Pierre-Alain Gasse
Charles Baptiste Grollot n'était pas joueur. Pas joueur du tout. Pas plus de
pétanque que de belote, encore moins du Loto ou du Millionnaire. Il n'était
jamais entré dans un casino, n'avait jamais mis les pieds sur un champ de
courses. Quand il achetait des billets de tombola aux enfants des écoles,
c'était tout bénéfice pour les organisateurs, car il ne vérifiait jamais le
tirage. Tous ces jeux l'ennuyaient au plus haut point.
Charles Baptiste Grollot n'était pas joueur, mais il avait de la chance.
Beaucoup de chance. C'était un fait : Charles Baptiste gagnait. Pas souvent.
Mais gros. Et sans avoir joué. C'était là le plus fort de l'affaire. Au village,
on en parlait, de temps à autre.
La première fois, c'était à l'école primaire. Le maître avait promis l'énorme
bocal de billes confisquées depuis la rentrée à celui qui ferait zéro faute dans
la dernière dictée de l'année. Et Charles Baptiste qui, d'ordinaire, en
commettait toujours entre quinze et vingt, rendit son cahier sans même se
relire, certain qu'il était de perdre.
Il gagna.
Non seulement il ne fit aucune de ses bourdes habituelles, mais il se joua aussi
du piège ultime tendu par l'instituteur.
Tous chutèrent pour avoir trop hésité sur l'horrible participe passé d'un verbe
intransitif employé pronominalement, sauf lui... qui ignorait la règle et sans
se poser la moindre question écrivit correctement : "Les fêtes se sont succédé
jusqu'au lendemain".
Dès lors, sa réputation fut établie. Son aura grandissante. Sa compagnie
recherchée.
On conjectura que son nom y était pour quelque chose. On y vit une forme de
prédestination. On chercha à s'attirer ses bonnes grâces, à lui soutirer de
précieuses informations.
Mais sa chance n'était pas transmissible. Jamais, aucune des combinaisons qu'il
donna bien volontiers et gracieusement à qui l'en priait, ne gagna plus du
modeste remboursement de la mise.
On voulut l'inciter à jouer, puisqu'il allait gagner, du moins le croyait-on.
Mais, rien à faire, Charles Baptiste était vacciné contre le jeu !
L'argument imparable qu'il finissait par opposer à ceux qui voulaient
l'entraîner sur la pente du vice, c'était : "À quoi bon jouer, si je peux gagner
en faisant l'économie de toute mise de fonds initiale ?"
La seconde fois que Charles Baptiste gagna malgré lui, ce fut lors de
l'écroulement de la tour nord du château.
Cette tour était branlante. Tant et si bien qu'à la fin elle chut. En plein
jour, sous une pluie d'orage. Un tas de pierres s'en alla rouler jusque dans la
cour de Charles Baptiste. Un gros bloc s'en vint même cogner à son huis.
Notre homme, qui croyait le vacarme dû à la colère céleste, s'en vint ouvrir
pour trouver plusieurs mètres cubes de pierres et de terre répandus dans son
jardin. Mais un éclat brillant attira soudain son regard. Il s'approcha,
constata, chercha et trouva : un louis d'or s'était échappé d'une boîte à
gâteaux, cachée depuis on ne sait quand, derrière une pierre escamotable dans un
mur de la tour. La boîte contenait deux cents louis, pas un de plus, pas un de
moins, qu'il retrouva, éparpillés parmi les éboulis.
Après moult palabres et force consultations, il fallut bien se rendre à la loi :
l'inventeur du trésor avait droit à cinquante pour cent de la découverte !
Mazette ! Cet orage-là valait bien celui de Brassens !
Où s'arrêterait donc cette chance insolente ?
La superstition se nourrit de l'expérience et de la tradition par ici. Et, nul
n'en doutait, en vertu de l'adage "jamais deux sans trois", un nouveau coup de
chance devait advenir à Charles Baptiste. Il gagnerait encore, c'était acquis.
Le seul problème était de savoir quand et comment.
On attendit longtemps. Presque aussi longtemps qu'entre la survenue des deux
premiers événements. Mais, on n'est pas pressés, par chez nous. Le pays est à
l'écart de tout, même de la précipitation.
