Le mystère du carton à chapeaux  

Simone Blanc

 

             
Le carton à chapeaux pointe sur moi un doigt menaçant. Sous sa moustache, un trou ! Il hurle avec outrance ! Qu’est-ce qu’il a à crier comme ça ?
Soupçon de théâtre ? Me voilà Lilliput au pays des orages.
Maman perchait les cartons sur le haut de l’armoire de sa chambre à coucher.
Je guette les résurgences, étendue sur ma chaise longue. Les cauchemars reviennent parfois sur les lieux du crime! Alors, pour tromper l’ennemi intérieur, le surprendre et enfin l’identifier, je ne dors que d’un œil.
Le genet sèche au soleil, les gousses des haricots noirs éclatent en grenaille. Le portrait rêvé se précise, par touches brèves, uniques, exactes.
Il n’y a plus d’à peu près. Mais qui est-ce ?
Il fulmine, ce carton, il exige, attend ! Question, torture, paralysie. Boite de Pandore ? J’ai reçu une question à la figure. Bave, postillons. Cri béant, béance sans repos. Boite vide ?
Et qu’est-ce qu’il y avait dans le carton à chapeau ? Hein ?
M’en souviendrai-je jamais ? Carton à chapeaux !
Un cri est emprisonné dans ces mots. Des mots, entassés, imbriqués, ils étouffent un cri, l’emprisonnent. La question explose en sources multiples, s’écoule, glougloute, hoquette, gargouille, sanglote.
Et dans ce carton à chapeaux ?
Ecoutez- moi sans peur ! Je ne suis qu’une simple question. Oubliez mon attirail moyenâgeux, les roues, les fers et les supplices. Entrez, entrez, visitez le musée des horreurs, suivez l’homme- sandwich qui racole les touristes dans la rue. Entrez, entrez, dit le portier déguisé en bourreau.
Malgré la chaise longue et le soleil, je ne dormirai pas.
Il y avait, il y a toujours eu des chapeaux dans cet humble carton poussiéreux et démodé. Je l’ai cru longtemps, je l’ai dit et répété. Vrai, que craindre d’un chapeau ? Mais la question reste dressée, insensible au charme des mots qui tentent d’habiller les réponses. Pendant ce temps, tout le jardin bourdonne et s’offre au soleil. Feuilles, papillons, insectes ! La marjolaine va fleurir. Si je m’évadais un instant ? Tempo digressif. J’arroserais la clématite. Jet d’eau. Diversion. Et si je préparais une tarte amandine ? Un cassis ? Réticences. Marche forcée à travers des pensées broussailles, des ronces.
Je m ‘en souviens. La boite ronde était rangée tout en haut de l’armoire de la chambre des parents. Alors, inévitable, un jour, j’ai traîné une chaise et j’ai grimpé pour soulever le couvercle, pour voir. . . Poker ! Bingo !
Et alors ? Je ne me souviens plus. Euh, si.
Des chapeaux. Ah ! Mais c’est bien sûr ! Et si c’était la bonne réponse ? Approchez, approchez les chapeaux ! Un chapeau noir avec une voilette en deuil …
Encore un autre, beige. . .
Tiens, celui-là, je l’ai vu naître chez la modiste, se modeler sur la tête de ma mère. L’artiste en chapeaux est un personnage hors du commun, un démiurge silencieux à la bouche cousue d’épingles. Je cache ma peur, je fouille dans les tissus, les dentelles et les résilles, je passe mes doigts sur les armatures, les coques éventrées. Que se trame t'il ici ? Poussières, ciseaux, couvre-chef de cérémonie que j’ai peut-être essayé, pour voir, car grande est ma curiosité ! Question curiosité, je suis Gargantua !
A la question fatale, je le sens, j’ai envie de répondre qu’il y avait un enfant dans le carton. Or, la chose est impossible ! Qui aurait enfermé un enfant là-dedans ? Je n’ai pas non plus découvert une tête décapitée ! Absurde! Ni aperçu, horribles détails, des morceaux d’enfant ! Serait- ce ma propre figure ? Une boite- miroir ? Un coffret-souvenir ? Ah, La curieuse ! Le vilain défaut !
« Oh la vilaine ! Cesse de pleurer ! Ah ! Eh bien, t’es belle comme ça ! Ah ! La jolie petite fille ! » Bouffie de sanglots lourds. Bambina dolorosa. Mélangeons les mots, retournons les images : en voilà une évidence ! Suis-je bête ! N’importe qui l’aurait aperçu avant moi !
