Jean Winther
La nuit tombait sur la mairie de Fustignac
et pourtant le conseil municipal était encore réuni. Il faut dire que le
débat était animé et le maire, monsieur Castel-Lignac défendait son projet
avec vigueur. La réunion avait débuté depuis plus de cinq heures et les
opposants commençaient à désarmer plus par fatigue que convaincus par les
arguments présentés. Cette opposition était compréhensible, le projet avait
de quoi dérouter la majorité d’agriculteurs siégeant au conseil. Monsieur le
maire proposait tout simplement de construire un nouveau cimetière ! Aux
yeux des représentants des citoyens de Fustignac cette idée était
parfaitement iconoclaste. Aussi loin qu’ils s’en souvenaient les Fustiginois
s’étaient fait enterrer dans le vieux cimetière adossé à l’église. Monsieur
Castel-Lignac proposait d’en construire un deuxième plus vaste sur la pente
d’une colline qui descendait doucement sur le Musardier, nom d’un ruisseau
traversant les champs du pays. L’argument principal du maire était que les
places se faisaient de plus en plus rares dans l’ancien cimetière. Il était
nécessaire d’offrir aux futurs défunts une nouvelle aire de repos plus
vaste. Bien qu’il en eût envie, il n’avait pas été jusqu’à inclure dans son
projet, le déménagement des tombes vers le nouveau lieu. Il ne voulait pas
heurter de plein fouet les membres de son conseil. L’exiguïté du cimetière
n’avait pas convaincu une majorité des conseillers. L’un d’eux avait même
dit : « on se serrera ! ». Il faut se mettre à la place de ces agriculteurs
pour lesquels le cimetière est un lieu hautement symbolique, dépositaire de
la mémoire collective du village. Les anciens certes mouraient, mais ils
restaient présents dans le pays, leurs tombes étant toujours soigneusement
entretenues et leur souvenir vivait dans les conversations. Les quelques
rares Fustiginois qui avaient quitté le pays pour aller chercher fortune
ailleurs s’étaient fait, tous, enterrés au pied de l’église. Ils ne leur
seraient jamais venus l’idée de se faire inhumer ailleurs. Dans ces
conditions, le projet d’un nouveau cimetière était mal parti. Mais c’était
sans compter sur la ténacité de Castel-Lignac et de son influence dans la
commune. Castel-Lignac issu d’une famille aisée était venu s’établir à
Fustignac il y une dizaine d’années son diplôme d’ingénieur agronome dans
une poche et l’argent de la famille dans l’autre. Il avait racheté plusieurs
milliers d’hectares à des paysans en fin de carrière. Tous les agriculteurs
de Fustignac affirmaient que la terre était sacrée et qu’elle ne devait pas
quitter la famille, mais ce grand principe fondait devant un chèque chargé
de beaucoup de zéros. Fort de son importance dans le pays et grâce au
souvenir d’un lointain ancêtre natif de Fustignac, Castel-Lignac avait
réussi à se faire élire comme maire. Depuis « Monsieur » le maire faisait la
pluie et le beau temps dans la commune. Mais aujourd’hui, son influence
était soumise à une forte résistance. Avec le cimetière on touchait un sujet
immatériel et tabou : la vie après la mort. Certes la religion n’avait plus
l’influence d’autrefois et seules quelques vieilles bigotes assuraient un
bataillon tentant de sauvegarder les valeurs chrétiennes auprès du vieux
curé. Si les hommes riaient de la religion dans les trois cafés du village
il n’en restait pas moins qu’ils étaient tous présents à l’église aux
obsèques des anciens.
