Le bonsaï maléfique
Laurent Coos
Pour une fois, le hasard avait
bien fait les choses.
On l’avait placé dans le salon juste en face d’un miroir, tout près de la
fenêtre. À certaines heures de la journée, il pouvait bénéficier de quelques
rayons de soleil qui venaient illuminer ses feuilles d’une belle couleur orangée
marquant le début de l’automne.
La journée la température ambiante était agréable, ni trop chaude ni trop
froide, cependant l’air était tout de même un peu sec à son goût.
Mais il avait vu pire.
Bien pire.
Il s’était parfois retrouvé dans des endroits sordides, comme par exemple dans
une cave où la lumière du jour filtrait avec difficulté à travers les grilles
d’un soupirail, ou encore sur une terrasse exposée en plein soleil où il avait
bien failli mourir par manque d’eau.
Par contre, il redoutait chaque soir le moment où l’homme viendrait allumer la
cheminée. Comme à chaque fois, il exhalerait abondamment et ses feuilles se
recroquevilleraient légèrement sur elles-mêmes jusqu’à ce que le feu s’éteigne
durant la nuit, ce qui mettrait fin à son abominable calvaire.
Pourtant, mis à part la cheminée, il aimait bien cet endroit ! Et surtout le
fait de pouvoir passer de longues heures à se contempler dans le miroir.
« Ô miroir, gentil miroir, dis-moi qui est le plus beau… »
Il s’enorgueillit en pensant qu’il devait être le plus bel arbre de la terre.
Plus beau encore que ses grands frères qui peuplaient les forêts par milliers.
Comme il aurait aimé lui aussi devenir grand ! Un arbre majestueux de plusieurs
mètres de haut devant lequel de nombreux promeneurs viendraient s’arrêter pour
l’admirer.
Et à nouveau un sentiment de haine l’envahit et fit frémir ses feuilles. L’être
humain. Cette aberration de la création, ce monstre mouvant qui se donnait le
droit de vouloir domestiquer la nature et qui l’empêchait de devenir grand en
taillant et en ligaturant ses branches sans aucun scrupule.
Mais il savait que bientôt il prendrait sa revanche. Personne ne soupçonnait son
étrange pouvoir qui augmentait de jour en jour et lui permettrait dans un avenir
proche de venger ses frères. Il était déjà parvenu à se débarrasser de cette
maudite créature à quatre pattes, boule de poils puante, qui était venue le
lacérer de ses griffes.
Comme c’était pathétique le jour où la femme et l’enfant avaient pleuré la mort
du chat !
Ses feuilles pointues et échancrées se mirent à nouveau à vibrer.
Quelques jours plus tard
— Bon anniversaire grand-père ! déclara Jean-Baptiste.
Toute la famille était réunie dans la salle à manger du vieux, enfants,
petits-enfants, frères et sœurs encore vivants.
Il fêtait ses quatre-vingt-cinq berges!
Ses petits-enfants le fixaient avec un mélange subtil de respect et
d’étonnement.
Ses deux fils quant à eux, le regardaient avec un regard rempli de convoitise
qui en disait long sur leurs intentions :
C’est peut-être le dernier…
Bientôt tes biens et ta maison nous reviendront…
« Souffle papa, souffle ta dernière bougie ! »
L’octogénaire était veuf depuis maintenant deux ans. Ses seules occupations se
résumaient à quelques activités de jardinage et à couper du bois pour le
fourneau de la cuisine lorsque son arthrite lui laissait un moment de répit.
Le soir venu, il s’endormait la plupart du temps sur le canapé, les pieds posés
sur la table basse, en regardant un film qu’il revoyait pour la énième fois.
Pourtant, malgré le poids de toutes ces années et son arthrite, il se sentait
solide comme un chêne.
Le moment était venu qu’il déballe ses cadeaux.
Jean-Baptiste, le plus jeune de ses petits-fils âgé de cinq ans, s’approcha de
lui et lui tendit un petit paquet qu’il s’empressa d’ouvrir. Il en ressortit une
étrange paire de ciseaux.
Il s’efforça de masquer son étonnement et se mit à sourire :
— C’est pour me couper les cheveux ? demanda-t-il d’un air amusé.
» Malheureusement j’en ai presque plus !
L’enfant se mit à rire.
Ce fut au tour de son second petit-fils, âgé de huit ans, qui lui offrit un
flacon d’engrais.