Puzzle à deux pièces, aux contours si usés. . . . Enfant. Chapeau. Enfant, chapeau : Chapeau d’enfant ! Oui ! Bonnet d’enfant ! Enfant de chapeau, tout petit chapeau de tout petit enfant. Bonnet de bébé. Bonnets, bavoirs et minuscules brassières ! Mais…
Certitude ! Ces vêtements ne sont pas les miens. Pourtant, j’ai cinq ans et je suis encore fille unique. Alors qui ? Un petit enfant qui sentirait l’antimite, le paradichlorobenzène de mon enfance ?Un parfum de momie ?
Madame Langelle a des cheveux gris et des mains de fées. Elle travaille à façons, pour pas cher, au rez-de-chaussée d’un pavillon de banlieue gagné par l’ombre d’un jardin. Envoûtée par le charme suranné de la vieille fille, entre rubans et velours, j’accepte, à l’occasion d’un mariage, un bandeau, savants entrelacs de satins clairs. Pas vraiment un chapeau. Pourtant, au fond, je n’en veux à aucun prix. Chapeau d’ogre- magicien ? J’ai peur de disparaître, peur qu’il ne reste plus, le moment venu, qu’un chapeau à ranger.
Mon corps songe, se pétrifie, pâte à pain levée, abandonnée, séchée, encroûtée.
Comment des parents, qui sont sur terre ce qu’il y a de meilleur, en viennent-ils à zigouiller leur progéniture, à en dissimuler l’existence même ? Seuls subsistent alors quelques habits et autres petits bonnets serrés dans un vieux carton.
Je me montrerai plus aimable dorénavant. Sans excès, juste assez pour ne pas y passer moi aussi. Transformons- nous en courant d’air : gare aux croque-mitaines !
Flash-back. Durant quelques secondes j’ai eu quatre ans.
Je traversais la rue près d’un grand café, le Petit Zinc. C’est arrivé là.
Je marchais, tranquille, toute à ma révélation. La mémoire ne prévient pas. La ville est déserte. En face de moi, des lettres se détachent sur l’auvent d’une boutique. Quelles coïncidences ! Rires ou larmes ? C’est un restaurant : « Aux assassins » il s ‘appelle ! Il est fermé jusqu’ en septembre pour cause de congés…
Comprendre. Comprendre.
Des enfants laids, si peu enviables, si invivables, des enfants sauce mort-nés, assaisonnés. Des enfants nuisibles, ou si calamiteux que pour leur bien, (les parents n’agissent jamais autrement) on les fait disparaître.
Je marche, attristée. Déception ? Mémoires d’erreurs ? Plus loin, une affiche propose une exposition. Une grande gueule horrifiée me rappelle ma boite ronde et son couvercle soulevé. Librairie. Machinalement j’examine le présentoir des cartes postales. Je m’arrête sur celle de Black et Mortimer. Mystère de la grande pyramide ! Rires. Terreurs. J ai retrouvé un bébé sous des oripeaux séchés.
« Tonnerre de Brest ! » jure Haddock.
Je m’exclamerai désormais : « Cocon et chrysalide ! Par mes cartons à chapeaux ! ! »
J’ai refermé ce cercueil de carton avec son terrible secret scellé sur ma mémoire de quatre ans.
Mes parents sont des assassins d’enfant. Je suis mal- aimée, je le sais. Ils me perdront. Pourquoi ne m’ont-ils pas déjà égarée dans cet incompréhensible monde ? Cette boite ne disait-elle pas en toutes lettres : « Ouvrez moi » ? Vais-je disparaître ?
Tant de bruits internes, tant de fureurs contenues dans un petit cerveau, et tant de silences autour. Tristesse immense, désespoir définitif, face à ce néant ! Et si longtemps après, cette décharge électrique ! Cet éblouissement ! Seule la vérité m’aura ainsi traversée !
Quelle inconséquence ! Pourquoi ces boites à étouffer les souvenirs… alors qu’il y a de si jolis cimetières à visiter.
Cette vérité pèse le poids du temps que j’ai mis à la découvrir.
Qui serais-je aujourd’hui sans ces secrets ?
«Nom de nom ! Par mes cartons à chapeaux ! Je serais magicienne. Ma tête est une boite sans fond. Magie ! J’en tire sans fin des bérets, des casquettes des foulards et des coiffes d’ancêtres, interminablement. Pays des merveilles et chapelier fou ! »
Allons au jardin, je me promènerai. Ah ! Les voyages dans le passé !!


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