ce qu’elle a un nom ta jeune fille ? », « Ce n’est pas une femme de petite vertu au moins ? », « Et son père, que fait-il ? »
Alors, Antonin inventait. Il se construisait une seconde vie à laquelle il finit même par s’attacher.

Cependant, le traumatisme était toujours présent et augmentait un peu plus chaque jour. C’est sa
tante qui fit remarquer un jour à table la mauvaise mine et la maigreur du jeune homme. L’oncle éclata de rire :
« Allez, vaï ! Tu ne sais plus ce que c’est que l’amour, toi ! Il est bien brave ce petit et moi, je le trouve plutôt en forme.»
Et même lorsque son neveu s’écroula, trois jours plus tard, en pleine rue, il mit cela sur le compte du surmenage.
« Dans un jour ou deux, ça ira mieux » affirma t-il à son épouse, plein d’assurance. Mais l’état d’Antonin empira et le docteur que Barnabè consentit à appeler leur conseilla d’emmener le jeune homme à l’hôpital.
Les médecins lui firent passer plusieurs examens mais ils ne trouvèrent rien. Ils étaient néanmoins d’accord sur un point : l’état général du garçon laissait à désirer. Aussi, suspicieux à l’égard du couple adoptif, ils décidèrent de garder Antonin qui fut donc transféré dans une chambre, le temps que son état s’améliore. Lui savait bien qu’il n’était pas malade. Il souffrait de manque, un manque si grand qu’il n’avait plus goût à rien. Sans sa montagne à parcourir, son bastidon à caresser, il n’existait pas, ne vivait plus.
Un matin, on lui amena une voisine. Elle ne devait pas avoir plus de sept ou huit ans et les appareils auxquels elle était reliée impressionnèrent Antonin. Le premier jour, ils n’échangèrent aucun mot. Mais, le lendemain, la fillette sortit de son silence :
« Comment tu t’appelles ? »
Antonin, qui rêvait à son bastidon et à ses chèvres, sursauta :
« Antonin »
Silence.
« Moi, c’est Béatris.
- Ah. »
Nouveau silence.
« Pourquoi t’es ici, Antonin ?
- J’ai… le cœur malade.
- Boudiou, ça c’est grave comme maladie !
- Je suis pas malade, pitchoun vaï ! On a juste voulu casser mon cœur, avec des mots et du papier.
- Eh ! Ils sont pas gentils ceux qui t’ont fait ça !
- Ils m’ont volé mon bastidon, mes chèvres. Et ma montagne.
- Fan de chichourle ! T’as une montagne ? A toi ? Avec des chèvres ? »
Un peu plus tard, Béatris demanda à Antonin :
« Antonin ?
- Voueï ?
- Dis-moi ce qu’on voit par la fenêtre. J’en ai marre de l’hôpital. Personne ne vient me voir.
- Tu n’as pas de parents ?
- Si, mais maman elle peut pas venir. Elle est à la maternité pour me fabriquer un petit frère. Et papa, il a beaucoup de travail, je le vois pas beaucoup. »
La fillette lui rappelait Estève, son paradis perdu. Estève et sa peau duvetée comme une branche de figuier. Alors, lentement, Antonin bascula la tête vers la fenêtre. Puis il ferma les yeux et se mit à raconter. Il lui parla de sa montagne qu’on apercevait au loin, recouverte de prairies multicolores inondées de soleil. Il lui parla de la simplicité des choses, de liberté et de solitude, du silence infini de ces grands espaces qui tranchait tellement avec le tintamarre des villes. Ses dieux, c’était les arbres et les papillons. Ses amis, le chuchotement du vent et le murmure des étoiles. De là haut assurait-il, on pouvait toucher les nuages et derrière le mur bleu de l’horizon s’étendait la mer qu’on pouvait apercevoir par beau temps.
Tous les jours, dès qu’elle se réveillait, Béatris lui demandait de lui décrire ce qu’il voyait et à chaque fois, il lui parlait de sa montagne, de ce pays ouvert à l’infini. Il parla des arbres bariolés par octobre, du rouge des érables à l’argent des mélèzes. Il évoqua encore le miel ruisselant sous le bourdonnement sourd des abeilles, le violet profond des lavandes, les forêts sombres peuplées de frôlements et de bruits furtifs, le craquement discret des insectes, les fourrés frissonnants au vent et les mares paisibles aux reflets améthystes. Il raconta enfin la lumière du matin allumant le village roulé dans la vallée et les pics liserés de diamant par la lune.
La fillette écoutait, fascinée, et pendant ce temps, chacun oubliait le mal qui le rongeait. Le père de Béatris vint la voir deux ou trois fois, pour lui annoncer notamment l’arrivée de Simon, son petit frère. Au bout de quelques jours, Antonin alla mieux et les docteurs décidèrent qu’il pouvait sortir. Il fit donc ses adieux à Béatris qui agrippa sa jambe d’une main tremblante :
« Antonin ?
