Le chant des chants

Ophélie Grevet-Soutra

      


Odéon.18h30. Trouées. Percées. Altérité. Des corridors, des murs élevés, surélevés, des murs enduits d'histoire et de miel. Une aile du théâtre s'empanache de curieux. Le va-et-vient de l'ouvreuse. L'attente...

18h45.Une assemblée de spectateurs a été dispersée dans une salle de théâtre qui n'en est pas une. Ici, pas de rampe pour obvier à la gêne des spectateurs. Ici, pas moyen de se refermer dans sa coquille. Ici, pas de recul. Le face à face est prégnant. Offrande. Le texte remue les tripes. Amplitude. Le texte s'envole de la poitrine d'un acteur comme un cri d'amour. Osmose....

Un texte nu résonne dans une salle-corridor du théâtre de l'Odéon, bien au-delà des murs et des pensées de baudruche. Percées. Trouées. Croisées. "Le Chant des chants" est aussi chant du monde. Vocalises de l'Amour. Trilles de l'Oiseau bleu. Harmonie à explorer comme forêt enchantée. L'émotion est tempête, bourrasque et délivrance. La beauté terrorise. Offerte, elle déverrouille l'angoisse, affole l'âme et le cœur. La beauté réfute les non-dits. L'émotion se voit. Elle chante à l'œil nu, mais c'est souvent un crime que de vouloir la partager. Alors, on reste là, sagement assis, sagement immobile, sagement installé, comme empalé sur une petite chaise de jardin et, on se parle à soi-même:

-Qui suis-je dans cet espace?....Un temps à combler dans le regard de l'autre....Un temps de révolte écumante....Un temps de solitude à partager? Justement, le temps ne fait plus illusion et le partage a toujours fait défaut. J'avance avec incertitude, côtoyant des ombres et, pense à tout, sauf à vous ou à moi. Car je suis zone, zone, zone...Je suis erreur, errance, érection, érubescence. Je suis poisson en pantalon. Rouge en naissant, vert en exil, bleu en tournée et gris dans votre assiette. Double de moi, je peaufine ma solitude. Autrui et la Cruauté. Un tocsin beugle et l'Homme court à l'abattoir comme une bête. Guigne. Poisse. Mélasse. Malédiction. Artaud, le Mômo, crie à la folie dans un asile. Donnez-moi un crayon, pas une camisole de force. La Barbarie ne fait jamais relâche, vous le savez bien. Le Mômo trépane les dialogues, flagelle les légendes, dépiaute les balbuties de Carnaval. Entrez, mesdames et messieurs, le Théâtre ne compte plus ses maux, mais il vit.
Le Théâtre vit de voir...vit d'exister. Vit...d'aimer. Eros, lui, est de tous les combats.

Drame à décortiquer en place publique. Comédia à consoler, côté cour. Corrida à culbuter, côté jardin. Bigre, quelle ambiance. Le plaisir est à son point culminant. La liesse se lit sur tous les faciès. La joie détend les muscles abdominaux et laisse couler sa volupté des ombilics. Des feux de Bengale festonnent les murs de la vieille ville. De loin, on dirait une robe de mariée. Des buildings flambent comme des candélabres à l'acmé de l'histoire du monde. Et, tout au long du fleuve à la crasse étale, Arlequin se désole comme un écolier.-"Impossible de courir en brodequins noirs...Mes pieds sont en bouillie et la foule m'asphyxie". Arlequin se croit perdu. Il est las. Oh, si la, si do... Mais la vie a plus d'un tour dans son sac et le chanteur d'Opéra d'autres manèges à faire tourner. Un tailleur passe. Arlequin saute sur le vendeur de pelisses, échange un frac contre un sac de billes et crie au premier travesti venu :
-"Fouette, cocher....A Bayreuth et, plus vite que ça. A nous, les rondes, les lustres, les sortilèges et tous les simulacres".

Deux fous s'étreignent dans une allée de confetti. Le monde grouille de loups, de capuches, de dominos. Un phaéton démarre sur les chapeaux de roues et Colombine cherche sa moitié en claudiquant. Post-scriptum : prière de me rêver en poste restante. La foule enfle. Les clameurs s'amplifient. Le Chant des chants a du blues dans la gorge. Son Cantique poudroie dans la brume comme un banc de sable malgache au petit jour. On dirait un rêve.
-"Pas du tout".
-"Il faut me croire. Tenez, si je ferme les yeux, tout s'efface. Mais, sitôt ouverts...Comme maintenant....Oh, ça recommence. Je vois....Je vois un vieux sage. Il barbote après la jeunesse dans un océan de masques. Il fait le canard et semble très heureux. Et, là... Là-bas, sur le pont des Arts....On dirait un idéaliste. Il n'arrête pas d'aller et venir. Ses idéaux le font sûrement tourner en bourrique. Cet homme se noie dans ses tourments comme un moustique dans une timbale. Et, si nous allions lui parler. Attendez.....Un chien vient vers lui. C’est incroyable, ils chahutent, s'embrassent, se parlent à l'oreille. Les voilà, qui partent ensemble, à présent. Ils vont vers l'Institut. Ah, flûte...Ils ont disparu. Je ne comprends pas. Je ne les vois plus et pourtant mes yeux sont encore ouverts.
-"Eros batifole, ma mie. Pour trouver nonosse ou chaussure à son pied, le drôle se donne beaucoup de peine. Pour une larme de miel, il peut se damner, changer cent fois d'apparence. Sa verge de bois peut explorer mille nuits blanches comme une cuiller à pot. C'est le fin gourmet de la vie".
-"Alors, au théâtre c'est toujours comme ça? Eros se faufile partout, et dans la salle, on rit ou on pleure, c'est selon."
-"Selon, vous avez raison. A propos...Le temps presse....Vite, ma mie, un baiser. Vos lèvres sont si pulpeuses, si prometteuses....de vraies pêches orientales à dévorer."
-"Trop tard. Beaucoup tombent de sommeil et ne songent plus qu'à rentrer chez eux..."

