Le jardinier n'aimait pas les fleurs

Nicole Amann

 

 

Le maillet du juge s'abattit sur la table du tribunal à trois reprises, dans un bruit d’enfer.

- Accusé ! Levez-vous !

 Les yeux rivés vers mon avocat et les jambes tremblantes ; j’obtempérai.  Docile comme un agneau.

- Mohamed Tahar, la Cour vous...

- Momo, Msieur !

D'un geste lent, le  magistrat fit glisser ses grosses lunettes en écaille sur la pointe de son nez et jeta un coup d'oeil rapide sur ses notes.

- En effet ! Mais nous sommes dans une Cour d’Assises, ici. Nous vous appellerons donc Mohamed.

La salle attendait le verdict dans un silence total. Le juge reprit.

- Mohamed Tahar. En vertu des pouvoirs qui me sont conférés…

Il s'interrompit pour ménager le suspense. La foule s'impatientait. Un long soupir envahit la pièce.

Mon cœur se mit à battre de plus en plus fort. Je retins ma respiration.

- En vertu des pouvoirs qui me sont conférés ; la Cour vous condamne  à la peine capitale.

Cela fit l'effet d'une bombe. L'assistance se leva et applaudit la sentence de mort.

J’allais être guillotiné en place publique. Ma mère, assise au premier rang, laissa échapper son sac et le contenu se renversa sur le sol. L'avocat de l'accusation se précipita pour ramasser les dizaines de billes, des agates et des calots multicolores, qui s’en échappaient en rebondissant avec fracas. Mon défenseur, désemparé par l'annonce d'un jugement aussi sévère, se dirigea vers la barre, jeta sa veste en l’air et se lança dans une danse du ventre effrénée. Impassibles jusque là, les membres du jury entonnèrent des youyous festifs. C'est à ce moment précis du procès que j'entendis à nouveau une succession de martèlements.

Ces bruits secs et rapides me réveillèrent en sursaut et marquèrent la fin de mon cauchemar.

Alors, la voix brutale de ma mère, à travers la porte de la chambre, me souleva du lit.

     - Momo, tu vas être en retard. Ouvre !

     - Ouais, j’arrive…

Le corps en sueur et l'haleine pâteuse, je fis des efforts surhumains pour appréhender la situation. J’avais rêvé ! Afin de calmer d'éventuelles craintes, je répondis aux appels de ma mère, étonnée de trouver la porte fermée à clé.

- Allez, bouge-toi !

     - J’ suis réveillé. T'inquiète pas, je vais me lever !

     - Dépêche-toi. Tu ne dois pas décevoir Madame Blaire. Tu le sais !

 

Un premier coup d'œil vers le réveil m'invita à me hâter. Il ne me restait que trois quarts d'heure pour arriver chez Madame Blaire, mon employeur depuis bientôt trois mois. Un emploi de jardinier chez une dame aisée, trouvé grâce à l'adjoint au Maire. Et pour aider maman, veuve, sept enfants à charge, il m'a pistonné. Madame Blaire, était une de ses amies personnelles. Pingre, elle avait su fermer les yeux sur mon passé de petit dealer en échange de mes services faiblement rémunérés.

 

Je sortis de la chambre et me faufilai discrètement dans la salle de bains. J'ai dû brûler les étapes. Douché en cinq minutes, habillé en trois dans le costume de mon défunt père.

 

Le ventre vide, je dévalai les marches de l'escalier de l'immeuble. Cinq étages à descendre à pied, à cause de l'ascenseur encore en panne.

 

En quittant l’immeuble, j'avais déjà enlevé ma cravate. Enfin celle de mon défunt père ! L'avais glissée au fond de ma poche. Je ne supportais plus les railleries des jeunes du quartier sur mon passage. Ils se gaussaient de ma tenue. Heureusement, je ne les croisais pas très souvent. A l’heure à laquelle je partais travailler ; ils venaient, la plupart du temps,  à peine de se coucher.