- Oui ?
- Je te promets que je te redonnerai ta montagne. Je demanderai à mon père de t’aider. Il est très fort tu sais ?
- L’esperanço es lou pan di miserable. » répondit laconiquement Antonin. C’était la phrase qu’avait prononcée Estève avant de partir pour la ville. En sortant de l’hôpital, pour retarder un peu plus le sinistre retour chez son oncle, il fit un large détour par le parc, pour absorber un peu de verdure.
Deux jours plus tard, Béatris reçut la visite de sa mère, qui tenait dans ses bras un trésor. Son frère ! Elle le regardait avec envie, pressée de pouvoir fouler en sa compagnie le sol de la propriété. En attendant, elle demanda à sa mère si elle pouvait prendre le lit du monsieur qui était parti, près de la fenêtre. Quand l’infirmière l’eut installée, sa mère l’aida à se relever pour qu’elle puisse regarder le monde merveilleux qui s’étalait dehors. Mais à sa grande surprise, il n’y avait de l’autre côté qu’une forêt de toits gris et quelques voitures.
« Mais maman, où elle est la montagne ?
- La montagne ? Quelle montagne ?
- Mais… la montagne d’Antonin !
- Antonin ? »
Et Béatris raconta à sa mère les paysages extraordinaires que lui avait décrit Antonin. Pendant qu’elle parlait, sa mère ferma les yeux. Puis, au bout d’un moment, elle sourit. Comment était-ce possible, après tant d’années ? Elle se souvenait évidemment d’Antonin, son ami, cet enfant des collines qu’elle n’avait jamais revu. Elle se rappelait du jour où elle avait dû partir avec sa mère et de leurs années de souffrance et d’errance, vivant de petits boulots. Et puis il y avait eu cette rencontre fortuite avec le fils du Préfet. Et leur mariage, il y a presque huit ans.
Tout alla ensuite très vite. Dès qu’elle rentra, elle demanda l’aide de son mari qui travaillait à la préfecture avec son père. Ils découvrirent bien vite la supercherie de l’oncle d’Antonin. L’acte n’avait bien sûr jamais existé et encore moins la signature du préfet. Barnabè fut interrogé et avoua tout. Rongé par les dettes, il s’était acoquiné avec un financier peu scrupuleux pour monter une affaire. A la place du bastidon, ils comptaient faire construire un complexe hôtelier destiné au dépaysement des notables de la ville. Barnabè et ses complices furent arrêtés et le bastidon rendu à Antonin. Le préfet lui mit à disposition une voiture avec chauffeur pour regagner le village. De là, il n’eut plus qu’à remonter par le sentier jusqu’au bastidon.
A chaque pas qu’il faisait en s’enfonçant dans le ciel des collines, il sentait ses forces et la joie revenir. Par bonheur, le bastidon n’avait pas été touché. Quelques arbres avaient disparu et deux ou trois rochers dynamités mais bientôt, la végétation aurait recouvert ces cicatrices. Quant aux chèvres, elles avaient été vendues mais le préfet avait assuré à Antonin qu’il lui en ferait rapidement acheter.
Lorsqu’il poussa les volets bleus maquillés de lavande, la lumière inonda la chambre au crépis fatigué. Les paupières fermées, il inspira une profonde bouffée d’air pur avant de la relâcher dans un halo de vapeur chargé de parfums fleuris.
« Oh ! qu’acò’s bèu ! » s’exclama t-il en ouvrant les yeux.
Un mois avait passé depuis qu’il était revenu. En attendant les chèvres que lui avait promis le préfet, il avait nettoyé le bastidon et planté quelques légumes.
Antonin sortit sous le soleil avec sa tasse de café fumante. Alors qu’il la portait aux lèvres, il entendit tinter des clarines. Cela venait du sentier. Il vit bientôt apparaître un troupeau de chèvres. C’était apparemment un gros troupeau. Deux personnes et un enfant fermaient la marche. Tandis que la petite troupe se rapprochait, il reconnut sans peine Béatris, coiffée d’une couronne de pâquerettes. A ses côtés, ce devait être sa mère. Soudain, alors que le trio n’était plus qu’à une dizaine de mètres, le regard d’Antonin s’embrasa :
« Es un Fènis ! Estève !?
- L’esperanço es lou pan di miserable, Antonin. Tu te souviens ? » lui répondit Estève.
Le brave homme pleurait et riait en même temps. Il avait l’impression que le soleil brûlait en lui. D’abord, on lui avait redonné sa montagne. Et son bastidon, tapissé d’amour. Quant à Estève, son cœur avait certes fini par éclore pour d’autres yeux que les siens. Mais qu’importe, la vie bruissait à nouveau en lui et cela seul comptait.

 
  © 11 mai 2004 - Franck Galliot - Tous droits réservés.