Beaucoup...Que voilà donc une drôle de benne. On y collecte la vacuité à la pelle. On y presse de tout, dans ce fourre-tout. Beaucoup de morts. Beaucoup de talents. Beaucoup d'argent, de monde, d'amour, de prières. Misère. Il y a ceux qui jettent et ceux qu'on jette. Les derniers farfouillant dans les déchets des premiers pour y trouver un repas. Finalement, c'est toujours "Beaucoup de bruit pour rien" et trouver l'Autre là-dedans, relève vraiment de la performance.

Que dire ? Que faire ? Se révolter toujours ? Se tromper sûrement. Aller au bout de soi, se coucher par écrit ou s'élancer dans le vide? Il faut renoncer. Pour certains, le temps du renoncement à l'Autre est arbitraire, donc sacrifié. Pour d'autres, il est transcendance. Mais pour le fou....c'est une autre histoire. Oui. Comme il a le privilège d'être ignoré de tous, il peut composer à sa guise. A longueur de vie, il se fait des bouquets d'alter ego et les laisse pendre la tête en bas comme des fleurs séchées, pour les aimer tous. Le fou est un jardin suspendu. Il est méli-mélo de réminiscences. Le fou ne peut pas renoncer à l'Autre. Il est hors-jeu de naissance. Seulement, par nature, c'est un bel empêcheur de tourner en rond. Les heures s'emmêlent drôlement les pinceaux, quand il cueille la lune pour la mettre sur sa table de nuit. Même chose avec les étoiles, il les confond avec des œillets ou des fraises des bois. Et, lorsqu'il est amoureux, amoureux fou, la Renaissance est partout. La lucidité sort enfin de sa chrysalide. La perception du monde retrouve sa voie originelle. Le Verbe a des ailes de papillons ivres de transparence et l'Indicible va sa vie de ruisseau, clapotant sa paix, son doux murmure d'un bout à l'autre de la terre. Disons, plus simplement, qu'un fou amoureux c'est l'été en hiver, le printemps tous les jours et "Montmartre à 20 ans".

Odéon.18h50.Le Chant des chants est plein d'audace tout à coup. Mon Dieu, que fait-il ? Il retient son souffle, enjambe la fenêtre et saute sur le trottoir. Quel rebond. Il s'est esquivé en moins de deux. A présent, le voilà en virée dans le quartier, à pédibus, comme un simple passant. En toutes saisons, le jardin du Luxembourg propose bagouts, fugues et romances en plein air. Ses étals ruissellent de verdure et de talents cachés. Même lunatique, sa luxuriance a le chic pour aguicher les foules. Le Chant des chants se laisse tenter. Il s'élance vers le parc. Une caresse au vieux chat qui sommeille contre les grilles. Un p'tit bonjour à la fontaine Delacroix qui chante si bien les clairs-obscurs. Et un juron, au pigeon effronté qui sort d'un buisson d'églantiers, comme un diablotin d'une boîte à musique.

Oh, pelouse, enfance, berceuse....Berthe Morisot eût aimé vous peindre fillette, sourire et barbe à papa. Le grand bassin dort. Des piafs bécotent un groupe de primevères. Une abeille s'engouffre dans un bouton-d'or comme une métaphore dans un poème bucolique.
-Oyez, foules aveugles. Le thème est pour vous. Il est à vous, avec son cœur joyeux et enfantin. Il est en vous, ce thème, et il se joue sur trois tempos simultanés. Approchez foules, ne craignez rien.....Vos grands yeux écarquillés, j'y enterrerai des fleurs de compassion et d'amour.

Le Chant des chants marque une pause. Il se repose sur un vieux banc. Au toucher, la pierre est douce, fraîche, vivifiante. Son hôte peut converser librement avec elle. La pierre est humaine à la paume des solitaires. Son étoffe libère des vagues d'impressions ancestrales qui submergent le réel. La pierre est langage purpurin, phonèmes de lauriers-roses et source de vie dans les terrains vagues. On aimerait tant ne plus bouger, rester là, toujours, et fermer les yeux pour retenir la plénitude, la retenir et la garder en soi, le plus longtemps possible.

