Le cheval de Troyes, dans l'Aube   

 

Jean-Louis Blairé

 

C'était un cheval à la robe blanche crottée, aux crins jaunis, ne possédant ni selle sur le dos ni mors aux dents. C'était un cheval de taille impressionnante, beaucoup plus haut qu'un roussin, ces destriers d’autrefois capables de supporter un soldat du roi en arme. Son encolure s'élevait bien au-dessus de la tête d'un homme de taille standard. Ses paturons non ferrés, aux diamètres hors normes, annonçaient des sabots surdimensionnés. Avec ça, la bête roulait un de ces culs comme jamais aucun percheron n'en possédât. Un danseur de formation classique, rompu aux exercices à la barre, pratiquant au quotidien le grand écart facial, n'aurait pu enfourcher cette monture-là, sans risquer aux niveaux des cuisses, un froissement des muscles adducteurs.

C'était un cheval autoclave. A intervalles réguliers, des jets de vapeur jaillissaient des naseaux de l'animal, véritables tuyères, jetant sur l’agglomération troyenne, ses bourgs et ses hameaux, un brouillard si dense qu'aucune lame d'aucun couteau, même fraîchement passée entre les mains d’un habile rémouleur, n'aurait pu entamer.

Abandonné intentionnellement ou échappé de quelque écurie mal entourée, le cheval piétinait près d'une clôture en rase campagne, n'osant pas franchir la limite, quand il lui eut suffit d'une molle ruade pour faire s'écrouler la barrière branlante. Peut-être attendait-il, comme raconté dans l'Iliade, qu'une tierce personne mal avisée le laissât pénétrer dans l'enceinte volontairement en vue d’une invasion nocturne. Ce cheval - mais n'était-ce pas un dada mécanique parfaitement imité ? Un automate perfectionné, loin, bien loin du piège grossier en bois du poème épique d'Homère ? - ce cheval signalait sa présence depuis bientôt une heure par de puissants hennissements, de sauvages ébrouements.

Le vieux Zeb, carabine à l'épaule, observait la scène un sourire aux lèvres. Il n’y croyait pas un instant, à l’offrande. Il savait. Il connaissait l'histoire. Il l'avait lue quelque part un jour et se régalait à l'avance.

Pour lui pas de doute, l’ennemi passait à l'attaque, en rusant désormais. Mais des plus madrés que le vieux Zeb, on n'en connaissait pas dans toute la région Champagne-Ardenne et l'assaillant aurait fort à faire.

 

Accoudé aux longues barres en bois obstruant le passage menant à son domaine, le propriétaire terrien matait l'équidé, refusant d’accorder à celui-ci le droit de piétiner ses plates-bandes. A ses côtés, les chiens Chevrotine - un gueulard sans forme d'à peine dix kilos - et Balthus - un berger allemand mâtiné de Beauceron - s'enquéraient du visiteur, s'efforçaient de récolter le maximum d'informations sur l'étranger : provenance, niveau de dangerosité, intentions... L'ongulé ne leur jetait pas même un regard. Et leurs aboiements d’intimidation restaient sans effet.

Zeb ordonna à ses chiens de se taire, convaincu que leurs cris ne pouvaient servir à rien. Patiemment il entreprit de les rassurer. Mais ses paroles apaisantes ne firent qu’inquiéter davantage les canidés. Avec prudence ils s’éloignèrent de la clôture, battirent en retraite la queue entre les pattes, puis regagnèrent leur niche.

Le vieux Zeb monta seul la garde, le regard plongé dans celui morne et froid de la bête - quand le sien ne pouvait s’empêcher de refléter l’admiration.

