Le miroir aux alouettes
Manuel Ruiz
C’était quelque part en banlieue. Une sorte de vieil entrepôt désaffecté, avec
des murs sales et une façade parcourue de brèches. Aux alentours, rien, mis à
part quelques bâtiments vides, délabrés et battus par un vent froid. Pierre
Morel gara sa voiture et ferma la portière en regardant autour de lui. Comme à
chaque fois qu’il venait, il était saisi par l’impression d’isolement qui
enveloppait cet endroit.
Il entra dans l’entrepôt. L’intérieur se révélait paradoxalement plus avenant
que l’extérieur. Du moins n’y avait-il pas trop de poussière. Les pas de Morel
résonnèrent dans le grand bâtiment pendant qu’il avançait. Tout au bout, il
poussa une porte donnant sur une pièce plus petite. Celle-ci était bien propre,
visiblement entretenue avec régularité. Elle contenait une table et des chaises.
Une silhouette se retourna au moment où entrait le nouveau venu. Un homme d’une
cinquantaine d’années, mince, les cheveux rares, portant un manteau très mal
coupé qui ne lui allait pas du tout par-dessus une veste qui ne lui allait pas
non plus. Il était petit, mais son corps se mouvait avec une vivacité et une
nervosité démontrant beaucoup d’énergie.
« Bonjour, Morel. »
« Bonjour, Kurlapski. »
Ils se serrèrent la main.
« Vous êtes toujours exact au rendez-vous. Prenons place. »
Ils s’assirent à la table. Morel se sentait bien, comme toujours quand il
venait. Kurlapski était le chef de la société secrète à laquelle ils
appartenaient tous les deux. Ils se rencontraient pour leur réunion hebdomadaire
qui se déroulait toujours à cet endroit, loin du monde et des indiscrets.
Depuis son enfance, Morel était passionné par les sociétés secrètes. Il avait
passé sa jeunesse à dévorer des livres sur ce sujet. Son rêve était depuis
longtemps d’entrer dans ce milieu. Monté à Paris, il avait cherché des contacts
et c’est ainsi que, deux mois plus tôt, il avait rencontré Kurlapski. Ce dernier
lui expliqua qu’il était en train de bâtir sa propre société secrète et qu’il
recrutait tous les volontaires qui se présentaient. Bien entendu, Morel sauta
sur l’occasion. Depuis deux mois, ils se retrouvaient régulièrement pour leurs
réunions.
« Alors, quelles sont les nouvelles ? »
Les petits yeux de Kurlapski s’illuminèrent.
« Plutôt bonnes. Notre organisation commence à prendre forme. Nous recevons des
volontaires, nous constituons des groupes ici et là. Tout cela est un peu
fastidieux, mais toutes les associations humaines doivent en passer par là. Dès
que notre structure aura une base solide, nous pourrons nous lancer dans nos
activités. Je ne vous cacherai pas ma satisfaction : petit à petit, nous sommes
en train de monter une belle société secrète et cela fait vraiment plaisir. Et
de votre côté ? »
« Ma foi, je suis vos instructions et je viens chaque semaine à ces réunions. Je
me sens heureux de vous avoir rejoint. Maintenant, la question que je me pose
est : quand est-ce que je verrai les autres ? »
Oui, parce que c’était ainsi : depuis son admission dans l’organisation, il ne
connaissait que Kurlapski. Quant aux autres membres, il ne les avait jamais
rencontrés et ignorait jusqu’à leurs noms. Le chef lui fit la réponse qu’il
faisait toujours à cette question.
« Je comprends votre impatience. Vous êtes jeune et j’étais comme vous à votre
âge. Mais essayez de comprendre qu’une société secrète ne fonctionne pas comme
une association ordinaire : un minimum de discrétion est nécessaire. Dès que nos
groupes seront assez solides, nous pourrons les mettre en contact les uns avec
les autres. En attendant, mieux vaut rester chacun de notre côté. Vous me
connaissez et c’est suffisant. Le moment venu, vous connaîtrez les autres.
