Le bain des damnés

Philippe Bastin

 

Tout au bout d'un chemin poussiéreux des monts du Constantinois, il est un endroit appelé le Hammam Meskoutine. Les rares voyageurs qui, poussés par cette soif d'inconnu habitant ceux qui sont à la recherche d'eux-mêmes, s'aventurent jusque là -ou plutôt s'y égarent- traversent d'abord un misérable village de quelques gourbis n'offrant aux regards forcément indiscrets que leurs pénibles lézardes, avant d'aboutir, après une assez longue courbe, devant une curiosité -ou plutôt une monstruosité- de la nature, issue d'un mariage incestueux entre la pierre et l'eau, autant falaise que cascade, et pourtant ni l'une ni l'autre.

D'emblée, celui qui vient buter contre ce mur fantastique sent d'âcres exhalaisons de soufre lui brûler la gorge. Mais il ne fait pas demi-tour, ni même ne recule ; il reste là, figé lui aussi, à contempler ce qu'il pressent être le résultat d'une terrible malédiction. Toutes les nuances du blanc, du brun et du noir accentuent le relief torturé et l'enchevêtrement de ces longues coulées visqueuses striées de veines, de craquelures et de boursouflures, toutes suintantes d'une mince pellicule d'eau qui leur donne un éclat surnaturel dans l'intense lumière assénée par le soleil à son zénith.

Car il fait torride, au Hammam Meskoutine. L'eau qui se confond avec la pierre et qui, au fil des siècles, a sculpté cette falaise démoniaque, atteint presque les cent degrés centigrades, et sur la crête de ces grandes orgues dont les tuyaux portent les ravages d'une maladie innommable, cette eau, avant de s'insinuer dans les plis et les replis de la roche, semble quelques instants hésiter, comme suspendue entre le ciel et la pierre, et à cet endroit précis, des volutes de vapeur blanche, qui se découpent sur un ciel d'un bleu intense, se répandent lourdement dans l'air vibrant de la chaleur conjuguée du soleil et de l'onde bouillonnante. Celui qui voit cela pour la première fois ne peut en détacher son regard ; il sent de grosses gouttes de sueur inonder son visage, bien qu'il ne fasse aucun mouvement, et un long et inexplicable frisson lui parcourt l'échine.


Par un mauvais sentier dont les pierres se dérobent sous les pieds, on peut accéder au sommet de la falaise. Les sources sont là, tout près, et l'eau bouillante gagne le sommet de la cascade par de minuscules canaux qu'elle a creusés dans un sol crayeux et brûlant. On n'ose s'approcher, redoutant sourdement un péril imprécis. Les relents de soufre semblent annihiler les autres sensations. Tout devient blanc, ou plutôt incolore, et l'image d'un gosse dépenaillé bondissant entre les flaques, silhouette noire déformée par la chaleur ou par l'odeur, a quelque chose d'inquiétant et d'irréel. Les bruits aussi, de rares éclats de voix aigus, sont devenus vaporeux, et un instant on a l'impres¬sion de n'être plus soi-même qu'une émanation, qu'un effluve, avant qu'une brise presque tiède, arrivée là comme par miracle, ne rende l'être à lui-même.

Alors, on profite de ce répit pour redescendre. Au pied de la cascade, les eaux se rassemblent en un petit conduit débou¬chant dans une sorte de bassin octogonal dont elles mouillent à peine le fond. Là, en autant de taches colorées, des femmes accroupies lavent mollement de la laine fraîchement tondue, et les tas de filasse amoncelés sur les murs sales du bassin, y laissant des traînées noirâtres, ajoutent leur nuance olfactive à celles de l'eau et des déchets -boîtes rouillées, vieux pneus, objets indéfinis¬sables- qui se sont accumulés çà et là et parmi lesquels jouent des enfants au teint poudreux et à l'oeil rieur. Puis l'attention est attirée par un âne, presque invisible tant il est immobile. Les flancs tout râpés, l'air résigné et absent, il attend dans le soleil de plomb, impassible. Impassible comme l'est un vieillard, assis à l'ombre chiche d'un arbre étique, presque momifié dans son burnous sur lequel il a enfilé un veston crasseux. Son visage n'est plus qu'une ride, et son regard, qu'on ne fait pourtant que deviner, crée un tel malaise que bien vite on détourne la tête pour à nouveau contempler la falaise.

