Le couvent

Thierry Ferrand

 

 

La vie nous réserve parfois des surprises. L’histoire que je vais vous raconter est authentique, bien que paraissant irréelle. Tout commence un beau matin de juillet, il y a quelques années, pour être plus précis le deux juillet 1996. Je faisais alors mes études d’ingénieur à Paris. Le matin j’aimais flâner dans le vieux Paris, plus principalement aux alentours de Notre Dame. Ce matin-là le ciel était limpide dès 9 h. Par beau temps les peintres sortent leur chevalet, et il n’est pas rare qu’une dizaine d’entre eux peignent Notre-Dame. Tout de suite mon attention fut attirée par une jolie silhouette, une jeune fille brune d’une vingtaine d’années. Comme attiré par je ne sais quelle force, je me dirigeai vers elle, lui disant quelques mots, une phrase banale.
-La journée va être belle, beau temps pour peindre.
Elle me regarda de ses grands yeux marron et me sourit, et à ce moment-là, je me sentis troublé par cette merveilleuse apparition, mon cœur battait la chamade. Ce jour-là j’eus toutes les audaces : étant d’un naturel plus que timide j’osai l’aborder, elle me répondit qu’elle poursuivait des études d’art contemporain. Puis quelques minutes passèrent, quand tout à coup me vint l’idée de l’inviter au restaurant, moi si timide d’habitude ! Inviter une inconnue, cela ne fut pas sans mal, et je dus passer par tous les états de la pâleur d’un linge blanc à la rougeur d’une tomate, me rendant on ne peut plus ridicule. Sa réponse fut aussi inattendue que ma question, ma grande timidité y était pour beaucoup, elle avait trouvé ça touchant.
- Oui
Donc le rendez-vous était pris le soir même à vingt heures, dans un petit restaurant Italien près de Notre Dame, Chez Nino.
L’attente du soir me sembla une éternité, il arriva enfin comme tout doit arriver. Je fus le premier sur les lieux 30 mm avant le rendez-vous, je me sentais anxieux, mal dans ma peau, je n’étais pas du genre à inviter une inconnue, mais ce fut plus fort que moi, un peu comme si je voulais retenir un rêve pour éviter qu’il ne m’échappe. Vingt heures sonnaient à la vieille horloge du restaurant et toujours personne. Le barman me regardait comme s’il avait compris en secouant la tête avec un sourire narquois. Puis l’horloge sonna une seconde fois, il était 20h 30 mais toujours rien : s’était-elle joué de moi, avait-elle eu un fâcheux contretemps ? Je me morfondais lorsqu’elle apparut, plus belle que jamais. Je me souviendrai jusqu’à mon dernier jour de cette apparition. Elle était vêtue ce soir-là d’une longue jupe à fleurs façon gitane contrastant avec un chemisier de satin blanc, portant à chaque extrémité de son col deux petits dauphins en argent sertis de deux pierres bleues faisant office d’yeux, mais avant tout le plus sublime en elle était son sourire. Elle aurait pu poser pour Modigliani. Il n’y avait aucun doute, elle était plus que jolie, elle était belle. Elle était différente des autres filles que je connaissais, ou plutôt je posais un regard différent sur elle, qui me laissait entrevoir sa grande générosité et ses qualités de cœur ; nos différences se ressemblaient.
Au bout de quelques minutes je sus son prénom, Marie-Agnès, et elle sut le mien, Pierre. Elle riait de toutes mes plaisanteries, moi qui n’étais pas au naturel un comique patenté. Puis minuit sonna, elle prit son sac, et disparut comme par enchantement, telle une Cendrillon des temps modernes. Ce soir-là je n’eus pas droit à une chaussure de verre mais à une petite feuille de carnet pliée en quatre où figurait son numéro de portable.
Ensuite il n’y eut pas un soir où l’on ne se vit pas, puis une année passa, je réussis avec brio mon diplôme d’ingénieur en informatique. Elle, de son côté, eut son diplôme de professeur d’art plastique. Le jour tant attendu arriva, le jour où elle devait me présenter à ses parents, des bourgeois de Dijon disait Marie-Agnès en parlant d’eux. Son père avait fait fortune dans la conserve, plus précisément dans la moutarde, LA MOUTARDE SAUNIER, la moutarde qui accompagne tous vos mets.