- Foutue machine ! Concéda-t-il. Cette fois-ci ils ont mis le paquet…

Et cette reconnaissance, fut-elle tardive, le flatta, lui le coriace, le patriarche invincible. Il éprouva en retour quelque estime pour ses adversaires que naturellement il exécrait. Il jura, en crachant, de se montrer à la hauteur de leurs espérances. Ce frustre impulsif, ce hardi bouillant, habitué aux chocs frontaux, s’adapterait à cette guerre d’un genre nouveau pour lui ; la guerre des nerfs, la guerre d’usure. Une guerre de mauviettes, de fiottes à n’en pas douter, où la tactique sur papier prime sur l’ardeur au combat. Une guerre où le bien être du combattant est pris en compte. Ce genre de guerre tout confort où la mort arrive du ciel guidée par laser, où l’opinion publique trouve son mot à dire et fait capoter les plus belles boucheries. Une guerre d’aujourd’hui… En même temps, s’il ne pouvait s’empêcher de maudire les conflits sans engagement des troupes au sol, où In fine le diplomate dicte sa loi au général, le vieux Zeb en convenait, il fallait bien vivre avec son époque. Tout bien pesé, peu lui importait finalement que dans ce cheval aménagé, les hommes disposassent de conditions de vie dignes de vacanciers du club Med, avec à chaque repas des petits plats mitonnés par un maître queux, loin du rata infâme servi aux truffions de sa jeunesse, et pour combler l’attente, la télévision plasma format 16/9ième, le lecteur graveur de  DVD et tout le système Dolby-Digital intégré ! A des années lumière du premier cheval de Troie et de son mode d’existence supposé spartiate. Sa victoire n’en serait que plus belle.

 

Fin stratège, histoire de leurrer son monde avant de s’en retourner auprès de ses chiens, Zeb tendit le bras pour flatter la croupe de la bête, qui au contact de la main vigoureuse émit un hennissement de plaisir en dansant sur place.

- Foutue machine tout de même… répéta-t-il impressionné. On jurerait un vrai.

Il imagina les techniciens soldats aux commandes du robot, affûtés, réagissant promptement pour donner vie à l’engin quelle que soit la situation, tellement sûrs de n’être pas encore démystifiés… Les malheureux désavantagés !

Fier de son coup de bluff, secoué par un petit rire idiot de contentement, Zeb se détourna de la menace, laissant à l’agresseur le soin d’interpréter librement sa volte-face.

Revenu au chaud, le vieil homme se prépara un café avec le marc de la veille, tailla une tartine énorme dans une miche de pain rassis sur laquelle il étala une couche copieuse de rillettes maison.

Le moment n’était pas venu de se laisser mourir de faim.

 

La journée fut dépensée activement en préparatifs. Zeb nettoya avec minutie les canons de sa carabine, confectionna des cartouches à l’ancienne, calibrées spécialement pour pulvériser les machines infernales, telles que chars d’assauts, bennes à ordures, avions de chasse, véhicules utilitaires de la Poste et bien entendu n’importe quel type de cheval piégé.

Dans son havresac mité, rapiécé, retrouvé dans une malle vermoulue après plusieurs heures de recherche, Zeb fourra une lampe torche, un coutelas, des vêtements de pluie, une paire de chaussettes en laine, une carte routière au 1/1 000 000, une boussole, une fusée de détresse, un sac de couchage, une gamelle, un bidon infesté de germes, des biscuits, du vin, trois boites de conserves périmées, une boite d’allumettes, tout en jetant de temps à autre un œil sur l’horizon, des fois que la carne, lasse d’attendre, s’approcherait.

D’une poche du sac à dos difforme, à la puanteur infernale, il tira un oiseau mort depuis des lustres, petit squelette desséché, oublié là à son grand étonnement, et qui lui causa une frayeur rétrospective. S’il se fut agi d’un espion, d’un agent ailé de renseignement, quelle erreur de jeunesse impardonnable ! Ce dommage de guerre aurait pu déclencher de violentes représailles chez ses ennemis troublés de ne pas voir rentrer leur taupe… (tient les taupes ! Celles-ci aussi il s’en méfiait). Des coups à n’être déjà plus de ce monde une bévue pareille ! Mais heureusement cet oiseau-là semblait n’être qu’un piaf des plus ordinaires et le vieil homme se prit à rire de sa candeur. Il finissait par voir le mal partout, par soupçonner tout et n’importe quoi. Il fit la promesse de se surveiller.

 

En attendant, puisque la nuit tombait sur l’Aube, Zeb brûla l’extrémité d’un bouchon de liège et noircit son visage de la suie résultante, à la manière des commandos en opération. Puis il s’emmitoufla dans une gabardine percée aux coudes et sortit pour effectuer sa première patrouille.

Les chiens ne daignèrent pas quitter leur niche.