Sachez cependant que j’ai déjà recruté plusieurs dizaines de volontaires et que
nous continuons. Bien sûr, nous ne pouvons pas rivaliser avec les francs-maçons,
mais ils ont des moyens que nous n’avons pas. A notre niveau, je peux vous
assurer que nous travaillons avec une efficacité que beaucoup pourraient nous
envier. Dans peu de temps, nous aurons un organigramme complet, avec un Comité
de Direction, un Secrétariat, une Trésorerie, divers services… Enfin, tout ce
qui fait une organisation. Ah, croyez-moi, c’est une belle société secrète que
nous sommes en train de bâtir ! »
Très volubile, comme à l’accoutumé, Kurlapski passa encore dix minutes à décrire
avec enthousiasme la structure dont il rêvait. Et Morel, qui l’écoutait, rêvait
avec lui. Il se disait qu’il vivait une aventure exaltante.
Ils se serrèrent la main. La réunion venait de prendre fin. Ils se séparèrent
sur le pas de la porte. Kurlapski posa la main sur l’épaule de son jeune ami.
« Je suis heureux, très heureux, de vous compter parmi nous. Vous êtes un garçon
dynamique et avec des convictions. Un jour, vous serez peut-être le chef de
l’organisation que nous construisons à l’heure actuelle. Vous verrez, ce sera
une belle société secrète et elle sera notre œuvre ! »
Morel s’éloigna. Au moment de sortir du grand bâtiment, il se retourna. Au loin,
devant la petite pièce, la mince silhouette avec des cheveux rares et un affreux
manteau agitait le bras pour le saluer une dernière fois. Il salua aussi et s’en
alla.
Sa voiture le ramena chez lui. Ayant garé le véhicule, il sortait du parking,
lorsque quelqu’un vint à sa rencontre. Un homme d’une quarantaine d’années,
brun, portant une parka beige par-dessus une veste en cachemire.
« Bonjour, Monsieur, êtes-vous Pierre Morel ? »
« Oui, c’est bien moi. Que me voulez-vous ? »
« Je m’appelle Christian Dalleray. Je suis à la recherche de M. Kurlapski. On
m’a dit que vous le connaissiez. Alors, je viens vous demander où je pourrais le
trouver. »
Morel s’était raidi en entendant ces paroles inattendues.
« Eh bien, je ne sais pas de quoi vous voulez parler… »
Le visage de l’homme se fit grave.
« Je vous en prie, il s’agit d’une affaire sérieuse. Parlons franchement : je
suis le chef d’une société secrète dont M. Kurlapski faisait partie. Il nous a
quitté parce que, selon ses dires, il voulait créer sa propre société secrète.
Si vous le connaissez, je suppose qu’il vous aura parlé de ce projet.
Répondez-moi, par pitié, je suis très inquiet. »
Et il semblait l’être, en effet. Morel comprenait que quelque chose arrivait,
sans pouvoir déterminer de quoi il s’agissait exactement.
« Eh bien, oui, M. Kurlapski est en train de mettre sur pied une nouvelle
société secrète. Je me suis porté volontaire pour y entrer. D’ailleurs, je viens
de le voir. Nous avons fait notre réunion hebdomadaire. »
« Et que vous a-t-il dit ? »
« Il m’a donné des nouvelles. Il m’a annoncé que nous comptions dorénavant
quelques dizaines de membres et que nous aurions bientôt un Comité de Direction.
De bonnes nouvelles, comme vous le voyez. »
Au lieu de se réjouir, le dénommé Dalleray s’était immobilisé et le regardait
fixement.
« Il vous a dit ça ? Vraiment ? S’il vous plaît, conduisez-moi immédiatement à
l’endroit où vous venez de le rencontrer ! »
« Heu… Mais… »
« Je vous en supplie ! J’espère me tromper, mais je crains le pire ! Je vous
prends dans ma voiture. »
Morel se sentit entraîné malgré lui. De toute façon, il voulait désormais
savoir. Il n’aurait pas pu rentrer chez lui en restant dans l’ignorance.
Dalleray le fit monter dans une Alfa Romeo rouge et il démarra.