Sur la route qui nous conduisait de Paris à Dijon, Marie-Agnès ne tenait plus en place, elle se comportait comme une enfant qui part en vacances à la mer, elle était fière de présenter l’élu de son cœur à ses parents. A quelques kilomètres de Dijon Marie-Agnès me dirigea sur des petites routes de campagne, puis nous franchîmes une gigantesque entrée en fer forgé : la maison des parents de Marie-Agnès n’avait rien d’une petite masure, elle avait autant de fenêtres que de jours dans l’année. Les parents de Marie-Agnès nous attendaient sur le perron. Son père n’avait pas la prestance d’un grand PDG, il me faisait penser à un ouvrier agricole que mes parents avaient pour ami. Pour ce qui est de sa mère, elle incarnait très bien la gauche caviar, juste ce qu’il faut de classe mais pas trop, je reconnaissais même en elle des mimiques et des attitudes de sa fille. La journée fut agréable, les parents de Marie-Agnès, bien que très riches, avaient su rester simples, ils ne reniaient pas leur origine ouvrière.
Puis quinze jours plus tard, ce fut mon tour de présenter Marie-Agnès à mes parents. Mon père travaillait comme jardinier à la ville de Lyon, quant à ma mère, elle faisait des ménages et des repassages par-ci par-là afin d’arrondir les fins de mois. J’étais leur fils unique et aussi leur fierté, pensez, un ingénieur dans la famille, et qui plus est dans l’informatique ! Ma mère, ce jour-là, s’était mise sur son trente et un, même un peu trop, la reine d’Angleterre à coté d’elle aurait fait pâle figure. Pour ce qui est de mon père, comme dans toutes les circonstances, il savait rester simple et adopta tout de suite Marie-Agnès comme sa propre fille.
Les mois passèrent. Nos études terminées, il fallait trouver un emploi. Ce fut chose faite, le père de Marie-Agnès ayant des relations très haut placées, il me dénicha un travail dans la maintenance informatique dans une SARL près de Dijon, et Marie-Agnès n’eut pas à attendre : les jours qui suivirent elle reçut son acceptation dans un collège de Dijon. Malgré l’offre généreuse des parents de Marie-Agnès de nous héberger, nous dûmes partir à la recherche d’un appartement pas trop éloigné de nos emplois respectifs. Cela ne se fit pas attendre.
Tout commença par une partie de pêche que nous avions soigneusement préparée. Je me souviens c’était un samedi de mai, on avait dû chercher un coin tranquille et ombragé on avait longé la rivière sur plusieurs kilomètres pour finir dans le fin fond d’une forêt. La journée fut délicieuse, surtout sans la présence des parents de Marie-Agnès, au demeurant sympathiques mais un tantinet protecteurs, voire collants. Pour revenir à notre journée, bien qu’ayant bien commencé, elle se termina très mal : ma voiture avait disparu avec tous mes papiers d’identité à l’intérieur et nos portables. Il nous fallut marcher de longues heures mais en vain. L’intuition féminine de Marie-Agnès de vouloir emprunter un petit sentier eut un résultat désastreux. Les heures passèrent, le ciel bleu et cristallin du matin avait laissé place à de gros nuages noirs et monstrueux. La nuit tombait, des gouttes de pluie nous donnaient des sueurs froides, la nuit s’installait peu à peu, chaque bruit devenait étrange, l’orage grondait, la foudre tomba à quelques mètres de nous, finissant de nous terrifier, il fallait à tout prix trouver un endroit pour se mettre à l’abri. À quelques centaines de mètres dans la pénombre nous aperçûmes une masse sombre se détachant du ciel. Un son de cloche semblait nous appeler. Il nous fallut quelques minutes pour atteindre le bâtiment, j’ouvris une porte que les ronces retenaient ; là il y avait une pièce de dix mètres sur vingt mètres, deux petites fenêtres donnaient sur l’extérieur. La toiture, bien que visiblement en très mauvais état, ne comportait aucune gouttière. Nous nous mîmes dans un recoin de la pièce, bien serrés l’un contre l’autre, enveloppés dans une couverture qui nous avait servi le matin même de lit pour faire notre sieste. Nous eûmes du mal à nous endormir, chaque bruit nous terrassait, une cloche tintait interminablement, mais bon, il fallait voir le bon coté des choses : Marie-Agnès était blottie contre moi et malgré la peur nous étions aux anges dans notre petit nid douillet.
