Le cirque
Ophélie Grevet-Soutra
Un vieux lion, intermittent en cage, tint à peu près ce langage aux curieux qui
l'observaient:
"Je vous le dis tout de go, je suis ni heureux ni malheureux . . . carnassier je
suis né, vieille peluche je finirai. Entre-temps, j'aurai appris tous les rôles.
Au cirque, l'apprentissage de la piste est un travail colossal. On trime au
quotidien, pour quelques minutes de spectacle. A chaque représentation, je bouge
selon la voix du dompteur et de ses mots-clefs : sauter sur un tabouret,
redescendre, faire un tour dans le sable en rugissant, passer à travers un
cercle enflammé. Bon là, j'avoue
que j'ai souvent peur pour ma crinière, alors je ferme les yeux et je m'élance à
chaque fois dans le vide, en faisant un vœu. Un vœu, toujours le même... que
j'ai nommé: l'échappée belle, mais son étonnante consistance de vœu ressemble à
un scénario hollywoodien. Une main arrive vers moi, pousse le verrou, entrouvre
la porte de ma cage. Une seconde d'inattention et l'occasion faisant le larron;
je peux enfin m'échapper, filer ventre à terre et me dégourdir les tendons. Oh,
j'en rêve tellement... Partir, courir, traverser tous les continents et
découvrir les vastes étendues d'Afrique. Mon vœu est-il réalisable? On ne sait
jamais...
Tenez, pas plus tard que ce matin, un couple est passé me voir. Lui, avait un
appareil photo qu'il déclenchait à tout bout de champ. Je suis beau, mais
quand-même... Si c'était pour Voici ou Paris-Match là, je ne dirais pas non.
Après tout, j'ai encore de beaux restes... suffisamment pour faire la Une. Mais
pour un simple album-photos familial, pas question de prendre la pose. En plus,
je suis sûr qu'il me prend du mauvais côté, l'animal. C'est vrai quoi... j'ai un
profil affreux, tout le monde sait cela. Allez, comme je ne suis pas chien, je
vais lui faire une risette; il sera tout content et moi, j'aurai la meilleur
place dans ses souvenirs. Les hommes sont idiots... ils se croient supérieurs en
tout. Mais, revenons plutôt à mon aventure matinale. La femme, assez coquette,
me parlait comme à un gosse. - Oh mon bébé... il est gentil, le bébé. Tu parles,
si je suis gentil. Un coup de patte et je te réduis toute cette viande un peu
fade en petits pâtés. En une bouchée, je t'avale. Une cuillère pour papa, une
cuillère pour pépé... et ça continue. Bon, je vais tenter le grand jeu. Œil de
velours et museau de chat de salon, sans oublier la roulade complète pour
dépayser monsieur et attendrir madame. Qui ne tente rien n'a rien".
Subitement, le vieux lion cessa de parler, de respirer même... Il calculait
peut-être ses chances d'évasion, à moins qu'il n'eût un goût de gazelle bien
fraîche sur la langue. Sa queue se balança de droite à gauche, comme pour
chasser une foule d'idées noires. Puis, il se mit à tourner en rond dans sa
cage; on aurait dit un acteur... étudiant tous ses déplacements. Majestueux, il
secoua sa crinière, fit miroiter ses muscles et reprit son récit d'intermittent:
"Oui, je suis un artiste. Un artiste de cirque. Un lion savant, si vous
préférez... Savez-vous Mesdames et messieurs, qui est à l'origine de l'abolition
de la censure au théâtre? Non? Alors, respirez, écoutez, ouvrez grand vos cages
thoraciques et vos oreilles! L'art est votre oxygène... le vingt-sixième
rugissement! Une loi de 1791 a libéré l'art dramatique de la censure. Cette date
est à marquer d'une pierre blanche. Regardez, toutes les audaces descendent sur
la piste aux étoiles... la vie prend racine. Les auteurs dramatiques peuvent
enfin croquer des rois, princes ou favorites, et même, des citoyens
révolutionnaires, sans risquer l'exil ou la prison. Un vent de liberté souffle
sur les tréteaux de la capitale. L'époque révolutionnaire est sanglante, je vous
l'accorde... il tombe des têtes comme s'il en pleuvait. Mais réfléchissez, notre
monde d'aujourd'hui est-il meilleur? Moi, j'ai toujours vécu en captivité, et
vous? Vous vivez comment?..."
A ces mots, le couple s'éloigna. Le vieux lion, aveugle depuis quelques années,
les sentit s'éloigner. Question de flair, avec ou sans vent, impossible de se
gourer. Alors, il songea une dernière fois à son vœu... un vœu en forme de rêve,
puis s'effondra dans sa cage. Son cœur de lion venait de lâcher. Depuis, on
raconte que chaque nuit, sur la piste aux étoiles, un fantôme de lion rugit,
saute, parade, et même traverse un cercle de feu, sans se brûler la crinière.
Une légende de gosses, forcément.
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