Alexandre Auriot
On m'a déjà parlé
de cet endroit, de la vue quadrillée et de la grande porte qui donne sur le
couloir qui résonne. Il est vide. Même vide, il résonne. Bientôt il sera plein
d'une foule curieuse, les pas viendront s'y perdre sans revenir et les murmures
se chahuteront avec les murs. Moi, je continuerai d'être là à attendre que la
grande porte s'ouvre et que la foule s'y engouffre pour laisser enfin le couloir
résonner en silence. Et j'attendrai mon tour.
Au loin déjà, il y a comme un battement lourd, un rythme pesant comme un
pressentiment que l'on devine à peine et que l'on voudrait déjà fuir. Mon
costume me gêne. Je n'avais plus l'habitude de le porter. La grande porte
m'appelle. En entrant, je découvre la salle. Je m'assois, un peu serré au
premier rang. La lumière est dense, entière, pareil qu'au début d'un spectacle
juste avant que le rideau s'écarte. La salle est pleine de la même foule qui a
perdu ses pas. Je la regarde furtivement chuchoter, sans pouvoir discerner les
visages qui la composent. Je sais juste que je n'en fais pas partie. J'entends
la musique. Le rythme est lent, régulier. Et puis, ils entrent et je la vois
pour la deuxième et dernière fois. Dans un seul mouvement, la foule se lève, moi
aussi. L'ambiance s'alourdit tout à coup. Le silence ne résonne plus, il
s'impose comme une évidence, s'attarde, et se traîne jusqu'à ce que la foule se
rassoit. Il fait chaud. Soudainement, je croise son regard, distant. Je baisse
les yeux et je regarde mes mains trembler au même rythme que le battement sourd
qui me déchire les tympans. Je relève les yeux. Elle me regarde toujours. Elle
est grande, blonde et se dissimule sous une longue robe noire. On me bouscule.
Je suis là debout face à elle, inerte. Je me sens tout nu. Je voudrais toucher
mon costume pour me rassurer, mais je sais que ça ne servirait à rien. Je
cherche à l'éviter, je voudrais partir, me cacher. Mais bizarrement je reste
figé et je m'offre à elle, blessé, soumis, presque honteux d'avoir osé la
regarder. Ses lèvres bougent ; elle me parle. Mais le son est trop fort dans mes
tympans et ajouté à la chaleur qui me bourdonne dans la tête, je ne l'entends
pas. La foule chuchote en même temps qu'elle se lève. Je tourne alors la tête
vers elle pour tenter d'échapper au regard qui me déshabille, mais la foule se
dérobe et je ne la vois plus.
Brusquement le rythme s'affole, le battement sourd me fait vibrer le sang, me
fait sentir chaque muscle, chaque articulation un peu comme si j'avais retrouvé
tous les pas perdus de la foule et que c'est dans mon cerveau qu'ils résonnaient
maintenant. La chaleur m'étouffe. Puis, plus rien. Plus de lumière, plus aucun
bruit, plus aucune vibration... Juste elle et moi. Elle me parle encore. Cette
fois-ci, il faut que j'entende ou que je lise sur sa bouche, je sais qu'il le
faut. Ses paroles, c'est la fin de mon attente et c'est aussi le début d'une
autre.
" Dix ans de prison ferme!"
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