 

Tête baissée, je passai rapidement devant les carcasses des voitures brûlées la nuit du 14 juillet. J'approchai de l'abri bus tagué et attendis. J'aurais pu attendre longtemps lorsqu'un klaxon tonitruant me fit sursauter. C'était Nabil. Mon cousin. Enfin un cousin éloigné. Je n'ai jamais vraiment su. Lui non plus d'ailleurs.

 Il freina et baissa la vitre.

- Hé Momo, t'es pas au courant. Y'a grève. Tu vas chez ta vieille ?

Ça faisait à peine quelques semaines que j'avais été recruté et tout le quartier savait déjà où je travaillais. Le téléphone arabe !

- D'abord, c'est pas MA vieille. Puis, occupe-toi de tes oignons !

- Ca va, t'énerve pas. Je disais ça, comme ça. Tu montes ?

Je n'avais pas le choix. Heureusement Madame Blaire n’habitait pas trop loin. Je pris place à ses côtés.

- Comment tu la trouves ma tire ?

- Pas mal !

- Pas mal ? T'es difficile toi. Un turbo diesel. Direction assistée. ABS et tout et tout. Pas une voiture de jardinier.

 Pour une fois, je m'abstins de répondre et tournai le visage comme pour observer le paysage. De toute façon, nous étions arrivés. Nabil arrêta sa voiture près du portail. Je descendis sans prononcer une seule parole. Nous nous étions tout dit.

 

Je traversai la longue allée, pris sur la gauche et m'engageai dans un chemin plus étroit, au bout duquel se dessinait déjà la maison de Madame Blaire. Une demeure imposante aux volets violets. Je sonnai. Aussitôt Madame Blaire fit son apparition, vêtue d’un tailleur strict de chez Chanel. Elle m'attendait. Elle ne souffrait aucun retard. Exigeante, méticuleuse et pointilleuse, elle consultait toujours sa montre à mon arrivée. Elle m’accueillit d'un regard désapprobateur. Ses petits yeux perçants me dévisagèrent de la tête aux pieds. Je me sentis mal à l’aise. Elle fronça ses sourcils épais et souffla, exaspérée de m’avoir attendu quelques minutes.

Affublé de mon complet ridicule, je lui marmonnai deux, trois excuses. Un de mes frères avait été malade. J'avais dû appeler les urgences. Et pour finir la grève des conducteurs de bus. J'en faisais trop. Je le sentais bien. Devant son désintéressement total, je me tus. Elle parla.

     - Bon Mohamed, ce matin, vous allez tailler les rosiers, tondre la pelouse, arroser les géraniums et les acacias…

Elle fit une légère pause.

     - Il faut aussi replanter le cactus qui étouffe dans son pot, balayer la terrasse, recouverte de gravier à cause du vent.

Alors que je croyais sa  liste achevée ; elle reprit son souffle avant de poursuivre.

      - Tant que j'y pense, Dora est encore malade aujourd'hui. C'est elle qui achète chaque matin le pain et le journal. Vous pourriez vous en charger exceptionnellement ?

L’intonation ascendante de sa voix était trompeuse. Ce n’était pas une question ; mais bel et bien un commandement. Le ton restait ferme.

      - Pensez à demander deux baguettes bien souples.  Veillez surtout à ce qu'on ne vous serve pas du pain de la veille. Demandez-leur une petite note. Venez, je vous donne de l’argent.

 

Elle alla chercher son porte-monnaie dans le salon. Un porte-monnaie en cuir marron signé Dior.  Elle me tendit un billet de dix euros et s’en retourna à ses activités. Elle m'avait épuisé avant même de me mettre à l'oeuvre. Jardinier, ça pouvait passer. Mais voilà qu'elle me prenait pour Dora, sa bonne à tout faire. Pauvre Dora, au service de Madame depuis 10 ans. Je la décorerais de la médaille du Mérite si ça ne tenait qu’à moi.