Un hammam, c'est un bain maure, et meskoutine signifie maudit. Jadis, dit-on, des gens venaient de loin pour soigner là des affections rhumatismales ; que ce bain ait été celui des damnés, tout dans ce décor en porte les stigmates. Quant aux raisons de la malédiction, un autre lieu, situé entre le village et la cascade pétrifiée, y est lié. En effet, un peu plus bas, sur la droite du chemin, une sorte de champ qu'envahissent quelques herbes jaunâtres et des buissons épineux est hérissé d'une centaine d'étranges cônes de pierre d'environ deux mètres de hauteur. Entre ces espèces de grossiers menhirs, de petits sentiers de terre serpentent, traces du passage répété des indigènes amenés à traverser l'endroit. Cette concentration bizarre passe pour être un très ancien cimetière du paléolithi¬que, mais il est une autre explication, à la fois curieuse et terrifiante, que Jean et moi, le soir de notre arrivée au Hammam Meskoutine, entendîmes de la bouche édentée d'un vieux berger qui nous avait invités à planter notre tente derrière sa cabane pourrie.

Jean, de cinq ans mon cadet, était resté ce qu'on pourrait appeler "un grand gosse". C'est ce que disaient de lui tous ceux qui le connaissaient, bien que ce caractère cadrât mal avec sa grande carcasse d'athlète, son visage anguleux et son début de calvitie. Tout l'intéressait, mais de cette curiosité fébrile et superficielle des esprits qui n'ont pas encore trouvé leur "modus vivendi", au sens littéral de l'expression. Capri¬cieux, colérique parfois, Jean avait aussi gardé cette faculté qu'ont les enfants d'oublier et de pardonner tout, tout de suite. Pour cela, ses meilleurs amis lui passaient beaucoup de ses défauts, dont le moindre, aussi curieux que cela pût paraître, n'était pas un petit penchant pour la dive bouteille.

Heureusement, sans doute à cause de sa robuste constitution et de son naturel jovial, l'alcool lui réussissait bien ; quand il avait bu, tout au plus entrait-il dans une sorte d'état second entre l'euphorie et l'hébétude. Mais il lui fallait régulièrement "sa dose" pour voir les choses sous leur côté agréable. Ainsi, au moment où nous projetâ¬mes ce voyage en Afrique du Nord, j'eus beau lui expliquer que l'Islam et l'alcool ne faisaient pas toujours bon ménage, il ne put s'empêcher, à mon insu, de dissimuler quelques bouteilles dans son bagage. Je ne lui en voulus que peu de temps, à cause de sa candeur -parfois j'es¬sayais de me persuader qu'elle était feinte- mais aussi parce qu'une rasade de whisky suffit pour rendre moins froides les nuits algériennes. Jean n'achetait que du meilleur ; ce soir-là, après le thé, nous trinquâmes avec notre hôte, mais le liquide que j'avais dans mon verre me parut d'une fadeur rebutante à côté de celui -le même pourtant- que but l'ancien fellagha : car le sien, rien qu'une petite lampée, avait le goût du "fruit défendu", et il le sirota longtemps, ses grands yeux brillants d'un plaisir à la fois poignant et merveilleux à voir.