Il s’efforça à nouveau de sourire, masquant à nouveau son étonnement qui allait
en s’accentuant.
— Ah ! J’ai compris… c’est pour faire repousser mes cheveux !
Nouvel éclat de rire.
Et pour finir, il ouvrit son dernier cadeau qui venait de la part de ses
belles-filles. Il avait une forme plutôt bizarre.
Il s’agissait un arbre miniature, plus exactement un petit érable palmé avec de
superbes feuilles orangées.
Bûcheron de métier, puis garde forestier, il connaissait toutes les espèces
d’arbres qui poussaient dans les Ardennes. C’était bien un érable, cela ne
faisait aucun doute, mais jamais il n’en avait vu de si petits !
— C’est un Bonsaï. Déclara son fils aîné. » Nous avons pensé que ça te
rappellerait de bons souvenirs…
En réalité, il avait saisi l’opportunité de l’offrir à son père pour s’en
débarrasser, car sa femme se plaignait sans arrêt que c’était un nid à
poussière, que ce n’était pas sain d’avoir un arbre à l’intérieur. Une amie lui
avait offert quelques semaines auparavant, et par politesse, elle n’avait pas
osé le refuser.
Le vieillard essuya une larme avant de souffler ses bougies.
— C’est un cadeau magnifique ! déclara-t-il ému.
Première semaine
Après avoir parcouru rapidement des yeux un petit guide intitulé « Comment
entretenir son Bonsaï », le vieil Eugène s’approcha de l’arbuste muni d’une
grosse paire de ciseaux dans la main droite.
Il avait placé le petit érable sur une vieille commode en bois de merisier
joliment sculptée qui ornait la salle à manger. Juste au dessus, une énorme scie
passe-partout d’environ deux mètres de large était accrochée au mur, celle qui
avait été son outil de travail pendant de nombreuses décennies.
Il en avait coupé des arbres durant sa vie ! à grands coups de hache et de longs
mouvements de va et vient avec la scie qu’ils manipulaient à deux, il était même
venu à bout de chênes énormes.
Il n’avait pas fait dans la dentelle, mais à présent le moment était venu pour
lui de se lancer dans une activité un peu plus « artistique ».
Il avait lu dans le petit guide que l’on pouvait personnaliser la forme de son
arbre suivant la manière dont on taillait ses branches.
Cette perspective le réjoui.
Il tint avec fermeté l’extrémité d’une branche entre son pouce et son index,
avant de refermer les ciseaux dans un mouvement sec.
Immédiatement, un jet de sang aspergea la commode.
Ses yeux s’écarquillèrent et son sourire laissa soudain place à une horrible
grimace d’effroi.
Ce n’était pas l’extrémité de la branche qu’il venait de sectionner, mais son
petit doigt qui tomba juste devant ses pieds.
Il courut jusqu’à la cuisine pour prendre un linge qu’il enroula autour de sa
main, puis se précipita vers le téléphone avant que sa vue ne commence à se
brouiller.
Deuxième semaine
Il ne ressentait presque plus la douleur, mais sa main gauche était toujours
couverte d’un épais bandage, ne laissant dépasser que l’extrémité des quatre
doigts qui lui restaient.
Les médecins lui avaient dit que s’il avait mis son doigt immédiatement dans de
la glace après son accident, ils auraient peut-être pu le sauver en ayant
recours à la microchirurgie.
Mais à son âge…
Il s’était demandé à plusieurs reprises comment il avait pu commettre une telle
maladresse sans trouver d’explication plausible à ce qui s’était passé.
Peut-être souffrait-il d’une maladie débilitante du style Alzheimer ou autre ?
Il chassa immédiatement cette idée de son esprit. C’était une maladie de vieux,
et lui ne se sentait pas vieux !
Certes, il lui arrivait parfois d’avoir des trous de mémoire et ses mains
n’avaient plus l’assurance d’autrefois, mais il se sentait toujours l’âme d’un
jeune homme.
Perplexe, il resta un long moment immobile sur une chaise de la salle à manger à
fixer le petit arbre.
Par moments, il semblait que ses feuilles frémissaient légèrement alors qu’il
n’y avait aucun courant d’air dans la pièce. Une vague de frayeur le parcouru.
