Le c(h)œur des pigeons

Stéphane Paul Prat

 

A ma regrettée grand-mère,

Il est bien dommage que vous n’ayez pas connu ma grand-mère, vous l’auriez sans doute appréciée…
J’étais encore bien jeune à son décès. Malgré cela, je ne l’ai jamais oubliée. S’il me fallait brosser son portrait, je n’emploierais qu’un seul mot : « générosité ». Cette vieille dame avait un si grand cœur ! Et pas seulement avec son petit-fils mais avec tous ceux qu’elle rencontrait.
Ce débordement d’affection allait jusqu’à bénéficier aux animaux et parmi eux les pigeons étaient sans aucun doute ses favoris. Si certains habitants des villes vont jusqu’à les considérer comme de la vermine à exterminer, ma grand-mère faisait au contraire partie de ces personnes qui nourrissent ces volatiles avec tendresse.
Je revois encore avec netteté la petite parade qu’elle effectuait chaque jour. A la fin du repas, elle ramassait toutes les miettes éparpillées sur la nappe de la table et y ajoutait les morceaux de pain abandonnés. Puis, tout tranquillement, elle sortait dans le jardin. Là, déjà regroupés par dizaines, des pigeons trottinaient dans l’herbe, dans l’attente de leur rendez-vous quotidien. Et leur bienfaitrice, peu lui importait le temps, sous la pluie ou même sous la neige, distribuait inlassablement la nourriture à ces oiseaux, tout en leur chuchotant des paroles affectueuses.
Ce fut dans ce geste de générosité qu’elle succomba un jour d’hiver, d’une crise cardiaque. Elle s’écroula sur la pelouse, entourée des pigeons qu’elle aimait tant…