Ils ne se parlèrent pas pendant le trajet. Morel se contentait de lui indiquer
le chemin. Bientôt, il retrouva l’endroit désert et froid, et il vit
réapparaître le vieil entrepôt désaffecté. Ils mirent pied à terre et entrèrent
dans le grand bâtiment sale et obscur qu’ils traversèrent. Au fond, ils
poussèrent la porte.
En entrant dans la pièce, Morel sursauta avec effroi. Par terre, près de la
table, il apercevait un corps étendu à plat-ventre. Visiblement un cadavre.
Celui de Kurlapski. Il reconnaissait l’affreux manteau si mal coupé. Kurlapski…
Il venait juste de le quitter et il le retrouvait mort. Dalleray s’accroupissait
déjà à côté du cadavre. Il l’examina avant de se redresser.
« Il est bien mort, confirma-t-il. Regardez, il y a encore un verre et une
carafe d’eau sur la table. Je pense qu’il a avalé toute une boîte de
médicaments. Son décès a dû être relativement rapide. »
Morel n’en croyait pas ses oreilles.
« Quoi, vous voulez dire qu’il s’est… suicidé ? »
« C’est une quasi-certitude. La police le confirmera quand quelqu’un découvrira
le cadavre et l’alertera. Quant à nous, allons-nous en vite. »
Comme Morel ne bougeait pas, il l’attrapa par le bras.
« Je vous en prie, dépêchons-nous. Si la police nous surprenait ici, nous
aurions du mal à expliquer notre présence. »
Morel dut faire un effort, mais il suivit Dalleray. Ils ressortirent du bâtiment
et remontèrent dans l’Alfa Romeo. Le retour se fit dans le silence. Morel ne
pouvait oublier le cadavre de Kurlapski, étendu, les bras écartés. Ils revinrent
enfin à leur point de départ. Dans la voiture arrêtée, ils restèrent silencieux
quelques secondes encore. Ensuite, Morel se secoua.
« Et maintenant, si vous m’expliquiez ? »
Dalleray se tourna vers lui.
« Je pensais que vous aviez compris. Enfin… Tout ce que vous avait raconté
Kurlapski était faux : sa société secrète n’existait pas. »
« Quoi ! sursauta Morel. Mais il m’a assuré qu’il avait recruté des dizaines de
volontaires ! »
« Et vous les avez vus ? »
« Eh bien, non. Je ne rencontrais que lui. Il m’expliquait que c’était une
mesure de sécurité. »
« C’était faux. Tout était faux. Dans sa « société secrète », il n’y avait que
deux personnes : lui et vous. Le reste n’était qu’affabulation. »
Dalleray s’efforça alors d’expliquer, très doucement :
« Kurlapski a fait partie de ma société secrète, pendant plusieurs années. Un
jour, il a démissionné. Quand on lui a demandé pourquoi, il a répondu… Eh bien,
oui, qu’il désirait voler de ses propres ailes, qu’il allait fonder sa propre
société secrète, totalement indépendante. C’était un projet passionnant.
Malheureusement, il y a une certaine différence entre le rêve et la réalité.
Kurlapski a cherché des volontaires et n’en a trouvé aucun. Il s’est vu
complètement seul. C’est alors qu’il a basculé dans le délire. Quand il était
avec nous, il avait déjà montré quelques déséquilibres psychiques. Mais là, il
est franchement tombé dans la psychonévrose mythomane, pour employer le terme
psychanalytique. En parlant plus simplement, il est devenu mytho.
Malheureusement pour vous, c’est à ce moment que vous l’avez rencontré. Il vous
a raconté qu’il dirigeait une belle organisation et vous a recruté. »
« Mais… Mais voyons, il avait l’air sincère, totalement sincère ! »
« Et il l’était. Les mythomanes et autres psychotiques sont toujours sincères.