Le cheval au loin ne bougeait pas de place. Zeb pouvait le voir piétinant de l’autre côté de la barrière, avec l’air de ne pas y toucher. Cible offerte… Il ne le laisserait pas rentrer ce soir. Non. Trop tôt. Trop facile. Il préférait s’amuser un peu et ne rechignait pas devant la difficulté. La sagesse lui commandait d’en finir immédiatement, de laisser entrer le cheval sur sa terre en conservant son air naïf, d’aller se poster dans un coin tranquille et d’allumer un par un ses agresseurs, au fur et à mesure qu’ils pointeraient le bout de leur face de rat.

Mais il n’en ferait rien.

L’envahisseur en serait pour ses frais. Il pourrait ronger son frein toute la nuit l’envahisseur, se morfondre dans le sous-marin climatisé, s’interroger sur cette tactique déroutante et tâcher de la contrer.

Rien de telle que l’incertitude pour déconcerter l’adversaire.

 

En chemin une averse surprit le guetteur. Stoïque, indifférent aux gouttes de pluie qui le transperçaient, il continua sa ronde, marquant de longues pauses aux différents checkpoints jugés stratégiques.

De retour au Q.G. improvisé au milieu de sa cuisine, Zeb nota sur une main courante de fortune son heure de départ puis son heure de rentrée, suivies d’une courte annotation : R.A.S.

Sans prendre la peine de se sécher, il se transforma en sentinelle, statue plus immobile encore qu’un Coldstream Guard de sa Majesté la reine d’Angleterre devant Buckingham Palace. Une paire de jumelles autour du cou, une matraque à la ceinture, il se figea le nez dans le vent à la porte de sa modeste demeure. Dans deux heures il repartirait barda sur le dos, inspecter suivant un ordre non établi à l’avance, les zones sensibles de son territoire.

 

Cette nuit-là Zeb cumula les fonctions de planton, de renfort de garde, de piquet d’incendie, assura des exercices de Défense Opérationnelle. Planton, on le vit tour à tour piétiner sur place puis tourner en rond. Renfort, il appliqua à la lettre les consignes de sécurité relatives à l’arme qu’il manipulait en partant, puis en revenant de sa ronde. Piquet d’incendie, il tira de l’eau d’un puits sans fond et courut au quatre coins de sa cour pour éteindre des brasiers d’entraînements à l’aide d’un seau percé. En exercice D.O. il démonta son arme, se déshabilla complètement et au top ! comme extirpé du sommeil, se rhabilla en hâte, remonta son flingue, prêt à mordre, à tuer et s’en alla faire ronfler le moteur de son Dodge aux roues montées sur des rangs de parpaings. Chef de poste scrupuleux, après chaque tour de gué, il s’appliqua à consigner sur son registre (en fait un banal bloc de recettes de cuisine, de comptes…) le moindre détail relatif aux mouvements, à l’attitude de l’ennemi. « Vingt-trois heures : le cheval s’est mis à brouter - pour donner le change - une mauvaise herbe que le soldat opérateur aura confondue avec du bon fourrage. Bruit de mastication anormal. Défaut probable de lubrification des vérins actionnant la mâchoire. » « Une heure trente-deux minutes : le cheval bien campé sur ses puissants jarrets a feint l’endormissement lors de mon approche. Problème de fermeture paupière gauche. Veilleuse intérieure visible à dix pas. » « Quatre heures dix-sept minutes: Paupière gauche toujours à demi levée. Obscurité entourant le cheval quasi totale. Ampoule veilleuse grillée. Suis resté vingt-cinq minutes en planque. Pas d’action du service maintenance à noter. Doivent tous dormir là-dedans.»

 

Pour la première fois de l’année, la température descendit de quatre degrés sous le zéro. Ses éternuements de multiples fois répétés arrachèrent des lambeaux de viande à la cage thoracique du vieux Zeb ; plus quelques râles. La gabardine percée aux coudes ne suffisait pas à lui tenir chaud. Dans une poubelle qui n’espérait plus le passage des éboueurs, là-bas aux confins de ses terres, il dénicha des feuilles d’un vieux journal, tailla dedans un astucieux ensemble mitaines-écharpe-coupe-vent donnant les programmes de télévision, les prévisions météorologiques et des nouvelles d’une ancienne catastrophe naturelle survenue dans un pays lointain. Ainsi protégé, Zeb reprit une position statique devant la porte de sa baraque, jusqu’à ce que le soleil - équipe montante de jour - s’en vienne relayer une lune cantonnée aux impossibles horaires nocturnes, déréglant son sommeil, jouant sur son irritabilité.