Si j’évoque à présent ce souvenir, c’est parce qu’une étrange expérience m’est arrivée ces derniers temps…
C’était une triste journée de Novembre. Les nuages étaient sombres et le vent colérique. Mais je ne travaillais pas ce jour-là et j’avais pris la décision de me rendre sur la tombe de ma chère grand-mère. Cela faisait déjà longtemps que je repoussais ce moment -plus par paresse que par oubli- ce qui avait fait naître chez moi un sentiment de culpabilité croissant… On ne devrait pas négliger ceux qui nous sont chers, même s’ils ne sont plus là pour nous parler…
Enveloppé dans un confortable pardessus, je pénétrai dans le cimetière désert et battu par les vents.
Un cimetière n’a évidemment jamais l’allure d’un endroit réjouissant mais il y a parfois des situations qui accentuent la tristesse du lieu, et je crois volontiers que les conditions étaient réunies ce jour-là… Le souffle du vent ressemblait à une plainte morbide d’outre-tombe et faisait tordre d’une façon menaçante les branches squelettiques des quelques arbres plantés parmi les tombes.
Arrivé devant la sépulture, je remarquai un pigeon au pelage blanc perché sur la stèle, l’air majestueux, presque dédaigneux. Presque aussitôt, il prit son envol pour aller se poser un peu plus loin, au sommet de l’arbre décharné juste planté derrière moi.
Sans y prêter d’avantage attention, je fermai les yeux pour me concentrer et prier. Au bout d’un moment, mon recueillement se convertit en une sorte de méditation à propos du passé, méditation qui absorba tout mon esprit et de telle manière que le temps sembla s’évanouir.
Plus tard, je retournai à la réalité et ouvris les yeux. Je découvris un spectacle extraordinaire. Juste devant moi, la sépulture de ma grand-mère avait été recouverte par une couche de plumes grises, blanches, noires et vivantes ! Des pigeons. Partout ! Le tableau me rappela le vieux film d’Hitchcock dont les images sont gravées dans nos mémoires.
Je reculai d’un pas, à la fois intrigué et — il faut bien l’avouer — un peu effrayé… Aussitôt, les volatiles tournèrent tous en même temps la tête de mon côté. Ils s’avancèrent dans ma direction. De quelques centimètres seulement.
Combien y en avait-il au juste ? Cent ? Deux cents ? Difficile de donner une estimation. Je me dis qu’après tout, ils paraissaient plutôt paisibles. Mais il était plus prudent de ne rien risquer. Que serait-il arrivé si, par exemple, ils avaient tous pris leur envol au même moment ? Mieux valait s’en éloigner.
Je reculai donc à nouveau ; cette fois-ci de plusieurs pas. Les pigeons s’avancèrent d’autant. Nous stoppâmes l’étrange ballet au même moment. Ils s’étaient mis à roucouler tous ensemble dans une sorte de cacophonie. Mais très vite leurs roucoulements confus se transformèrent en un choeur harmonieux. Je les écoutai, tout étonné par une telle symphonie.
Peu à peu, une impression bizarre s’insinua dans mon imagination. Elle ne cessait de grandir tandis que les volatiles continuaient leur concert fantastique jusqu’à ce que cette sensation apparût à mon esprit comme la réalité. J’étais alors certain que les sons produits par l’assemblée des pigeons formaient, non pas un hasardeux concert d’oiseaux improvisé, mais bien des syllabes construites et que celles-ci formaient mon prénom ! Oui ! Les pigeons m’appelaient. J’en étais certain. J’entendais clairement leur invitation et cela me glaçait !
Nous restâmes là, des minutes infinies, à nous guetter réciproquement. Leur chant qui m'apostrophait sembla devenir de plus en plus puissant jusqu’à couvrir le gémissement même du vent.
Le bruit des volatiles me martelait la tête. Je tentai de me couvrir les oreilles avec les mains mais cela ne changea rien à l’insupportable bourdonnement.
Pris d’une insupportable migraine, je ne pouvais plus réfléchir. Mon prénom chanté par les volatiles raisonnait dans mon crâne comme le carillon d’une église… Au dessus de moi, des flashs blancs. Des éclairs zébraient le ciel obscurci. Sans doute aurait-il fallut fuir l’orage qui s’approchait mais je ne pouvais plus bouger…
Je fus alors pris d’étourdissements. Le cimetière entier sembla trembler sous mes pieds. Je crus sentir des gouttes d’eau sur mon visage. Je perdis alors l’équilibre. Puis les ténèbres. Et le silence.
A mon réveil, j’étais allongé sur la dalle de la tombe, la joue contre le marbre lisse et froid. Il faisait nuit. Mes vêtements étaient trempés par la pluie mais l’orage était terminé sans doute depuis longtemps. Les pigeons, quant à eux, paraissaient avoir disparu, ce qui fut suffisant pour me donner le courage de partir…
Un peu engourdi par la fraîcheur nocturne, je me relevai avec difficulté. Ce fut seulement une fois debout que je vis ce corps inanimé, couché devant la tombe. Mais, ce n’était pas un corps humain. Il s’agissait de cet arbre que j’avais vu planté devant la tombe de ma grand-mère. Et il s’était écroulé pendant mon malaise !
Je m’approchai. L’écorce ainsi que le sol portaient des traces de brûlures caractéristiques… La foudre y était tombée… A cet instant, je pris conscience d’un détail étrange dans cette scène. En effet, si je ne m’étais pas effondré sur la dalle de marbre, le vieux chêne ne pouvait-il pas que m’écraser dans sa chute, vue la place que j’occupais à l’origine ? Mais alors, n’aurais-je pas dû mourir sans l’appel étourdissant des pigeons ? ! Voilà un problème bien troublant auquel je ne parviens toujours pas à trouver une solution satisfaisante et rationnelle...

Depuis cet évènement bizarre, j’ai la sensation d’une présence bienveillante. Mais peut-être n’est-ce dû qu’à ce mystérieux pigeon blanc qui vient se percher chaque jour à mon balcon…

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