Malgré tout nous pûmes nous endormir et c’est une brise légère qui nous réveilla, accompagnée d’un rayon de soleil. Nous nous levâmes tous deux et ouvrîmes une porte de chêne aux gonds rouillés. Quelle ne fut pas notre surprise ! Nous avions passé la nuit dans un ancien couvent, ou du moins ce qu’il en restait. Le mystère de la cloche si effrayante était percé : la chaîne de la cloche était enroulée autour d’une branche d’acacia, et par l’action du vent elle carillonnait. Marie-Agnès était en admiration devant ce lieu pourtant envahi par les ronces et les herbes folles. Seule une petite chapelle devait encore servir en de rares occasions, sa porte était cadenassée et les vitraux protégés par d’épais barreaux. Une fois la visite terminée, nous dûmes songer à rejoindre Dijon. À l’entrée du couvent, un chemin nous conduisit à une étroite route goudronnée, et de là nous pûmes accéder à une ferme pour téléphoner.
Quelques jours passèrent. Puis un soir où les parents de Marie-Agnès étaient invités à un vernissage, elle eut l’idée d’un dîner aux chandelles, mais je compris qu’il était prétexte à une demande, et la demande devait être considérable, car elle avait sorti le grand jeu, un rouge à lèvres assorti à son tailleur rouge. Elle adorait le rouge et moi aussi, ses cheveux étaient défaits, nous bûmes deux verres de champagne pour nous mettre dans l’ambiance de la soirée, tout y était, même une polonaise héroïque de Chopin mise en sourdine. A la fin du premier plat, je vis dans le regard, dans les yeux limpides et marron de Marie-Agnès, une pluie d’étoiles, accompagnées de son splendide sourire. Elle ne me dit que quelques mots.
-Pierre, tu te souviens du couvent dans la forêt ?
-Oui
Je craignais le pire.
-Et bien il est à nous.
Après m’être étranglé avec une cuisse de poulet, je dus me rendre à l’évidence : elle ne plaisantait pas, mais c’était Marie-Agnès avec toutes ses extravagances, ce qui la rendait différente des autres femmes. Après tout, cela aurait pu être une gare, un hippodrome, un hôpital. Venant d’elle, plus rien ne m’étonnait.
Dès le lendemain nous étions à pied d’œuvre en compagnie d’un chef d’entreprise en maçonnerie. Le couvent était en piteux état : rien que pour la toiture il y en avait pour pas moins de 15000 euros, sans parler du reste. Le rêve de Marie Agnès était démesuré, mais papa était là pour que le rêve de sa fille se réalise.
Les trois semaines de vacances passèrent dans la rénovation du couvent, mais je n’étais pas seul, des cousins étaient venus me prêter main-forte, des travailleurs, mais aussi de bons vivants. Il n’y eut pas un soir où je me sois couché sans être éméché, et il fallut une bonne année pour que le couvent reprenne vie, mais le résultat était là. C’était devenu un magnifique endroit, à chaque voûte extérieure des glycines bleu ciel couraient, les murs étaient enduits d’un crépi d’un blanc éclatant. De plus, Marie-Agnès avait la main verte, les pommiers, les cerisiers, ainsi que les péchés avaient pris racine.
Au début la vie était paisible, le calme absolu, même trop absolu. C’est un ami amateur d’oiseaux qui me le fit remarquer : aucun chant d’oiseau, seul parfois le bruit du vent dans les branches. Sur le coup Marie-Agnès et moi n’y prêtâmes pas attention, puis ce même ami me fit cadeau d’un mainate. Le soir venu l’oiseau mourut. Curieux du phénomène, il réitéra l’expérience, mais cette fois avec des canaris moins fragiles, et le soir venu ils moururent de même. Nous pensâmes tous deux à des émanations de gaz, en l’occurrence du méthane : il y avait des marais non loin du couvent. Pour en avoir le cœur net, je fis faire des analyses des deux canaris, mais pas la moindre trace de méthane dans leur sang, aucune explication rationnelle, le laboratoire conclut à une mort naturelle.
Les jours passèrent, d’autres phénomènes curieux firent leur apparition. La nuit, on entendait des bruits de pas dans les greniers, sans que personne ne puisse y accéder. Les portes claquaient dans notre dos bien qu’on les ait fermées auparavant. Un soir Marie-Agnès aperçut une religieuse en blanc se diriger vers la petite chapelle, elle me fit signe de regarder, et j’eus le temps d’observer une masse blanche près de la chapelle. Notre petit paradis terrestre commençait à devenir un enfer, notre vie aussi. Marie-Agnès n’était plus la même : elle, d’habitude si gaie et pleine d’entrain, était devenue triste et mélancolique. Elle n’avait plus envie de ne voir personne, et puis surtout elle passait des nuits effroyables. Elle se réveillait en hurlant, avec toujours le même cauchemar : elle mourait étouffée la bouche pleine de terre.