Castel-Lignac, conscient de l’importance des choses de l’au-delà aux yeux
des habitants du village et donc des membres du conseil, avait sorti au fil
de la réunion des arguments matériels propres à faire taire certaines
oppositions. En premier lieu Auguste Levachon, propriétaire de la terre
d’implantation du nouveau cimetière avait compris tout l’intérêt de vendre
son terrain à la commune. Peu fertile, plein de cailloux, sa vente
permettrait d’oxygéner la trésorerie de l’exploitation. L’entrepreneur du
pays n’avait pas été difficile à convaincre non plus : de nouveaux travaux
ne se refusent pas... Enfin pendant les interruptions du conseil municipal
Castel-Lignac avait discrètement rappelé à certains conseillers, les prêts
qu’il leur avait accordés et soulignait que l’achat d’une partie de leur
récolte par la société, dans laquelle il était majoritaire, n’était pas
éternel. Ces arguments hautement matériels lui avaient permis d’obtenir une
majorité. Le conseil municipal avait donc décidé la construction d’un
nouveau cimetière.
Un an après Castel-Lignac ceint de son écharpe tricolore l’inaugura par un
beau dimanche de printemps. Les plus hautes autorités du département étaient
là : le sous-préfet, le conseiller général et même l’évêque du diocèse était
venu bénir cette première marche vers le ciel. L’inspecteur d’Académie aussi
était présent ne pouvant laisser le terrain libre à l’Église. Le maire
prononça un discours émouvant qui fut fort applaudi. Il était très fier de
son nouveau cimetière. Il faut reconnaître qu’il y avait de quoi. Il était
vaste, ensoleillé, donnant sur le sud où le Mursadier longeait les murs.
Quelque temps après...
Cela fut une fête dont les Fustiginois se souviendront longtemps. La mère
Grégoire fêtait ses 100 ans. Arriver à cet âge n’est pas courant et si le
village comptait nombre de personnes âgées souvent nonagénaires il n’était
pas facile de franchir cette borne symbolique, les dix dernières années
étant les plus dures à vivre ! Tous les habitants étaient réunis autour de
la centenaire affalée dans son fauteuil, le maire prononça un discours
émouvant, rappelant la vie exemplaire de l’aïeule et ce fut un triomphe
quand l’impétrante plongea ses lèvres dans une coupe de champagne. Castel-Lignac
ne pouvait s’empêcher de penser à « son » cimetière : la mère Grégoire
n’allait pas tarder à l’inaugurer...
Il n’eut même pas à attendre un mois, un jour sa secrétaire entra dans son
bureau :
- Monsieur le maire, la mère Grégoire vient de mourir !
Cachant sa satisfaction il courut à la ferme assurer la famille de son
soutien.
Sa satisfaction fut de courte durée. Le soir même il apprenait que les
héritiers de la mère Grégoire souhaitaient l’enterrer dans l’ancien
cimetière. Dépité, le maire proposa, d’offrir une concession dans le nouveau
cimetière : la commune devait bien cela à son auguste citoyenne ! Dans une
campagne où un sou est un sou, une offre aussi alléchante devait rencontrer
un succès. Eh bien non ! La tradition était la plus forte, plusieurs
générations de Grégoire étaient enterrées au pied de l’église et la doyenne
devait être enterrée auprès de ses parents et grands-parents. Castel-Lignac
argumenta en plaidant que le caveau était plein. Comme l’avait déjà dit un
de ses conseillers en séance, « on se serrera » répondit le fils aîné. Il
sortit son dernier atout en proposant de payer les obsèques, mais rien n’y
fit. Les pompes funèbres firent, ce qu’elles appelaient pudiquement « une
réduction » et la mère Grégoire fut enterrée dans le caveau familial.
Castel-Lignac fut déçu par cet échec, il n’avait pas l’habitude que les
choses lui résistent. Néanmoins, il gardait espoir, ce n’était qu’une
question de temps ! Comme nous l’avons dit, Fustignac ne manquait pas de
personnes âgées...
Mais le temps passait et le nouveau cimetière restait toujours vide.
Pourtant, les occupants potentiels n’avaient pas manqué : un jeune homme
mort dans un accident de voiture, deux attaques cardiaques, trois cancers,
deux nonagénaires. Personne ne voulait reposer à côté du Musardier.
Castel-Lignac fulminait. Parcourant « son œuvre » il pestait contre
l’imbécillité des Fustiginois. Il était pourtant accueillant son cimetière :
ensoleillé, calme et avec une vue splendide sur la vallée.