 

                                                                       *

 

Un vent sibérien balayait les fumigènes qu’exhalaient les naseaux du cheval. Le ciel dégagé de l’Aube promettait une journée où les vigies y verraient clair.

Sans ce rideau de brume qui la veille déguisait le paysage de la banlieue troyenne, la surveillance devenait un jeu d’enfant.

Zeb, les yeux brûlants, la morve au nez, étira ce qu’il lui restait de muscles, avala rapidement sa ration ; trois biscuits aussi secs et insipides que du pain de guerre, accompagnés d’une gorgée de vin frelaté. Puis, bien qu’il pût d’un cristallin opaque distinguer au loin la silhouette massive du bourrin, préféra s’assurer de plus près que rien d’anormal ne se tramait. Il se mit en route pour sa première patrouille diurne. Le chemin lui parut long, très long, interminable. Il progressa par bonds, traînant la patte de sa cour à la barrière branlante, sous l’œil inquiet  du cheval qui regarda s’approcher ce vieillard à la face dégoulinante du noir de suie de camouflage ; clown pathétique sorti de scène encore ruisselant de maquillage. Balthus et Chevrotine suivaient leur maître à distance par solidarité. Une présence malgré tout rassurante pour le vieux Zeb. La balade matinale aidait les carnassiers à digérer le coq tombé sous leurs crocs. Pourtant lorsque le cheval passa sa tête entre les barres de bois transversales et que les chiens jappant, s’amusèrent à lui mordiller dans les ganaches, le pauvre bonhomme se sentit bien seul. Il excusa toutefois leur comportement, convaincu que le cheval au travers de ses fumées, émettait des phéromones pour les amadouer, comme un monte-en-l’air utiliserait des boulettes de viande pour parer à l’agressivité d’un molosse.

Transi de froid, bien qu’il fît en sorte de n’en rien montrer, Zeb brisé s’en retourna vers sa demeure, les membres inférieurs toujours roidis et de plus en plus douloureux. Il tarda à atteindre son Q.G. où il s’affala sur une chaise de paille défoncée, aussi confortable à ses yeux qu’un moelleux sofa garni de coussins douillets. La tête en appui sur un coude il nota l’heure sur son carnet, « Huit heures dix-huit minutes : …» Il s’interrogea longuement stylo en main sur un détail important à consigner qui ne lui revint pas à l’esprit. Il finit à force de réflexion par perdre le fil de ses pensées, s’assoupit probablement et faillit choir de son siège.

Réveillé en sursaut, vexé, piqué au vif, le tocsin en lui raisonnant, il courut à sa porte ! Des fois que… ! Mais non... Le cheval n’avait pas eu le temps de profiter de ce court - de cet infime - instant de relâche pour attaquer. D’ailleurs en ce moment il était en grande discussion avec le facteur. Pas étonnant que ce salaud à casquette ornée d’un signe héraldique soit dans le coup ! Tous ce qui de près ou de loin ressemblait à un uniforme se liguait contre sa personne ; du cantonnier au préfet en passant par le charcutier. Le préposé se sentant observé, déposa dans la boîte saturée de courrier une lettre piégée que Zeb ne décachetterait pas plus que les autres. Ensuite il remonta dans sa voiture jaune et disparut.

Son taux d’adrénaline retombé, Zeb se hâta d’ouvrir le robinet de sa cuisine et de plonger son visage sous l’eau. Le liquide glacé le saisit. Il eut préféré se planter sous une douche bouillante et une fois propre dénicher gants et écharpe, quitte à mettre chiffonnier et bahut sens dessus dessous. Mais cela eut été trop risqué. Tant pis, il resterait sale encore un peu. Et gelé. Après tout c’était la guerre. La saleté, la faim, le froid, la fatigue représentaient le lot du combattant. On connaissait bien le sujet dans sa famille. Depuis le temps que par tradition on disait non à l’occupant.