Mais il y eut plus curieux encore : une nuit d’orage elle sortit de la chambre en chemise de nuit et alla gratter à mains nues la terre dans un endroit près de la chapelle. Je ne m’aperçus de son absence dans le lit que quelques dizaines de minutes après son départ. Je me levai et partis à sa recherche. Et là quelle ne fut pas ma surprise de la voir trempée jusqu’aux os, les yeux hagards, comme perdus dans le vide, grattant le sol, les mains en sang ! Je dus la gifler à plusieurs reprises pour qu’elle reprenne ses esprits.
En quelques mois Marie-Agnès était devenue dépressive, elle dépérissait de jour en jour. J’avais un ami psychiatre. Elle prit rendez-vous pour plusieurs séances. Un soir où Marie-Agnès était retenue à son collège, il vient me voir pour me parler d’elle.
-Pierre, je m’inquiète pour Marie-Agnès. Hier par hasard je suis tombé sur son dossier, dans les archives de l’hôpital : une tentative de suicide à l’âge de 16 ans ! Tu étais au courant ?
-Oui, mais elle n’a jamais voulu m’en dire plus. Je pense qu’il ne reste plus qu’une cicatrice à son poignet, sa blessure d’âme est encore mal cicatrisée.
-Il faut que je parle de ça avec Marie-Agnès, sa déprime peut être due à ce mauvais souvenir.
Quelques jours passèrent. Mon ami psychiatre la reçut dans son cabinet, elle avoua la cause de son acte suicidaire.
Elle prit place dans le divan et parla d’une voix remplie de trémolos.
-Pierre et toi, André, vous m’avez connue telle que je suis. Je n’ai pas toujours eu l’apparence que j’ai actuellement : à cinq ans je pesais 50 kg et c’est là que commença mon calvaire. Les petites moqueries de mes camarades devenaient de plus en plus cruelles : de « bouboule » j’étais passée à « la grosse vache, la grosse caille ». Lorsqu’on a 16 ans on le vit très mal, de plus les magasins ont très peu de vêtements pour les grosses. À 16 ans peser 106 kilos en mesurant 1,66m, chercher des vêtements s’apparente à un véritable parcours du combattant. Mais le plus grave était l’image que l’on avait de moi, la fille gentille et timide qui ne se sortait pas de garçon, et puis quel garçon aurait voulu de moi ? Oui, je sais, ce n’est pas le physique qui compte, du moins c’est ce qu’on me disait. Le peu de fois ou une copine me décidait à sortir en boite était pour moi une hantise. Attendre des heures sans qu’un garçon m’invite à danser, mais quel garçon aurait été assez stupide de vouloir s’afficher avec un gros tas ? Sourire, encore sourire aux copines, pour faire croire qu’on est heureuse, oui mais voilà, quand on est une grosse, aimer ou être aimée, on n’y a pas droit. J’étais devenue le taureau dans l’arène. Chaque mot cruel devenait une pique que l’on me plantait sur le dos. On peut dire que dans ce cas-là je n’étais pas un taureau mais une grosse vache. Le coup fatal me fut donné par mon père.
Un soir où il était à un cocktail avec des « huiles », comme il disait, j’eus l’idée ou l’inconscience de le rejoindre. Je le découvris en pleine discussion avec des gens sapés comme des princes, un verre de champagne à la main. Je m’approchai de lui, sourire aux lèvres.
-Papa, je peux avoir un verre de champagne ?
-Mademoiselle, vous faites erreur, je ne suis pas votre père.
Il m’avait reniée, il avait eu honte de moi, je dus rentrer seule chez moi en marchant sous la pluie froide, je ne la sentais même plus. Le premier réflexe en arrivant chez moi fut d’en finir avec la vie, je descendis dans la salle de bains, ouvris l’armoire de toilette pour me saisir du rasoir de mon père et sans même réfléchir je me tranchai les veines du poignet. C’est lui, mon père, qui me découvrit dans une mare de sang. Le toréador avait gagné : ses mots cruels m’avaient été droit au cœur. Par miracle je fus sauvée in extremis.