Charles Baptiste Grollot avait fait sa vie. Enfin, si l'on peut dire, puisqu'il
était resté garçon. Il avait repris le commerce d'horlogerie-bijouterie de ses
parents et regardait passer le temps, au rythme conjugué des montres, horloges,
pendules et carillons, des baptêmes, communions, fiançailles et mariages de tout
le canton.
Mais, pour tout dire, on commençait à trouver le temps long. La prédiction ne se
réaliserait-elle donc pas ? Ce serait bien la première fois.
Charles Baptiste venait d'entrer dans sa quarantième année lorsque mourut son
parrain, notaire à V. Veuf de bonne heure, pendant dix bons lustres, il avait
fait sa pelote, au profit d'un fils unique et de quelques bâtards, disséminés
dans les bourgs environnants et tous couchés sur son testament.
Le fils légitime hérita de l'étude et de toutes les valeurs mobilières. Chacun
des bâtards d'un immeuble jadis hypothéqué chez le tabellion par des
propriétaires impécunieux. Et, vous l'avez deviné, Charles Baptiste était du lot
des héritiers. Sa mère était bien sa mère, mais son père un peu moins. Voilà
comment il est devenu propriétaire de l'Hôtel de la Poste, le seul que nous
ayons au village.
La rumeur constata rapidement que chacun des gains inespérés de Charles Baptiste
était de valeur croissante, selon une échelle qui commença à donner le vertige.
À ce compte-là, qu'allait-il gagner la prochaine fois ? Car l'affaire était
entendue, il ne pouvait pas ne pas y avoir de prochaine fois. Cette série se
poursuivrait, c'était écrit. On en aurait mis sa main à couper.
Commères et anciens conférèrent. On chuchota à la veillée ou à la fraîche (nous
préférons encore nos conversations au babil de la télévision).
Mais pourtant, c'est de là que vint le miracle attendu.
L'Europe s'agrandissait. Nous n'y étions plus qu'un confetti. Et le premier
gagnant d'Euro millions, le dernier avatar du Loto, tardait à se faire
connaître. Un pactole de quinze millions d'euros l'attendait à Paris. En nos
esprits fertiles germa bientôt l'idée que son heureux propriétaire était parmi
nous.
Charles Baptiste, c'était certain, avait succombé à la tentation de forcer sa
chance. On épia ses déplacements, pour le cas où il aurait décidé d'aller
recueillir son prix en catimini. En vain.
Une délégation du Conseil Municipal finit même par aller l'interroger, car s'il
était le gagnant, il fallait que le village puisse organiser des festivités à la
mesure de l'événement et cela ne pouvait s'improviser.
Hélas, il démentit.
Et il fallut bien le croire, puisque le vrai gagnant se dévoila et fut
photographié en compagnie d'un chèque géant. Et de déclarer aux foules ébahies
qu'il allait voyager, acheter un château à restaurer et partager son gain avec
ses frères et sœurs.
Malgré notre déception, tout cela nous parut bel et bon et quelqu'un proposa
même de lui suggérer l'achat de notre château, dont la tour attendait toujours
d'être relevée, depuis plus de vingt ans.
Ce fut inutile.
Un mois plus tard en effet, Charles Baptiste Grollot faisait, à son tour, la une
des journaux locaux, car il venait de recevoir en partage la somme de 500 000
euros. Et la presse de titrer avec ironie : "Loto : cinq cent mille euros à...
M. Grollot !" ; "Comment gagner au Loto sans jouer ? " ; etc.
Le gagnant d'Euro millions avait tenu sa promesse. C'était un des demi-frères de
Charles Baptiste Grollot !
Une chance pareille, ça ne s'invente pas !
Notre village est devenu touristique. Son grand homme a relevé la tour du
château. L'hôtel de la Poste ne désemplit pas de l'année. On vient de la France
entière et même de beaucoup plus loin voir, toucher l'homme qui gagne sans
jouer, respirer l'air qu'il respire. Et surtout se loger, se restaurer et
acheter chez nous.
Le commerce n'a jamais été aussi florissant.
On dit même qu'il y a maintenant plus d'un millionnaire au village.
Au Syndicat d'Initiative, trône un bocal de billes.