Hélas, le vent se lève. Sa rage sort d'un abîme profond comme la rancœur. C'est un violent. Il rugit dans les chambranles, hurle comme un forcené et tourne à les en arracher les pages d'un livre pieux resté ouvert. On se sent emporté par un désastre. Le pire est imminent. Impossible de faire un pas, sans l'avoir à nos trousses. On est toujours assis dans un théâtre, empalé sur une petite chaise de jardin et l'on aimerait crier à ce moment-là.....Crier au vent:

-Hé, maelström de malheur....Je ne te crains plus. Car je suis zone, zone, zone....Je suis errante, marge, margelle de puits et tout ce qui s'ensuit. Je suis comme l'autre. Mais si.....Celle qui répète à longueur de journée: "Je suis un phénomène négatif, n'est-ce pas ?.... Elle....tu sais bien ? C'est une Nina de plus ....Une théâtreuse, condamnée à vivre dans "Une banale histoire" comme dans un trou. Tchékhov l'a bel et bien enterrée vive dans sa nouvelle.

Alors, qu'attends-tu pour m'enterrer, moi aussi....Moi qui suis zone, erreur et morte. Regarde, un collier de perles cerne mon cou. On dirait des perles de culture, mais sous la dent on voit tout de suite qu'elles sont en verre. La Culture à côté, c'est drôlement opaque. Quoi ?....Ton œil considère le verre comme une parure de bazar....un simple objet de pacotille. Ton œil déteste la verroterie....Inutile donc de t'inviter à regarder autrement. De t'inviter à penser aux vitraux, aux vérandas ou aux lanternes magiques. Ton œil hait l'émotion, c'est bien ça....Il est sec, vide de transparences, de dires bruts, de chants profanes ou sacrés. Ton œil est glauque, teigneux, verruqueux, cyclopéen, et ta vision du monde, lugubre comme un soleil noir. Mais je ne te crains plus....J'aime trop les reflets, le théâtre, la mémoire et le verre. Même salement peinturlurés par tes soins, la lumière se réfléchira toujours dedans, et ce, à l'infini....

Odéon.19h15. L'ouvreuse demande aux spectateurs de changer de place. Le plancher craque. Les chaises de jardin volent à l'autre bout de la salle. Le public troque son espace contre celui des acteurs. Privé de repères, ce tour de passe-passe dans l'espace se clôture en cafouillis. L'échange prévu tourne à vide, souligne l'étroitesse du lieu et dissipe les esprits.

Un peu plus tard, je descends la rue de l'Odéon. J'ai quitté le théâtre comme une vieille connaissance. Sans trop savoir si nous nous reverrons...La rue est un agenda où s'inscrivent mes pas vifs. Je ne lambine pas. J'ai peur. Peur de croiser un fantôme: "La Passante". Au fait...d'où vient-elle ? Qui est-elle ? A quand remonte notre première rencontre ? L'ai-je connue dans une nouvelle de François Coppée ou dans un poème Yiddish ?... Difficile avec les trous de mémoire. Soit, on cherche pendant une heure, on fouille, on tatillonne, on se triture l'esprit en courant le risque de laisser filer l'essentiel du souvenir.... Soit, on improvise. D'ailleurs, est-ce si important, où, quand et comment, j'ai rencontré ma passante. Son histoire m'a bouleversée comme une rupture d'amour. L'Auteur dont je ne puis dire avec certitude le nom, lui donnait les traits d'une vieille artiste de music-hall. Et, la voilà, ma Passante, en chair et en os. Errante en haillons, elle va et vient dans son quartier comme une brocanteuse d'illusions. Les badauds la dévisagent et s'en donnent à cœur joie. Le spectacle est gratuit. Tous les jours, une pluie de quolibets s'abat sur le dos de celle qui fut applaudie, 20 ans, 30 ans auparavant. Tous les jours, le monde ricane en la montrant du doigt.
-Regardez....C'est la passante. Amenez-vous, vous autres....L'Epouvantail des Variétés est dans la rue...C'qu'elle est drôle....Un vrai théâtre antique. Tu veux dire ambulant....On ne tire pas sur l'ambulance. Oui, mais en attendant, moi, à sa place, j'aurais honte....Mieux, je me cacherais. On devrait l'envoyer à l'asile.... Avec ses strass, ses bottines éculées, ses chapeaux cloche et son maquillage grossier, il est temps de l'empailler. Vous voyez bien qu'elle n'a plus toute sa tête.

Passante... Beaucoup s'esclaffe sur ton passage. Beaucoup s'amuse. Beaucoup... Moi, je crois seulement que tu es le visage du monde. Le Temps a creusé des rides dans ta figure, profondes comme des ornières à abandons, et la misère te donne une tête de clown ou de vieille folle. Oh, théâtre. Vie. Reflet. Mémoire. Moi aussi, je suis zone, erreur et clown...Oh, monde. Je suis femme à bleus, mer morte, poisson rouge....Coupable d'être née et folle de croire encore à ta Paix.

© juillet 1996 - Ophélie Grevet-Soutra - Tous droits réservés.