On me prescrivit un grand repos. Mon père était aux petits soins pour moi, honteux de ce qu’il avait fait. On me mit chez une tante qui avait une maison au bord de la mer, plus précisément à Port Barcarès. Elle était comme une mère pour moi. Mon problème était ma charge pondérale. Chaque semaine passée chez ma tante me valait de perdre du poids: de 106 kilos, en quelques mois, six en l’occurrence, je passai à 50 ! La grosse vache était devenue une ravissante minette, j’avais pardonné à mon père qui maintenant était fier de me présenter à ses amis, car il avait compris que même à 106 kilos j’étais sa fille, et il était fier de moi. Voilà tu sais tout.
Pendant quelques semaines, Marie-Agnès avait repris de l’assurance. La discussion l’avait soulagée. Mais l’accalmie fut brève, ses cauchemars reprirent de nouveau, ses hallucinations aussi : cette femme en blanc qu’elle voyait traverser la cour du couvent et se diriger en direction de la chapelle. Elle m’appelait pour me montrer ce qu’elle voyait, mais lorsque j’arrivais il n’y avait plus rien.
Et puis un soir elle me supplia de vérifier à l’intérieur de la chapelle, car elle avait aperçu une lueur blanche. Je m’exécutai aussitôt pour la rassurer : de toute façon qui aurait bien pu pénétrer à l’intérieur de celle-ci ? L’unique porte était cadenassée, les vitraux protégés de barreaux d’acier espacés de cinq centimètres. Tout d’abord je fus surpris, il y avait bien une lueur blanche à l’intérieur de la chapelle, mais je pensai que la lune claire et blanche se reflétait sur un des vitraux de la chapelle. Ce ne fut qu’à proximité qu’il n’y eut plus de doute possible : les hallucinations de Marie-Agnès étaient un phénomène bien réel ! Je pris un tabouret de bois qui traînait aux alentours de la chapelle pour me permettre de voir à l’intérieur de celle-ci.
Ce que je vis me tétanisa, mes membres tremblaient de toutes parts. À l’intérieur de la chapelle, une femme vêtue de blanc priait, elle était luminescente ; elle disparut pour réapparaître aussitôt, la face collée contre le vitrail. Mon cœur battait à tout rompre, le visage qui était en face de moi était celui de Marie-Agnès, un visage pâle, presque transparent, un regard vide de toute expression. Le plus effrayant est qu’elle avait la bouche pleine de terre, ses yeux brillants me glaçaient le sang. Puis elle disparut subitement de la chapelle, de la même façon qu’une ampoule électrique s’éteint.
Il me fallut quelques minutes pour reprendre mes esprits. Quand je revins à l’intérieur de l’appartement, Marie-Agnès se prélassait dans un fauteuil moelleux, un magazine féminin entre les mains. J’eus un regard surpris en l’apercevant. Comment avait-elle fait pour entrer à l’intérieur de la chapelle sans passer par la porte qui était verrouillée, mais était-ce elle ? Elle me questionna.
- Mon chéri, tu as pu voir cette lueur étrange ?
- Oui, c’était la lune sur les vitraux de la chapelle.
La nuit qui suivit me parut interminable. Tout se bousculait dans ma tête. J’en arrivais à douter de Marie-Agnès, mais pourquoi aurait-t-elle joué cette mascarade ? Le couvent était-il hanté par un esprit revanchard désireux de nous voir quitter les lieux ? Et pourquoi pas une énorme blague de mes collègues de bureau ? C’était décidé, le lendemain matin, je tirerais cette affaire au clair.
Le matin venu, Marie-Agnès m’embrassa amoureusement, enlevant tous les doutes que j’avais sur elle. Puis elle déjeuna et partit aussitôt donner ses cours au collège. En ce qui me concerne je pris quelques jours de congé pour tirer élucider cette affaire. Tout d’abord, vérifier le cadenas et les barreaux de la petite chapelle. Après de minutieuses vérifications rien ne m’apparut suspect. Je décidai alors de faire un saut à la mairie du village où la clef du cadenas de la chapelle était déposée. Elle ne servait qu’une fois par an, le jour de Pâques, et seuls le curé du village et une femme de ménage en avaient l’accès. La secrétaire de Mairie me fit remarquer qu’elle figurait en bonne place dans l’armoire à clefs, que personne ne pouvait l’utiliser sans une demande explicite au maire de la commune. Malgré une demande insistante pour les obtenir pour quelques heures, la secrétaire de Mairie me refusa l’autorisation, prétextant que la chapelle était classée monument historique. Par chance le maire de la commune fit une brève apparition au secrétariat, et il me donna la permission de me servir de la clef pour la semaine, tout en me recommandant de faire attention de bien refermer la chapelle après chaque visite. La chapelle était du douzième siècle et contenait quelques statuettes pieuses sculptées dans du bois de chêne.