Zeb s’accorda une minute pour s’enfiler deux, trois, quatre rasades d’une gnôle issue de l’alambic caché dans sa cave - une boisson qu’il déconseillait aux nonnes et aux hommes imberbes – puis flacon en poche, ragaillardi, galvanisé, pour ainsi dire euphorique, il affronta le dehors. La prudence l’invitait à ne pas s’éterniser dans sa demeure où il risquait l’assoupissement.

Le thermomètre indiquait moins sept degrés Celsius.

 

Pour s’activer, pour lutter contre la morsure impitoyable du froid, il décida d’aller allumer un feu près de la barrière branlante, dans un de ces fûts rouillés que d’aucun abandonnait là pour s’en débarrasser, transformant peu à peu son champ en vaste dépotoir de plus en plus difficile à gérer. Depuis trois mois, des fûts ornés de pictogrammes inquiétants, de symboles à têtes de mort, insultaient la glèbe, empoisonnaient ce sol que les scélérats tentaient de s’approprier. Zeb en choisit un bien cabossé, se coupa les mains à le faire rouler au plus prêt du cheval et après avoir jeté dedans papiers journaux, branches, feuilles, et détritus divers il s’appliqua à faire jaillir une étincelle. Le produit au nom savant inscrit sur le bidon devait être sacrément inflammable, parce qu’à peine grattée l’allumette et malgré un bois détrempé, il s’embrasa en dégageant une odeur insupportable, irritant les yeux, démangeant la peau, investissant narines et poumons. Le vieux Zeb momentanément aveugle, sourd et apnéique, s’éloigna courbé en deux aussi vite qu’il le put.

Il n’entendit ni ne vit le cheval décamper lui aussi au triple galop.

 

Lorsque sa vue redevint nette, Zeb s’étonna de la disparition du cuirassé recouvert de crins. Il mit du temps à comprendre la cause qui avait poussé l’engin à se replier vers l’arrière. Quand il crut saisir la raison de cette retraite – plus certainement une désertion, un lâche abandon de poste – sa face se fendit d’un large sourire, qui fit éclater en leur centre et aux commissures, des lèvres horriblement gercées.

Le vieil homme s’essuya la bouche d’un revers de manche, attrapa sa fiole de tord-boyaux - efficace désinfectant - aseptisa lippe et gosier, puis s’en alla noter l’héroïque épisode sur le registre. « Huit heures cinquante-quatre minutes : éclaireurs ennemis en déroute. Indisposé par émanation du feu par moi allumé. Dégradation probable du système de ventilation du vaisseau hennissant par fumée toxique. Possibilité blindage entamé par violence des flammèches. »

Tout à sa joie, empli d’orgueil face à cette première victoire déconcertante de facilité, Zeb qui frôlait l’inanition s’offrit un repas copieux ; bien arrosé surtout. Plus tard, soudard imbibé, matamore repu, il entama un chant martial à la gloire de Mangin et pissa dru sur le pas de sa porte.

Confiant il testa sa résistance au froid, en se mesurant au vent descendu directement de l’océan arctique. Alors, les pieds reposant sur son banc de pierre préféré, - celui planté juste sous sa fenêtre de cuisine - celui-là même où l’été il prenait le frais en sirotant un verre d’Oberlin issu de sa production – alors, les mains en appui sur son tromblon posé au sol, le corps penché à quarante-cinq degrés, il se lança havresac vissé au dos, dans une laborieuse série de pompes. Il s’écroula au bout de la troisième traction et mit de longues minutes à se redresser, à reprendre souffle, tassé sur le solide bloc minéral qui accueillit son séant. Le dernier hoquet entrecoupé de fracassants éternuements faillit lui être fatal.