Un de ses amis de l’Agro auquel il racontait ses malheurs lui suggéra une
solution. Dans la ville voisine dans 15 jours devait avoir lieu la foire
annuelle. Traditionnellement le village de Fustignac y était représenté par
un stand proposant les produits du terroir de ses agriculteurs. Tous les ans
la commune organisait une tombola dont les prix étaient constitués par des
paniers garnis de productions Fustiginoises. La nouveauté cette année serait
un gros lot constitué d’une concession et d’une inhumation gratuites dans le
nouveau cimetière. Quand Castel-Lignac fit cette proposition au conseil
municipal le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’elle ne rencontra pas un
franc succès. Les difficultés apparues lors du vote de la construction du
cimetière étaient encore dans tous les esprits. Certains conseillers se
réjouissaient en silence de l’échec du maire. La méthode de promotion du
lieu de repos éternel en choquait beaucoup. Malgré l’exposé du maire qui
mettait en avant la modernité de la méthode, une majorité du conseil restait
réticent. Comme toujours ce sont les arguments financiers qui emportèrent la
décision. La construction du cimetière avait largement entamé les finances
de la commune et si la vente de concessions ne se faisait pas rapidement, il
serait nécessaire d’augmenter les impôts locaux. Chacun pensait à son
porte-monnaie et la proposition fut votée. Il fallait bien amorcer la pompe
! Les conseillers eurent d’autant moins de scrupules qu’après tout le
gagnant de la tombola ne serait sans doute pas du village.
Un peu plus tard...
La foire eut lieu. La totalité des billets de tombola fut vendue. La plupart
des visiteurs du stand prenaient un ou plusieurs billets sans vraiment lire
la composition des lots. Certains revenaient interloqués par la nature du
premier lot. Les responsables Fustiginois étaient un peu gênés pour fournir
une explication et parlaient de modernité. Il fallait vivre avec son temps !
D’ailleurs ne voyait-on pas maintenant des publicités dans les journaux et à
la télévision sur l’organisation d’obsèques... Les visiteurs repartaient
dubitatifs. De toute façon, ils avaient plus de chance de gagner un panier
de victuailles et s’ils gagnaient le premier lot ils n’étaient pas concernés
directement, ils trouveraient bien quelqu’un à qui cela ferait plaisir !
Dans la soirée le tirage eut lieu. Castel-Lignac monté à Paris n’ayant pu
être présent, téléphona et se fit lire la liste des gagnants. Il avala de
travers quand il entendit le nom du gagnant du premier lot : madame Germaine
Castel-Lignac. Furieux il téléphona immédiatement à sa femme. Celle-ci lui
avoua qu’ayant visité la foire elle s’était sentie obligée d’acheter
quelques billets. La femme du maire devait donner l’exemple...
Dire que « monsieur » le maire était furieux quand il prit la route pour
retourner à Fustignac est faible. Il se retrouvait une fois de plus avec le
cimetière sur les bras. De plus il se sentait ridicule et Castel-Lignac
n’aimait pas cela. La colère n’est pas le meilleur moyen de résoudre un
problème et en plus elle est incompatible avec une conduite prudente sur la
route. La voiture victime de la hargne du maire fonçait sur la route à une
vitesse excessive et non autorisée. Par une nuit noire et en raison d’une
attention relâchée, dans un virage elle quitta la route pour terminer sa
course dans un platane.
Le premier adjoint ceint de son écharpe tricolore présida l’enterrement du
maire dans le nouveau cimetière. Le conseil municipal avait décidé à
l’unanimité que la place de Castel-Lignac ne pouvait être que dans ce lieu
dont il avait été l’instigateur. Les plus hautes autorités du département
étaient encore là : le sous-préfet, le conseiller général et même l’évêque
du diocèse était venu bénir la dernière demeure de ce grand citoyen. Inutile
de dire qu’une fois de plus, l’inspecteur d’Académie était présent, digne
représentant de la laïcité. Le premier adjoint prononça un discours émouvant
qui fut fort applaudi. Monsieur le maire pouvait être fier de son nouveau
cimetière. En plus, il donnait l’exemple.
© mars 2008 - Jean Winther - Tous droits réservés.