 

Je m'exécutai pourtant. Quarante minutes plus tard, je pénétrai à nouveau chez Madame Blaire. Elle tenait une lettre à la main et semblait préoccupée et nerveuse à la fois. Ce n'était pas bon signe pour moi. Elle avait ôté ses lunettes. Ses yeux rougis et gonflés trahissaient son émoi.

 Elle saisit les flûtes, les tâta pour en vérifier la souplesse, récupéra son journal et les tickets de caisse en silence.  Après avoir vérifié la monnaie, elle me fit signe de disposer, puis se dirigea vers la véranda.

       - Dis surtout pas merci à Momo, tête de bique !

 

Je m'enfermai dans le garage. Enfilai ma tenue de travail. L’ancien employé de Madame Blaire avait aménagé un coin du garage avec la permission de Madame. Sur la petite étagère du haut du placard en fer gris reposait une trousse d’urgence pour les premiers soins. Juste en dessous, une barre métallique, garnie de deux cintres minables, portait mes habits de jardinier. Un casier au bas de l’armoire abritait ma paire de chaussures.

 

Une fois dans le jardin, je commençai par tondre la pelouse. Puis, j’arrosai les géraniums et les acacias au jet. Ce qui m’apporta un peu de fraîcheur. Au bout d'une heure, je rempotai le cactus et nettoyai la terrasse. Il ne me restait plus qu'à tailler les rosiers. Des dizaines et des dizaines de plantes aux fleurs rouges et blanches poussaient harmonieusement le long de la façade.

A peine avais-je touché la première fleur qu'une douleur atroce envahit ma main. 

- Manquait plus qu’ça ! Tu t’es bien arrangé, Momo. Allez, va te soigner !

 

Le sécateur rouillé avait coupé ma chair. J'aperçus une énorme entaille et un liquide rougeâtre s'échappait de la blessure. J’avais horreur du sang. Je lâchai l’outil et me précipitai vers le garage.

Je perdais du sang. De grosses taches rouges sillonnaient mon passage comme les cailloux du Petit Poucet. J'ouvris la trousse de secours, en vidai le maigre contenu sur l’établi : du coton, un flacon d’alcool à 90º, de la gaze et du sparadrap. Je soignai la plaie comme je le pus. A l’aide d’un gros morceau d’ouate, je chassai un filet de sang et nettoyai la blessure. Puis, je versai une bonne dose d’alcool sur la main avant d’enrouler le bandage. Alors que j'arrachais de mes dents un morceau d'adhésif ; je crus entendre des bruits au rez-de-chaussée de la maison. Je n'y prêtai guère attention tellement j'étais absorbé par mes soins.

 

Ces derniers achevés ; je m’avançai vers la véranda bien résolu à parler à Madame Blaire de cet accident. Elle se tenait debout, penchée vers le téléphone, comme pour composer un numéro. Elle m'offrait son  profil et regardait  en direction du bureau que je ne voyais pas.

      - Madame, j’ai quelque chose à…

A peine avais-je prononcé ces quelques mots, qu’elle tourna ses yeux méchants vers moi et fit un geste d’impatience. Le message était clair. Je dérangeais.

Je décidai de l’attendre dans le hall, à l'opposé de la véranda. Sur l’unique meuble de l’entrée, dans une corbeille, se trouvait la lettre qu'elle tenait entre les mains ce matin même. Posée là, ouverte.

 Alors, poussé par la curiosité, je passai lentement et lus le contenu.

Maman,

J'ai besoin d'argent. Je passerai lundi matin. Ce sera la dernière fois. Ne me laisse pas tomber. C'est une question de vie ou de mort.

Ton fils

 Elle avait donc un fils ! Je ne l’avais jamais vu. Dora ne m’en avait jamais parlé. Et visiblement ce fils avait de sérieux problèmes d’argent.