 

 

En tout début d’après-midi, les jappements salvateurs de Chevrotine extirpèrent d’un sommeil glacé le gisant affalé sur son banc de pierre. Une décharge d’adrénaline souleva les paupières alourdies par le givre du vieux bonhomme. Il n’en crut pas ses yeux ! Le cheval se tenait devant lui, au beau milieu de sa cour. Arrogant. Zeb sut encore s’extirper de l’inconfortable siège et traîna la patte jusque derrière un arbre où, embusqué, il braqua sa carabine sur l’objectif. Ses mains figées ne tremblaient même plus. Statufié il se tenait prêt. Pourtant lorsque l’anima - la machine - largua son premier engin explosif tel un lanceur de ball-trap son pigeon d’argile, Zeb, pris au dépourvu, ne sut réagir à temps ! L’engin – un crottin ? une mine anti-personnel ? – toucha le sol et, heureusement, n’explosa pas. Etait-ce un leurre pour détourner son attention ? Était-ce un piège pour le forcer à sortir de sa planque ? Difficile de juger… En tout cas il connaissait ce genre de ruse ignoble consistant à déguiser une mine dans un jouet d’enfant ; des saletés produites par des pays civilisés, donneurs de leçons, qui pour l’honneur de leur armée avilisse la nation entière. Oui, ces horreurs-là ne lui échappaient pas à la lecture du journal...

Aussi il ne refusa pas d’admettre qu’on pût être suffisamment tordu pour dissimuler un objet destructeur dans une illusion de crotte ! Zeb le vieux, préféra ne pas prendre de risque. Tout en restant à couvert il visa l’excrément et pressa la queue de détente de son arme. L’étron fut pulvérisé.

Le bourrin ne se troubla pas pour si peu. Il hennit un grand coup et lâcha une deuxième charge détonante qui n’explosa pas non plus. Zeb alors jugea plus prudent, plus sage de ne pas réitérer son tir par trop instinctif. La mine pouvait être plus retorse qu’il n’y paraissait ; à effet bondissant, à direction verticale, peut-être même était-ce une bombe à fragmentation dotée de sondes thermiques qui n’attendait que son approche pour tout dévaster, une fois détectée sa chaleur… Il tenterait de désamorcer le mécanisme infernal plus tard, en appelant à la rescousse ses lointains souvenirs de sapeur.

Pour l’heure, aplati au sol, usant de mouvements de reptation pour se déplacer, Zeb gagna un muret gris et sale qu’il se félicita de n’avoir jamais abattu. Voilà ce qu’on nomme le flair… Tapi derrière sa fortification dérisoire, il attendit d’avoir vidé son biberon de casse-pattes pour redresser la tête.

Harcelé par un millier de fourmis grouillant dans sa jambe gauche que traquait un tamanoir famélique dans sa jambe droite, il sortit de sa cachette et, pour chasser l’ankylosé, effectua quelques pas loin des mines antipersonnel qui jonchaient sa cour. Balthus les inspecta une à une, tels ces chiens des douanes dressés à la détection de pentrite au départ des aéroports. Il en goûta même un morceau… Rien dans son attitude ne permit de tirer une conclusion définitive sur l’origine des produits utilisés. Mais n’étaient-ils pas trop sophistiqués pour sa truffe entraînée à pister le maraudeur local. Il eut fallu à l’animal un long apprentissage auprès de cellules antiterroristes… Des stages pour se perfectionner… Décidément les progrès dans le domaine de l’armement filaient si vite qu’il devenait difficile de s’adapter.

 

Zeb rappela ses chiens auprès de lui. Absurde de leur faire courir d’inutiles dangers. Braves étaient ces deux bêtes ! Sans le vigilant Chevrotine pour l’avertir de l’arrivée du cheval, de cet assaut surprise, il serait peut-être déjà anéanti. Quant à l’action de Balthus, relevant du sacrifice, il la saluait avec respect.

L’ennemi passait donc à l’offensive plus tôt que prévu. Zeb s’en étonnait. Il imaginait ces jeunes gens infiniment patients, croyait avoir affaire à des soldats aguerris, capables en cas de perte de leur planque suréquipée, de se terrer six mois durant dans un trou creusé à la pelle-pioche, derrière des lignes ennemies, juste pour observer… Tu parles ! Ces blancs-becs ne désiraient qu’une chose ! En finir au plus vite avec le vieux Zeb et passer à une autre mission ailleurs, sur un théâtre d’opération moins hostile. Ils allaient apprendre à le connaître l’ancien. Lui aussi pouvait prendre l’initiative. Ça ne lui faisait pas peur. Il lui fallait reprendre l’avantage. Il devait réagir avec fermeté et marquer des points, parce qu’il le sentait, les évènements tournaient en sa défaveur.

