Le grand zèbre
Mireille Disdero
Rien d'autre ici que la rumeur du vent dévergondant les mouettes, l'agitation
qui dans l'ombre se tait pour travailler au corps les basses eaux du port. Alors
la nuit se rue sur les silhouettes qui la traversent, celle tout en jambes du
Grand Zèbre qui pousse la porte du Vietnamien.
Il veut un bo-bun qui déborde des lèvres. Hué secoue la tête, tandis que l'autre
lui apprend le dialogue d'un sourd. Pourquoi cette fille, par terre sur les
marches de l'opéra, avec ses trois sacs gris de crasse ? 17 ans pas plus, dans
la rue allongée pour dormir sur la dalle. Le Grand Zèbre, saisi, pense à la
guerre du feu, aux loupiotes à préserver dans le monde noir... Et les
restaurants autour brillent d'indifférence.
Longtemps après, l'estomac bordé de nouilles chinoises, le Grand Zèbre s'érige,
déchirant la nappe en papier qui le suit aussitôt. Monsieur Hué se précipite
avec son saké au cobra. Le grand préfère le scorpion... Monsieur Hué ! Celui-ci
fait demi-tour mais pour lui c'est du pareil au même. Quand la bestiole est
dedans elle y est. Alcool, formol, les dards quels qu'ils soient dans l'ivresse
se mélangent et ne valent plus rien.
Maintenant le Grand Zèbre s'agite. Il sent sous sa chair que c'est tout près, à
quelques rues de là, sur une grande avenue qui en verra d'autres. C'est là, sur
l'instant. Et lui, comme un théâtreux de boulevard, joue à la dînette depuis
plus d'une heure, ne parvenant pas à décrocher son grand derrière du siège.
Manteau assorti à la nuit. Porte sur les reins. Claquements de fouet des pas
jusqu'à la course.
D'un seul coup le voilà qui sort puis qui court vers la fille allongée sur les
marches, son MP3 contre le coeur. Juste la zique. Se fondre un peu, beaucoup,
pas vraiment passionnément. Juste la zique et elle. Le Grand Zèbre accélère vers
les travaux du tramway.
Des gravats
des nervures
des saignées... des pierres et des coeurs pareils
Il est tard. Le café... puis la nappe et... le scorpion dans la bouteille.
Quelle foutaise hein, les gars. Aucun gars à l'horizon. Seulement les marches,
l'ombre d'un doute qui approche et la rumeur du vent dévergondant les nuages
là-haut.
Vraiment, il est très tard quand le grand s'arrête devant l'opéra. A bout de
souffle et d'ailes fouettées par le mistral, les mouettes plongent dans ses yeux
qui se déchirent et pleurent comme on hurle à la mort. D'un seul coup, sur le
ciel blue black.
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Hiver 2007 -
Mireille Disdero - Tous
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