
L'effet mer
Franck Galliot
Lorsqu’il ouvrit les yeux, Ancelme mit
un certain temps à reprendre ses esprits. Il commença par se dégager en
recrachant le sable qui l’étouffait. Une fois debout, il constata qu’il se trouvait
dans la cour du château. Seul. Il voulut appeler mais le cri ne dépassa pas ses
lèvres. D’un revers de main, il essuya son front poisseux tandis que son cœur
battait sourdement. Des images violentes se croisaient dans sa tête. Des images
de guerre. Alors, la mémoire lui revint : le siège patient de l’armée anglaise,
l’épuisement des réserves de vivres du château, l’assaut fougueux de l’ennemi
galvanisé par une trop longue attente, la prise de la première enceinte
submergée par le nombre, le repli désespéré du seigneur et de quelques soldats
dont Ancelme faisait partie et enfin l’énorme boulet qui s’était abattu devant
lui dans un épouvantable fracas. Et puis plus rien.
Ancelme inspira profondément pour
chasser l’angoisse qu’il sentait monter. Le soleil avait disparu derrière la
muraille ébréchée. Il s’arrêta soudain de respirer, le regard plissé en
direction de cette dernière. Après quelques foulées hésitantes, il plaqua une
oreille attentive contre la pierre. Un grondement sourd s’en échappait. Incapable
d’en déchiffrer l’origine ou la nature, Ancelme prit la direction du donjon.
Tandis qu’il grimpait l’escalier à vis, il tenta de faire le point. Depuis
qu’il s’était réveillé, il n’avait pas constaté la moindre présence humaine ou
animale dans le château. Ce qui s’expliquait difficilement compte tenu de
l’inextricable agitation qui y régnait avant qu’il ne sombre dans
l’inconscience. Et même dans l’hypothèse où il serait resté longtemps dans cet
état, cela ne pouvait justifier l’absence totale de corps et d’armes. Il y
avait là quelque chose de bien étrange. Pourtant, parvenu sur la terrasse, son
inquiétude laissa brusquement la place à l’effroi tant le spectacle qui
s’offrait à lui était dantesque. Où qu’il porte son regard au-delà des
remparts, le paysage n’était plus qu’une immensité liquide. Il distinguait
certes la côte mais il était désormais impossible de la rallier sans
embarcation. Situé à proximité immédiate de la mer, le château de Trémazan
était néanmoins dressé sur un affleurement rocheux, ce qui excluait l’horrible
réalité dont Ancelme était le témoin. Que s’était-il donc passé pour que la mer
ait réussi ce tour improbable ? Avait-elle emporté ses compagnons à moins
qu’ils n’aient eu le temps de fuir ? Un grand fracas retentit soudain derrière
lui. Une puissante vague venait de s’abattre sur la muraille qui s’effondra
aussitôt, laissant l’eau glacée s’engouffrer dans la brèche. La vie de l’archer
ne tenait désormais plus qu’à un fil. La nuit qui tombait doucement s’annonçait
longue et périlleuse. C’est alors qu’Ancelme pensa au Maître. Comment diable
n’y avait-il pas songé plus tôt ? Si la présence de l’océan demeurait un
mystère insoluble, la disparition de ses compagnons pouvait désormais
s’expliquer. Ils avaient dû suivre Pierre-Louis, le Maître du château. Et
puisqu’il se trouvait recouvert de terre et de sable, ils ne l’avaient pas vu.
Mais alors, pourquoi tous les corps des autres victimes avaient disparu ? Las
de ne pouvoir répondre à toutes ces questions, Ancelme se laissa choir au sol,
désespéré. Tandis qu’une brise glaciale engourdissait ses muscles et son esprit
résigné, le souvenir de Pierre-Louis focalisa ses dernières pensées. Il était
son unique espoir. L’archer connaissait le profond attachement que lui portait
le Maître. S’il s’était rendu compte sa disparition, il remuerait ciel et terre
pour venir le rechercher. Il s’endormit
donc sur ce bien maigre espoir.
A son réveil, les étoiles
scintillaient dans un ciel vibrant d’une clarté mortelle. Le corps ankylosé,
Ancelme dut puiser dans ses ultimes ressources pour parvenir à se lever. Loin
de se calmer, l’océan avait encore grossi et emporté dans sa fureur les deux
tours ainsi que la muraille d’enceinte. Seul le donjon avait résisté. Un frêle
esquif condamné à brève échéance. Ancelme leva les yeux vers le disque lunaire
qui illuminait d’un halo mordoré ce spectacle infernal. Il pria pour le salut
de son âme tandis qu’il sentait le donjon céder. La partie où il se trouvait
s’effondra et la puissante tour se transforma en un vague mamelon. Ancelme se
releva tant bien que mal. Le bruit des vagues était maintenant assourdissant et
les embruns lui lacéraient le visage. Il vit soudain s’approcher une vague
monstrueuse. Elle le recouvra de son ombre sinistre, tel un linceul d’écume.
Ancelme ferma les yeux et sentit son corps violemment enlevé dans les airs.
Entamait-il déjà son ascension vers le Paradis ? En rouvrant les yeux pour
évaluer son sort, il aperçu le Maître ! Enfin !
Pierre-Louis exultait. Il avait passé
la journée à la plage avec ses parents. Son père l’avait aidé à construire une
réplique en sable du château de Trémazan dans lequel il avait vécu une partie
de son enfance. Il avait mis beaucoup de soin à reproduire les moindres détails
dont il se souvenait. Puis chacun avait choisi son armée et Pierre-Louis
s’était efforcé de défendre les accès du château face aux assauts de l’armée
anglaise conduite par son père. A la fin de la journée, l’enfant avait ramassé
ses soldats et laissé son royaume éphémère à l’appétit de la marée montante.
Tandis qu’il courait vers la voiture
annoncer la bonne nouvelle à ses parents, Pierre-Louis serrait fermement son
archer contre lui : Ancelme, son soldat préféré, qu’il avait bien cru ne jamais
revoir.
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