Alors sans crainte il alla se placer face au cheval, le contourna et sans crier gare, lui planta le double canon de sa carabine dans l’arrière-train. Il se retint à temps de tirer à l’aveugle dans l’habitacle afin d’éviter le massacre ! A l’intérieur du cheval on tarda un peu à réagir, il y eut une visible agitation, une tergiversation, des ordres, des contrordres certainement fusaient. Sûr qu’ils ne s’attendaient pas à ça ! L’engin en se dégageant, balança une nouvelle charge fumante qui à l’arrivée au sol fit long feu. Décidément cette technique se révélait bien décevante pour l’utilisateur. Zeb sourit en pensant au coût faramineux de ce matériel pas vraiment au point. Sans doute était-ce un prototype et ses pilotes d’authentiques novices. Il se refusa donc à canarder des bleubites, fussent-ils venus pour lui faire la peau et voler son terrain. Il préféra négocier en leur offrant une porte de sortie honorable. Relevant la queue du dada, Zeb approcha sa bouche de l’orifice anal fidèlement reconstitué – accès probable à la salle de pilotage – et magnanime, s’adressa au leader de cette unité de bras cassés, lui conseillant d’abandonner maintenant une expédition vouée à l’échec, de ne rien tenter qui mette la vie de ses hommes en péril… Le groupe se savait repéré, l’effet de surprise ne fonctionnerait plus. Pourquoi s’entêter ? Pourquoi ne pas sortir les bras en l’air et faire allégeance ? Prisonniers ils seraient bien traîtés, ne subiraient aucune humiliation. Zeb s’engageait à respecter la convention de Genève et a remettre les hommes plus marqués par l’épreuve aux membres de la croix-rouge.

Pourtant le chef de groupe – au fait combien étaient-ils là-dedans ? – se mura dans un mutisme de rigueur. En contact radio permanent avec sa hiérarchie et l’ensemble des divisions prêtes à marcher sitôt qu’on leur ouvrirait la barrière, l’ordre formelle devait être de ne pas reculer, quel qu’en soit le prix à payer ! Jusqu’au-boutistes, contraints à jouer leur va-tout, c’est maintenant que ces hommes devenaient vraiment dangereux.

Sans quitter la cible du regard, Zeb s’éloigna lentement à reculons sur quarante pas. Il s’enfonça dans un buisson, jadis ravissant jardinet entretenu par feue son épouse, déposa à terre son sac à dos, posa sa carabine dessus la toile kaki et adoptant la position du tireur couché, mit en joue le sas d’ouverture présumé du blindé ; l’anus du cheval donc. Le sniper dut s’y reprendre à plusieurs fois avant de trouver une situation stable ; le cheval par stratégie ne cessant jamais de bouger, de tourner, de virer, obligeant le franc-tireur embusqué à se relever pour se remettre dans l’axe, à replonger au sol, à se remettre sur ses jambes… puis à redisposer son sac autrement, à refaire son trou, à s’appliquer à viser, pour être contraint de nouveau, une fois trouvé l’angle de tire adéquat, à se relever… Des exercices cardio-vasculaires ô combien éprouvants ! Tuant !

Après vingt minutes de ce ménage, de ce jeu de dupes, Zeb put enfin se poser et déterminer un emplacement définitif lui offrant un champ de vision satisfaisant. Le cheval se présentait maintenant de trois quarts arrière. Ainsi, même si les hommes tentaient une sortie par l’avant, il ne les manquerait pas. Ça n’était plus qu’une question d’heures. L’issue était proche. Il suffisait d’attendre… Attendre… Attendre…

L’index figé sur la pièce incurvée de son arme, qui le moment venu libérerait chien et percuteur, Zeb en douceur s’endormit.

Et la nuit hiémale investit tout entier et son corps et son âme.

 

                                                                       *

 

Ils débarquèrent au levé du jour, après une courte nuit de repos et la certitude que le one-man-show était bel et bien terminé. Un puissant quatre roues motrices tractant une bétaillère archaïque ouvrait la voie. Derrière, dans une voiture de tourisme à la caisse surbaissée, transformée en ridicule bolide pour rallye urbain, se tenaient trois personnes désœuvrées, parmi lesquelles une jeune fille à peine sortie de l’adolescence, maintenue par la fatigue et les vapeurs d’alcool dans une hilarité malsaine.