Le retour au couvent ne dura que quelques minutes, car il me tardait de visiter la petite chapelle, et j’inspectai le lieu avec attention. Une allée d’un mètre cinquante séparait deux rangées de bancs de bois avec dossier faisant office de range-missels. L’autel était fait d’un marbre blanc dépoli par le temps, le christ régnait en maître cloué sur une croix de bois vernie et cirée. Les rayons du soleil pénétraient à travers les vitraux, apportant à l’endroit une sérénité mystique. J’eus beau fouiller les moindres recoins, aucune trace d’effraction, aucun indice pouvant me conduire à quelque hypothèse que ce soit. Je fus surpris dans ma réflexion par la voix de Madame Prichard qui me parlait depuis le seuil de la chapelle. Elle me rejoignit près de l’autel. Madame Prichard était une voisine d’un âge avancé, elle n’hésitait pas à nous rendre visite pour de futiles prétextes. Ce jour-là elle tenait en main un panier rempli de poires. Elle me regarda dans les yeux et me demanda tout net.
-Vous l’avez vue ?
Je lui répondis.
-Qui ?
-Eh bien, la dame blanche, le fantôme du couvent, sœur Véronique.
Je lui demandai plus d’explications, et elle fut étonnée que personne ne m’ait prévenu. Les apparitions se passaient la plupart du temps à l’intérieur de la chapelle. D’après les ouï-dire, l’arrière grand-mère de Madame Prichard lui aurait même parlé, du moins c’est ce qu’elle me raconta. J’étais sceptique face à ce genre d’histoires, j’étais comme Saint Thomas, il me fallait des preuves réelles. Une chose était pourtant sûre, et j’en étais moi-même le témoin : hier soir une femme vêtue de blanc était à l’intérieur de la chapelle, une femme qui ressemblait trait pour trait à Marie-Agnès.
Je remerciai Madame Prichard pour ses poires, et elle s’empressa aussitôt d’enfourcher sa bicyclette, prétextant que son mari la gronderait si elle était en retard.
En fin d’après-midi, Marie-Agnès fit la visite de la chapelle en ma présence. Elle se dirigea vers un banc près de l’autel, s’assit et se mit à gratter le vernis du dossier de chêne qui était devant elle avec ses clefs de contact, une manie qu’elle avait depuis sa tendre enfance. Je m’assis près d’elle, je fus surpris de l’état du dossier : le vernis était presque absent à l’endroit où elle grattait. Des traces qui ne dataient pas d’aujourd’hui à en voir le gris du bois, des griffures identiques à celles de Marie-Agnès. Puis elle se dirigea à proximité d’une des statuettes de bois, une statuette à l’effigie de Saint Pierre. Elle manoeuvra la statuette en la faisant pivoter sur son socle. L’intérieur du socle était creux, et elle en retira un chapelet d’argent aux perles de bois de noyer. Je l’interrogeai aussitôt.
-Tu le savais ?
-Non, je ne sais pas ce qui m’a pris, on aurait dit un souvenir.
Le soir venu le ciel était couvert de nuages gris, signe d’un orage violent. L’orage survint quelques heures après notre visite à la chapelle, il fut si violent que le réseau Edf fut interrompu. Dîner aux chandelles de circonstance. Je me souviens très bien de cette soirée : Marie-Agnès était méconnaissable, insaisissable, son sourire était devenu un soleil de tristesse, son regard était vide de toute expression, sur ses joues perlaient des gouttes de sueur, ses cheveux étaient ébouriffés. On était loin de la radieuse jeune femme que j’avais connue quelques années auparavant. De toute la soirée elle ne put se séparer du chapelet qu’elle avait découvert, j’en étais même venu à me poser la question : l’avait-elle découvert où retrouvé ? En fin de soirée, l’orage avait cessé, laissant place à une nuit claire ; une lune lumineuse et blanche éclairait le couvent. Vers une heure du matin, je m’aperçus de l’absence de Marie-Agnès du lit conjugal, et je la retrouvai en chemise de nuit, creusant la terre de ses mains nues. On aurait dit qu’elle vivait un cauchemar. Elle avait du mal à respirer. Je dus la gifler à nouveau pour qu’elle reprenne ses esprits. Le lendemain matin, elle était redevenue ma Marie-Agnès avec son sublime sourire et son sens de l’humour.