Comme Madame  Blaire s’éternisait près du téléphone, je décidai de nettoyer les taches de sang que j’avais laissées un peu partout. Dans le jardin, je récupérai le tuyau d’arrosage sur la pelouse et m’aperçus soudain que le sécateur avait disparu. Je  tirai le tuyau jusqu’au garage et ouvris le robinet. Je dirigeai le jet vers les traces qui s’éclaircissaient et s’agrandissaient en auréoles rosées. Je ramassai les boules de coton rougi et les bouts de sparadrap et les jetai dans la poubelle. Pour finir, je rangeai le contenu de la trousse de soins dans l’armoire.

Lorsque tout fut net, je m’approchai de la véranda bien décidé à mettre Madame Blaire au courant de ma douloureuse aventure.

-             Cette fois-ci, tu vas lui parler, Momo ! Te laisse surtout pas intimider. Après tout, t’as eu un accident ! T’es dans ton droit.

 

Mais, alors que je  pénétrais dans la pièce, j'aperçus Madame Blaire étendue sur le sol, le sécateur enfoncé dans la gorge. Elle nageait dans une énorme mare de sang. Apeuré par la scène, je restai un long moment debout sans réaction. Comme paralysé par un monstre qui m’avait bloqué le passage. Un bruit de pas me redonna la force de bouger.

      - Y’a quelqu’un ? Au secours ! Aidez-moi !

Contrairement à toute attente, les pas s’accélérèrent. Instinctivement, je courus en direction du bruit pour chercher de l'aide. J'eus le temps d'apercevoir une silhouette s'éclipser à grandes enjambées avant de disparaître totalement.

Encore sous le choc, je retournai vers Madame Blaire pour tenter de lui porter secours. Mais elle ne bougeait plus. Ne respirait plus. Au moment où j'aperçus le combiné sur le sol ; j'entendis une voix lointaine s'échapper de l'appareil. Je le saisis et le portai à mon oreille.

- Madame, répondez. Ici la police. Que voulez-vous ?

- Elle... elle est morte. Il l'a tuée. Il est parti. C’est atroce. Venez vite !

Des paroles incohérentes s’échappaient de ma bouche. Je ne contrôlais pas la situation. Je lâchai le téléphone par terre et quittai la pièce en attendant la police. Complètement sonné, je m'assis sur le fauteuil du salon. Chose que Madame m’aurait interdite.  Et j’attendis.

La police ne fut pas longue à arriver ; mais les minutes me semblèrent interminables.

Les policiers m'interrogèrent longuement. Effrayé par leurs questions incessantes, je retraçai mon emploi du temps en bafouillant.

 

Au fil des interrogatoires, de témoin principal, je devins très vite suspect. Le sang nettoyé dans le garage appartenait à mon groupe. Les empreintes sur le sécateur étaient les miennes. La soi-disant lettre du fils avait disparu. L'argent que Madame Blaire avait caché dans son bureau s’était envolé, comme par enchantement. Ma patronne avait tenté de prévenir la police, alors que j'étais encore dans la maison. Les voisins n'avaient vu personne s'enfuir de la maison en courant. Et j’étais bien placé pour savoir que Dora était absente ce jour-là. Tout se retournait contre moi.

 J'étais donc coupable. Le coupable idéal. Mon casier judiciaire m'enfonça. Dealer dans un passé récent, je n'avais pas su m'intégrer et profiter de la chance que la société m'avait offerte. Je fus incarcéré à la prison des Baumettes en attendant le procès.

 

       - Accusé ! Levez-vous !

D'un geste lent, le magistrat fit glisser ses grosses lunettes sur la pointe de son nez et jeta un coup d'oeil rapide sur ses notes. La salle attendait le verdict dans un silence total. Puis le juge reprit.

      - Mohamed Tahar, la Cour vous condamne à une peine incompressible de 30 ans pour meurtre avec préméditation sur la personne de Madame Suzanne Blaire. Aucune circonstance atténuante ne vous a été accordée.

 

Le maillet du juge s'abattit sur la table du tribunal à trois reprises. Dans un bruit d’enfer…

                          
  © Juillet 2003 - Nicole Amann -Tous droits réservés.