Deux palefreniers à la mine réjouie sautèrent du 4x4 et sans un regard pour le cadavre bleui du vieux Sergueï Zebowsky, piquèrent droit sur le cheval, pressés maintenant de ramener l’indispensable boute-en-train au haras, que sans leur négligence il n’aurait jamais quitté. La survie de leur emploi en dépendait.

Après de longues heures d’inattendue distraction, de réjouissant spectacle, de franche rigolade passée à espionner - jumelles en main - un vieil homme aux prises avec ses chimères, tourmenté par d’insaisissables démons, il fallait pour les lads incrédules, hallucinés par cette tragi-comédie à laquelle ils n’avaient pas jugé bon de mettre un terme, il fallait s’en retourner vers les stalles dans de brefs délais, avant que l’employeur ne commençât à s’interroger sur leurs capacités réelles, à mettre un terme à la cavale de la rosse, localisée depuis l’avant-veille au soir, après une journée entière de recherches infructueuses.

Balthus et Chevrotine au garde-à-vous devant la dépouille de leur maître, accueillirent les visiteurs sans aucune animosité. Pas d’aboiement, pas de grognement ; ni échine hérissée, ni muscles du poitrail qui se bandent. Dignes naturellement, les chiens portaient haut le deuil et leurs regards empreints de tristesse demeuraient sobres.

Mollement, la jeune fille descendit de l’auto affligée d’une sono infernale, dans le seul but de caresser les animaux... Avant de vite s’éloigner ! Soudainement affectée de spasmes incontrôlables. De près le mort lui faisait peur. Étalé ainsi arme à la main, bouche ouverte, tête nue et la nuque baignant dans le frais cresson bleu du matin, il lui rappelait le personnage romantique d’un poème lu récemment, dont le nom de l’auteur lui échappait déjà. Pourtant ce dormeur du val-là, au faciès trop usé, ne parvint pas à l’émouvoir.

Deux garçons d’écurie empoignèrent la crinière du fuyard à la robe blanche crottée et le tirèrent jusqu’au fourgon. Mais pour le faire grimper dans le van ils durent tous unir leurs efforts ; les quatre garçons et la jeune fille.

 Non pas que le canasson devînt soudainement rétif, qu’il se cabrât tel un mustang capturé pour une séance de rodéo, après qu’on lui a sanglé les attributs mâles,  mais on eût juré qu’il prenait goût à jouer la comédie. Après sa figuration intelligente dans la scène des crottins, le succès lui montait au chanfrein. L’animal se plaisait à reléguer Zeb au rang de simple faire-valoir, d’aimable participant à la prestation peu remarquée. La clique s’amusa de ce cabotinage. Comme à Guignol ils se mirent à battre des mains, encourageant l’histrion en sabot de leurs rires et de leurs cris. La jeune fille immortalisa la scène sur son téléphone portable. Elle s’additionnerait aux autres tableaux, saisis au cours de la nuit par ses complices. Avant ce soir, les images de ces reporters en herbe, prises sur le vif, enrichiraient un site en ligne. Entre le viol collectif d’une jeune fille, le tabassage en règle d’un quelconque enseignant, l’incendie du véhicule d’un démuni, le trépas sans assistance d’un bougre figurerait à sa juste place.

 

Quand l’alacrité générale baissa d’intensité, quand l’enthousiasme retomba, l’équidé consentit à se laisser guider dans la bétaillère.

Une fois la ridelle rabattue, l’équipe embarqua, qui dans le 4x4, qui dans l’auto enlaidie de chrome superflu. Puis le convoi exécuta un prudent demi-tour sur le sol verglacé, avant que de s’ébranler dans un vibrant concert d’avertisseurs à trompes, marquant la fin de l’escapade ludique.

Après un ultime regard dans la direction des chiens, les cinq jeunes gens quittèrent les lieux de la représentation, promettant au bourrin, selon eux il le méritait bien, deux picotins d’avoine et une botte de foin.

 © 2007 - Jean-Louis Blairé  - Tous droits réservés.