Il se leva ensuite pour aller chercher la grosse paire de ciseaux qu’il avait
rangée dans la cuisine, puis revint quelques minutes plus tard, bien décidé à
accomplir ce qu’il avait à faire.
Il se tint debout face à l’arbrisseau, sa main gauche bandée posée à plat sur la
commode, et décida de ne se servir cette fois que de sa main droite.
Au moment où il s’apprêta à cisailler l’une des branches, la grosse scie
passe-partout fixée au mur se décrocha brusquement et lui sectionna en tombant
l’extrémité des quatre doigts qui lui restaient.
Troisième semaine
Après plusieurs jours d’hôpital, il était enfin de retour à la maison.
Sa main gauche, du moins ce qu’il en restait, le faisait atrocement souffrir
malgré la dose massive d’antidouleurs prescrite par les médecins.
Personne n’avait voulu le croire lorsqu’il avait déclaré que la scie s’était
décrochée toute seule du mur et que la lame était tombée comme une guillotine
sur sa main.
Tout le monde pensait qu’il s’agissait d’une nouvelle balourdise de sa part,
qu’il commençait sérieusement à perdre la tête.
Marie-Noëlle, la plus généreuse de ses belles-filles, avait même insisté pour
qu’il vienne habiter chez eux.
Ce qu’il refusait catégoriquement.
Il avait toujours dit à ses enfants que quoi qu’il arrive, il finirait ses vieux
jours chez lui, et qu’il refuserait d’aller vivre chez l’un d’entre eux, et
encore moins dans un hospice de vieillards.
Il n’était pas vieux.
Résignée, sa belle-fille lui avait alors proposé de venir le voir une fois par
jour pour l’aider dans ses tâches quotidiennes et lui préparer ses repas.
Ce jour là, il attendit que Marie-Noëlle ait tourné les talons, et se précipita
dans le garage.
Il examina un moment ses outils qui étaient soigneusement alignés sur leurs
supports, et son choix se porta sur un gros sécateur qu’il utilisait
habituellement pour tailler les rosiers.
Il était à présent convaincu que tous ses malheurs avaient commencé depuis le
jour où on lui avait offert ce maudit arbuste.
Mais il n’allait pas se laisser abattre, car il était fermement décidé à tuer le
mal à la racine.
Il prit son courage à deux mains, et se dirigea tout droit vers la salle à
manger.
Il fixa l’arbre pendant quelques secondes, tout en vérifiant qu’il n’y avait
rien à proximité qui présente un quelconque danger.
Un sourire sarcastique illumina son visage :
— Cette fois, je vais te faire ta fête petit salopard… ce n’est pas tes branches
que je vais couper, mais ton tronc ! S’exclama-t-il.
Au moment où il s’approcha avec le sécateur, une douleur fulgurante lui paralysa
la jambe gauche, identique à une crampe. Il se roula par terre, et voyant que la
douleur devenait de plus en plus intense, il fit un effort surhumain pour se
relever avant de se traîner péniblement vers le téléphone.
Deux jours plus tard, il se réveilla dans un lit d’hôpital.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, sa famille était à son chevet et le regardait d’un
air apitoyé.
Il se rappelait vaguement qu’il avait été victime d’une thrombose, et que les
médecins avaient procédé à une série d’examens avant de le transférer au bloc
opératoire. Puis le trou noir.
André, son fils aîné, se racla la gorge et déclara d’une voix d’outre-tombe :
— Je suis désolé papa, mais ils n’ont pas eu d’autre choix que d’amputer ta
jambe… La gangrène, tu comprends ?
Le vieil Eugène se redressa les yeux exorbités et fixa la couverture qui ne se
soulevait plus que d’un seul côté à l’extrémité du lit.
Pendant ce temps
Ses feuilles frémirent de joie.
Cette petite pluie fine pulvérisée par un vaporisateur avait rafraîchit son
feuillage et humidifié sa terre. Cela lui avait fait un bien fou et revigoré.
Pour couronner le tout, il avait eu droit à une bonne dose d’engrais. Il se
sentait de plus en plus vigoureux, mais il savait aussi qu’il serait bientôt à
l’étroit dans ce pot.
La femme était venue l’arroser à plusieurs reprises durant l’absence du vieux
chnoque, avant de s’adonner à quelques travaux de ménage. Elle avait même
nettoyé les vitres et le miroir. Dès lors, il lui semblait que ses belles
feuilles dorées resplendissaient d’avantage.