Deux jours passèrent sans phénomène particulier : pas de dame blanche, pas de bruits de pas dans les greniers, mais toujours ce lourd silence, et aucun chant d’oiseau.
Un après-midi, j’eus la visite d’un de mes amis, un passionné de vieilles pierres. Il en avait fait son métier puisqu’il faisait partie de l’action nationale de défense du patrimoine. Il fut émerveillé par la beauté du couvent et de son ancienneté : il datait du quinzième siècle, seule la chapelle était du douzième. Chapelle qui était elle-même la nef d’une église appartenant à un château médiéval dont les ruines avaient servi à la construction du couvent. Il était un ami d’enfance : je me souviens que lorsque l’on était enfants, on l’appelait le savant, il savait tout sur tout, dès qu’on lui demandait une explication sur tel où tel sujet, il revenait les bras couverts de livres et nous expliquait tant bien que mal les réponses.
Il était pour moi la providence, le seul à pouvoir nous sortir, moi et Marie-Agnès, de ce cauchemar éveillé. Je lui racontai ma merveilleuse rencontre avec elle, et l’achat du couvent, ainsi que les phénomènes curieux que l’on avait vécus. Il prit note de tout ce que je lui racontai, il en conclut très rapidement qu’il y avait un lien entre le couvent et Marie-Agnès, mais ne sut l’établir
Pourtant, quelques jours après sa visite, il me téléphona. Il avait fait une découverte : la dame blanche, le fantôme du couvent, sœur Véronique, aurait été enterrée vivante par des révolutionnaires en 1789. La raison en aurait été son appartenance à la noblesse, et son véritable nom était Marguerite de Montsermant. Le fait était relaté par une lettre envoyée à la famille Montsermant par la mère supérieure du couvent. Je le remerciai pour avoir trouvé l’identité de cette mystérieuse Véronique. Le lendemain je reçus par la poste la lettre de la mère supérieure, ainsi que le portrait de sœur Véronique. Je fus pris d’effroi par son étrange ressemblance avec Marie-Agnès. Le plus saisissant était son sourire, un sourire inimitable que seule Marie-Agnès pouvait avoir.
Le soir venu cette dernière rentra à la maison. Après que nous nous soyons embrassés, elle saisit le courrier qui était posé sur la petite table du salon. Dans les secondes qui suivirent, je la retrouvai étendue à terre, la photo de sœur Véronique à la main. Elle respirait avec une très grande difficulté, son pouls était faible. J’avais l’impression qu’elle étouffait. Un quart d’heure plus tard elle se retrouvait dans une ambulance avec un masque à oxygène pour l’aider à respirer. La nuit que je dus passer à l’hôpital me sembla interminable, le verdict des médecins était sans appel, Marie-Agnès était dans un coma profond, elle ne pouvait survivre qu’à l’aide de l’assistance d’une machine respiratoire, la cause de son état était inexplicable, les encéphalogrammes ne révélaient aucune lésion, elle était plongée dans un profond sommeil.
Les jours passèrent sans qu’aucune amélioration n’intervienne. C’est encore mon ami d’enfance qui allait sortir ma belle au bois dormant de son sommeil. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il était venu de bon matin, le soleil venait à peine de se lever lorsque j’entendis sa voiture entrer dans la cour du couvent, et je le rejoignis aussitôt.
-Que viens-tu faire de si bonne heure ?
-Eh bien, résoudre un problème. Te souviens-tu de la lettre de la mère supérieure ? Sœur Véronique fut enterrée vivante dans la cour du couvent. Je vais chercher le cadavre, car c’est le seul moyen pour sortir Marie-Agnès de son rêve éveillé.
-Tu te rends compte du travail, et puis autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Et qui nous dit qu’elle n’a pas été changée de place ? Et a-t-elle vraiment existé ?
