Nicole Amann
Au cœur de l’été dans la
campagne varoise, un enfant folâtrait par un après-midi brûlant. Fils unique, la
solitude, il ne l’avait pas choisie. Mais jamais il ne s’ennuyait. Il cultivait
son imagination comme un paysan sa terre. Indifféremment, il conversait avec les
fleurs, les arbres, les oiseaux et même le vent. Ceux-là le lui rendaient bien.
Pour lui, la rose exhalait son meilleur parfum, le saule apportait l’ombrage, la
mésange zinzinulait son air le plus joyeux et le mistral s’apaisait pour
caresser son corps.
Ce jour-là justement, il avait invité une coccinelle à se poser sur une feuille
envahie de pucerons. Adossé au mur de la maison, il l’avait observée longuement
et avait compté les sept taches noires sur ses élytres. Docile et comme
hypnotisée, elle était restée là, immobile, avant de lui offrir le spectacle de
ses minuscules ailes déployées. Il l’avait ensuite posée délicatement sur un
coquelicot d’où elle avait pris son envol.
À
peine la petite bête à bon Dieu était-elle partie que son attention fut attirée
par un magnifique papillon aux couleurs vives. Insouciant, ce dernier voltigeait
de fleur en fleur. Et l’enfant l’avait suivi tout autour du mas adaptant ses pas
au déplacement de l’insecte. Après cette course folle, le papillon avait replié
ses ailes perpendiculairement et avait disparu derrière le portail.
À
cette heure, le soleil, au
zénith, cognait jusqu’à l’étourdissement. Les mains croisées derrière la tête,
l’enfant s’allongea dans l’herbe sous le chêne pour piquer un somme. La sieste
est un moment sacré dans le Midi. Le bruissement des feuilles le berçait et
favorisait son endormissement. Il ferma les yeux à l’écoute du chant des
grillons et, par moments, les ouvrit pour découvrir des fragments bleus de ciel
au travers du feuillage.
Rien n’aurait pu troubler cette douce quiétude. Il s’assoupit un court instant
la tête pleine de rêves enfantins. Il était heureux !
Mais, hélas, le vrombissement insistant d’une mouche le réveilla brutalement.
Elle tournait autour de lui, se posait sur son bras, sa jambe, son front et le
chatouillait gentiment. Cette scène aurait pu l’agacer, le gêner, l’exciter. Il
n’en fut rien. Calmement, il la chassait et la repoussait à chaque fois d’un
geste lent pour l’éloigner. Ce qu’elle fit.
L’enfant suivit la mouche du regard. Légère, elle virevoltait et traçait des
boucles infinies dans l’air étouffant. Enfin, elle se posa sur un tronc d’arbre
noueux au maigre feuillage, se déplaça lentement le long de celui-ci à côté
d’autres insectes cachés dans son écorce ; mais ne vit pas le danger qui la
guettait, tant elle se laissait dominer par une parfaite insouciance, une toile,
celle d’une grosse araignée noire aux pattes velues. La mouche se retrouva vite
prisonnière des fils spiralés. Jusqu'alors immobile, au centre de la toile,
l’araignée gourmande – sûre de dévorer bientôt sa proie, misérable victime de
son manque d’attention – se déplaçait désormais à vive allure sur les fils
porteurs. La pauvre mouche, prise au piège, se débattait comme un diable contre
la mort prochaine, mais en vain. L’enfant se dirigea vers elle et aperçut le
petit corps luttant pour échapper au sort cruel qui l’attendait. La liberté
était à portée d’ailes : la mouche parvint à en décoller une. Mais l’autre se
trouvait bel et bien collée à la toile.
L’enfant avait observé posément cette première tentative d’évasion. Tout
dépendait de lui maintenant. Sans réfléchir, il ramassa un minuscule bout de
bois à ses pieds, le glissa délicatement sous la mouche épuisée par tant
d’efforts et le souleva vers le haut. Cette dernière, profitant de cette manne
inespérée, put quitter sa prison et la geôlière déçue reprit sa place au centre
de la toile.
Dans l’ivresse de sa libération, la mouche vrombit une dernière fois en guise de
remerciement et s’enfuit à tout jamais. Elle l’avait échappé belle.
Quant à l’enfant, il s’en retourna folâtrer dans les champs de la campagne
varoise...
©
Juin 2007
– Nicole Amann
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