En plus, il avait grandi.
Un mois plus tard
Le vieil Eugène franchit la porte d’entrée de la maison dans son fauteuil
roulant, accompagné d’André et de Marie-Noëlle.
Toute la maison respirait la fraîcheur et la propreté.
Ses enfants l’avaient qualifié de « vieille tête de mule » lorsqu’il avait
refusé catégoriquement d’aller finir ses vieux jours dans un centre pour
handicapés. Plutôt clamser ! avait-il ajouté.
Ils firent ensuite rapidement le tour de la maison et étudièrent la meilleure
façon de disposer le mobilier afin de faciliter le passage du fauteuil roulant.
Lorsqu’ils arrivèrent dans la salle à manger, les yeux du vieil homme se
révulsèrent et tout son corps fut parcouru de tremblements.
Le bonsaï semblait avoir doublé de volume. Ses feuilles pointues et dentelées
flamboyaient sous l’effet d’un rayon de soleil.
— T’as vu comme il est beau ! déclara Marie-Noëlle avec fierté. » C’est comme
les plantes, il faut prendre soin de bien les arroser et leur parler ! Je lui ai
même donné une dose d’engrais…
Le visage du vieillard se décomposa d’un seul coup. Il aurait voulu hurler, mais
aucun son n’émana de sa bouche.
Cela ne faisait à présent plus aucun doute : ce maudit arbuste était la cause de
tous ses malheurs. Jamais un arbre ne lui avait donné autant de fil à retordre.
Il n’avait osé débagouler cette histoire à personne, de peur qu’on ne le prenne
pour un vieux fou…
Marie-Noëlle promit qu’elle passerait le voir une fois par jour afin de préparer
ses repas et l’aider à faire sa toilette, puis il attendit patiemment que son
fils et sa belle fille tournent les talons.
Lorsque qu’il se retrouva enfin seul, il se dirigea avec peine vers un vieux
buffet dans lequel il rangeait toutes sortes de produits.
Il examina un à un les flacons qui étaient soigneusement alignés sur un rayon,
et son choix se porta sur une bouteille de désherbant encore à moitié pleine. Un
sourire sarcastique illumina son visage.
Il se dirigea ensuite vers la salle à manger, et fixa l’arbuste quelques
instants avec effroi avant de dévisser le bouchon du flacon.
— Maintenant, à nous deux ! Tu vas voir petite ordure de quel bois je me chauffe
! Si tu crois que tu vas prendre racine ici et me pourrir la vie.
Tout à coup, les branches de l’arbuste se mirent à s’allonger comme les
tentacules d’une pieuvre, et s’enroulèrent autour des bras du vieillard,
l’immobilisant.
Les yeux exorbités, il se mit à hurler et au même moment une autre branche
s’enroula autour de son cou.
Dans sa lente agonie, il vit les yeux et la bouche de la chose qui le gratifia
d’une horrible grimace.
Quelques jours plus tard
Toute la famille était venue assister aux funérailles du vieux.
Ils l’inhumèrent à l’arrière du cimetière, un peu en retrait des autres tombes,
dans un coin relativement tranquille.
Ses petits enfants vinrent déposer à tour de rôle des bouquets de fleurs sur sa
tombe, les yeux remplis de larmes.
— C’est tout de même curieux ! Déclara André. »C’est arrivé si vite ! Son état
de santé s’est détérioré pratiquement du jour au lendemain.
— Oh tu sais, à cet âge là tout peut arriver ! répondit Jean-Paul, son frère
cadet.
Ils fixèrent pendant un moment le petit bonsaï qu’ils avaient fait planter à
l’arrière de la tombe, juste derrière la croix.
— Je crois que c’est une bonne idée ! Il semblait très attaché à cet arbre et
celui-ci représentait probablement un symbole pour lui. L’effigie de sa vie de
bûcheron.
Ils laissèrent échapper quelques sanglots avant de se diriger lentement vers la
sortie du cimetière.
Pendant ce temps, les racines du petit érable s’enfonçaient de plus en plus
profondément dans la terre.
Dans leur lente progression, elles finirent par traverser les fines planches en
bois du cercueil pour aller ensuite s’enrouler autour de la dépouille du
malheureux défunt.
Il lui fallait de l’engrais, car il voulait devenir un grand arbre.
Un très grand arbre.
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