Richard Bresson
Ce n’était qu’un simple
jouet en bois, avec une musique à l’intérieur, un manège des années cinquante
qui endormait les yeux naïfs des enfants. Ce n’était qu’un petit tambour rouge
cerclé de bleu qui entraînait dans sa ronde mécanique des personnages
sympathiques : un garçonnet habillé en marin, un garde anglais et son énorme
bonnet de poil, une fillette aux tresses volantes et un minuscule train aux
wagons en forme de cube. Au centre du tambour, un mât sucre d’orge se dressait
fièrement ; sous le chapiteau rouge qui le coiffait, cinq bras soutenaient dans
le vide des avions colorés et leurs oursons pilotes, suspendus à de fragiles
ficelles. Et quand les parents remontaient la grosse clef de métal cachée sous
le jouet, le manège égrenait sa mélodie et les jeunes esprits grimpaient dans
les avions, pour une destination inconnue des adultes. Les couettes se
transformaient alors en blancs nuages et le pays des rêves ouvrait ses
frontières aux pyjamas bleus ou roses. Ce n’était qu’un jouet en bois peint, un
cylindre de métal aux aspérités ordonnées qui sans cesse se heurtait aux lames
musicales, un ressort qui prenait des forces à chaque tour de clef.
Ce n’était qu’un petit
rien sans valeur comme il en traîne souvent dans les chambres d’enfants. Certes,
mais c’était ma chambre, mon premier jouet, du moins le premier resté gravé dans
ma mémoire naissante. Ma première peine aussi, issue d’une injuste confrontation
entre la rude réalité et l’idéal enfantin ; car, quand il disparut de mon
univers, ma vie bascula, le monde devint incompréhensible, les autres enfants
méchants et certainement tous voleurs. Et mes parents menteurs. Non ! Oursons et
avions n’avaient pas pris leur envol pour un pays lointain, le petit train
n’avait pas emporté les cubes dans un long tunnel sous la mer, le garde n’était
pas rentré à Londres pour présenter le marin et les couettes volantes à la
reine. On me cachait la vérité, quelqu’un me voulait du mal, un kidnappeur de
manège peut-être. C’est ainsi qu’un caractère se forge, c’est ainsi qu’on
devient négociant, commerçant ou diplomate, toutes ses professions où la
méfiance est de mise ; c’est ainsi que l’on découvre l’égoïsme adulte, le temps
des mensonges.
Je l’ai appris bien plus tard par une vieille tante bavarde, le manège n’avait
pas résisté à la chute qu’un plumeau maniaque lui occasionna et malgré les
tentatives héroïques d’un père plus intellectuel que bricoleur, n’avait jamais
retrouvé une apparence digne de ma considération. Le conseil de famille avait
donc décidé sa disparition définitive, un gros chagrin vite oublié valant mieux
qu’une peine éternelle. Naïfs parents, le temps de leur jeunesse était loin,
cassé ou pas un jouet fétiche est toujours irremplaçable. Et mon chagrin fut
bien plus gros que leur manque de jugement.
Quarante années se sont
écoulées et de nombreux tours de clef ont entraîné ma vie. Le ressort de mon
énergie est tendu à son maximum mais, dans mes rêves, je voyage toujours dans
les mêmes avions pilotés par des nounours facétieux. Cette histoire est banale
me direz-vous, chacun d’entre vous possède une anecdote de ce genre, réelle ou
inventée et remodelée par les ans qui passent ; tout le monde se raccroche aux
images de son enfance, celle du temps de l’innocence, de la liberté, de
l’insouciance. Pourtant, combien d’entre vous ont, à la croisée d’une allée de
brocanteurs, retrouvé en chair et en os l’objet de leur première émotion,
combien d’entre vous ont pleuré devant un vieux bonhomme de pucier qui se
demandait quel prix il pouvait tirer de ce simple jouet de bois, de ce manège au
mécanisme cassé, de ce tambour aux couleurs délavées, aux personnages manquants,
aux trois avions rescapés d’une guerre inconnue, au garde revenu de Londres sans
le marin, aux cubes disparus dans le fond d’un tunnel sous la mer.
Combien ! Je ne vous dirai pas le prix que je l’ai payé, ce serait une injure à
mon enfance, mais aussi peu bricoleur que je sois - rappelez-vous le père - je
jure que mon jouet sera réparé et beau comme un tambour quand naîtra mon
petit-fils.
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