Mais cela était sans compter sur la ténacité de mon ami. Il fit le tour du couvent et remarqua des traces où la terre était remuée. Je lui dis qu’elles avaient été faites par Marie-Agnès, les nuits d’orage lorsqu’elle prenait ses crises de délire. Nous prîmes nos pioches et nos pelles et creusâmes une heure durant, mais sans rien trouver. Le trou était profond d’un mètre cinquante, nous décidâmes de creuser jusqu’ à deux mètres de profondeur. Ma pioche se trouva bloquée, elle était plantée dans ce qui ressemblait une planche de bois. Je regardai mon ami : nous avions bel et bien fait une découverte ! Il nous fallut pas moins de trois quarts d’heure, pour sortir une caisse de bois qui ressemblait à un cercueil. Il dut la traîner jusqu’au garage, la poser sur l’établi pour pouvoir l’ouvrir. Ce ne fut pas sans mal, mais les clous rouillés ne résistèrent pas au pied-de-biche. Je regardais mon ami Alexandre, nous étions à la fois curieux et anxieux de ce que nous allions trouver, et la surprise fut au-delà de nos espérances : c’était le cadavre d’une jeune sœur toute de blanc vêtue. Le plus curieux est qu’elle était en parfait état de conservation. C’était bien le corps de sœur Véronique. 213 ans après, il avait la fraîcheur d’une rose de printemps, mais le plus extraordinaire était la ressemblance avec Marie-Agnès. Cette découverte n’était pas sans poser de problème. J’appelai aussitôt la gendarmerie. Nous eûmes toutes les peines du monde à expliquer notre découverte. Des analyses furent pratiquées sur le corps de la jeune femme. La poussière qui la recouvrait datait de deux siècles, pourtant elle semblait dormir paisiblement. D’autres analyses confirmèrent la mort cérébrale et physique de cette belle au bois dormant. Une médaille qu’elle portait à son cou confirma son identité : il y était gravé ses nom et prénom et sa date de naissance ! Marguerite de Montsermant 1769.
Deux jours après notre découverte le clergé était à pied d’œuvre. Une décision finale fut prise, celle d’enterrer sœur Véronique, alias Marguerite de Montsermant, à l’endroit où on l’avait trouvée, mais cette fois-ci avec une cérémonie chrétienne, en présence de ses descendants, en l’occurrence la famille Montsermant. Les deux jours précédant son enterrement, la morte avait été installée dans la petite chapelle. Des sœurs l’avaient toilettée, elle reposait sur un grand coussin de satin blanc, ses longs cheveux bruns étaient soyeux. Elle semblait dormir. La communauté scientifique n’avait pu expliquer qu’au bout de 213 ans son corps ne soit pas en état de décomposition. Pendant les deux jours, le couvent fut assailli par des curieux et des scientifiques, et ce fut donc avec soulagement que je reçus la nouvelle de son enterrement. Ce matin-là, seuls étaient présents sa famille et quelques membres du clergé. Une simple messe fut célébrée puis le cercueil fut déposé à nouveau à l’endroit où on l’avait trouvé. Au même instant le couvent perdit son lourd silence, les oiseaux chantaient à tue-tête, et l’hôpital m’avertit que Marie-Agnès s’était réveillée en pleine forme.
La vie reprit. Marie-Agnès était plus belle que jamais, pourtant je me posais souvent la question : quel rapport pouvaient bien avoir Marguerite de Montsermant et Marie-Agnès Saunier ? Puis un jour je reçus un courrier des archives du Vatican, contenant une lettre écrite 200 ans auparavant par une dénommée Marguerite de Montsertmant. Le plus curieux est qu’elle avait été envoyée d’Angleterre. Marguerite racontait le jour où les révolutionnaires étaient venus la tuer.


Angleterre 1819 Marguerite Montsermant
Le corps qui repose dans le cercueil au couvent Sainte Cécile n’est pas le mien. Par chance des sœurs ont pu me retirer du cercueil avant qu’ils ne m’enterrent vivante, elles ont pu alourdir le cercueil par une jeune fille déjà morte, quelques jours avant que les révolutionnaires ne s’emparent du couvent. Elle était venue moribonde frapper à la porte. D’elle je ne sais que le nom et la cause de sa mort. Son nom : Marie Agnès Saunier. La cause de sa mort : les veines tranchées au bas de son poignet. Elle a quitté ce monde, en nous murmurant cette phrase : « mon père m’a tuée ».


Le passé ne s’oublie pas, il ressurgit un jour ou l’autre.

©  1 octobre 2006 - Thierry Ferrand - Tous droits réservés.