Ce malheureux croyait vraiment posséder une société secrète, il croyait vraiment
que les volontaires affluaient vers lui. Il s’était créé dans sa tête un monde
artificiel, mais auquel il croyait réellement, et il vous l’a fait croire à vous
aussi. De mon côté, j’avais entendu parler de ses errements. Un certain nombre
de personnes m’avaient prévenu. Je me suis lancé à sa recherche. Mais c’était
difficile. Il avait été renvoyé de son travail, à cause de sa mythomanie, et il
n’habitait plus à son adresse parce qu’il ne pouvait plus payer le loyer. Je
l’ai enfin retrouvé aujourd’hui, mais trop tard. »
« Mais pourquoi a-t-il… ? »
« Les psychotiques ont parfois des moments de lucidité, durant lesquels ils
souffrent en découvrant que ce qu’ils croyaient réel n’était qu’un délire. Je
pense que c’est ce qui est arrivé à Kurlapski après que vous l’ayez quitté.
Plutôt que de vous dire la vérité, il a préféré se donner la mort. C’est
horrible à dire, mais peut-être est-ce mieux ainsi. Bien sûr, j’aurais pu le
confier à un psychiatre pour qu’il suive un traitement, mais personne n’aurait
pu lui restituer ses rêves. »
Le silence retomba dans la voiture. Morel était complètement sonné. Puis
Dalleray s’adressa à nouveau à lui.
« Navré que cela se soit passé ainsi. Si j’étais arrivé plus tôt, j’aurais pu
vous faire découvrir la vérité d’une manière moins traumatisante. Et maintenant,
que comptez-vous faire ? »
« Je ne sais pas… »
« Jeune homme, pardonnez-moi d’être brutal. Vous vouliez entrer dans les
sociétés secrètes ? Eh bien, les sociétés secrètes, c’est ça : un miroir au
alouettes. Les gens viennent là avec des rêves plein la tête. Ils s’imaginent
qu’ils vont y trouver des aventures, des mystères, enfin des découvertes
incroyables, et qu’ils vont fréquenter des êtres fabuleux. Hélas, la réalité est
différente : c’est un monde peuplé de mythomanes comme ce malheureux Kurlapski,
de mégalos qui s’imaginent qu’ils manipulent la politique internationale, de
paranoïaques persuadés que des extra-terrestres viennent d’une lointaine galaxie
simplement pour les persécuter, d’ambitieux disposés à tuer pour un poste de
secrétaire ou de trésorier, d’escrocs prêts à partir avec la caisse à n’importe
quel moment… Et je conclurai en disant : etcetera. Un miroir aux alouettes. Les
sociétés secrètes, c’est ça. »
Dalleray se tut un instant, avant de reprendre.
« Et puis, en cherchant bien, on trouve aussi dans cet univers quelques
personnes équilibrées et qui font cette activité de manière rationnelle. Cela
existe aussi. Mais il faut avoir la chance de tomber dessus. Vous, vous n’avez
pas eu de chance. Écoutez, ma société secrète est réelle. Elle existe et
regroupe des hommes et des femmes prêts à vous accueillir. Si vous le désirez,
nous vous accepterons parmi nous. Seulement, il vous faudra mettre une chose
bien au fond de votre tête : dans les sociétés secrètes, on trouve des êtres
humains, de chair et de sang, avec des qualités et des défauts, avec des vertus
et des vices. En aucun cas, vous n’y trouverez des extra-terrestres avec des
antennes sur la tête. Si vous voulez bien accepter ce fait, je suis prêt à vous
prendre dans mon organisation. A vous de décider. »
Le cœur de Morel battait à grands coups. Les dernières heures venaient de
bouleverser sa vie. Il passa la main dans ses cheveux.
« Écoutez, je fais peut-être une bêtise, mais je ne voudrais pas partir sur cet
échec, sans savoir si j’avais raison ou tort. Si je me suis trompé, je veux le
savoir. Je veux bien entrer dans votre société secrète, pour essayer à nouveau.
Et si je constate que ce monde n’est décidément pas fait pour moi, je vous
promets que je partirai sans déranger personne… »
« C’est bien, soupira Dalleray. Je vous donne ma parole que je vous contacterai
dans quelques jours. Et… Je suis aussi navré que vous pour Kurlapski. J’aurais
aimé arriver un peu plus tôt. Dommage. »
Morel descendit de la voiture. Quand l’Alfa Romeo eut disparu, il resta un long
moment au milieu du parking, debout, immobile, sans réaction.
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