Son récit, entrecoupé par les différentes phases du cérémonial du thé à la menthe, dura tard dans la nuit. Il tenait pourtant en peu de mots. Jadis, bien longtemps avant que l'endroit ne s'appelle le Hammam Meskoutine, il coulait là une eau fraîche et abondante ; la population était dense, joyeuse, optimiste et profondément croyante. Le mot "pauvreté" n'était qu'une abstraction, et tout le monde voyait là un bienfait particulier accordé par Dieu. Un jour, apparut une famille exagérément attachée aux biens de ce monde, dont la seule raison d'exister semblait être l'appât des richesses et de la puissance. Fêtes et festins incessants étaient autant de signes éclatants de cette opulence, qui finit par mettre à mal l'équi¬libre social, somme toute fragile, de la communauté.
Puis vint cette fameuse noce, que la famille impie annonça comme la plus prestigieuse jamais célébrée dans la contrée et au-delà. Ce mariage, ainsi que le voulait la coutume (coutume qui reste en vigueur dans certaines régions du Maghreb), était avant tout un arrangement financier entre deux familles, étant entendu que les jeunes gens, les premiers concernés pourtant, n'avaient aucun droit de décision quant au choix de l'élu ou de l'élue (dans beaucoup de cas même, ils ne connaissaient pas celui ou celle qui allait partager l'essentiel de leur vie d'adulte). Ceux qui, au village, parlaient entre eux de l'événement, supposaient que les tractations avaient dû être longues et âpres, ainsi qu'il en est quand il s'agit de familles fortunées. Mais personne par contre, jusqu'au bout, ne sut si c'était une fille ou un garçon que l'on mariait, ni de quel autre clan provenait le futur conjoint.

Les réjouissances devaient durer quinze jours entiers, et bientôt les invités affluèrent de partout, du Grand Sud, du Mzab, et même d'Al Djâzaïr, dans une surenchère de faste et de superbe. La rencontre des époux devait se dérouler en présence de tous, devant la cascade, dont l'eau n'avait jamais coulé aussi abondante et limpide. Venu du domaine de la famille, le cortège, aussi imposant que chamarré, s'arrêta un peu plus bas, à droite de l'actuel chemin. La mariée, entièrement voilée, descendit du palanquin, ou plutôt de l'espèce de cage arrimée sur la bosse d'un chameau et qui la dissimulait aux regards. Le jeune époux, fier comme un paon, l'attendait aux pieds de l'animal : c'était le fils aîné de la maison. De loin, les villageois ne perdaient rien de la scène, impatients de voir la mariée. Quand celle-ci, avec une lenteur calculée, se dévoila, quelle ne fut pas leur stupeur de découvrir qu'elle était la propre soeur du fiancé ! A peine eurent-ils le temps d'essayer d'imaginer quel sombre dessein avait pu amener la famille à concrétiser cette union monstru¬euse que leur stupéfaction se mua en épouvante : tous les participants à cette fête sordide, parents, époux, garçons et filles d'honneur, et la suite entière, des oncles nantis aux cousines nubiles, se figèrent sur place. Dieu les avait pétri¬fiés, les punissant ainsi de leur acte impie.

L'eau de la cascade s'arrêta aussi, et ce n'est que bien plus tard qu'une autre eau, bouillante cette fois, comme si elle sourdait de l'enfer, coula à nouveau, parcimonieusement, justifiant l'appellation de "bain des damnés" que l'on avait donnée à l'endroit. Et les cônes de pierre, tout ce qui restait de la noce incestueuse, restèrent sur le champ pour rappeler à la descen¬dance de ceux qui avaient tenu à demeurer en ces lieux devenus inhospitaliers que personne, pas même les puissants, n'échappe à la justice divine.

Pourquoi cette histoire, qui n'était finalement qu'une belle et terrible légende, nous impressionna-t-elle tant ? Est-ce notre trouble qui incita le berger à poursuivre ? D'une voix curieuse¬ment devenue atone, il ajouta que toutes les dixièmes nuits du Djoumed El Ouel, cinquième mois de l'année musulmane, pas un seul habitant du Hammam Meskoutine ne mettrait le nez dehors pour tous les palais du monde : pendant cette nuit-là, les esprits de jadis reviennent hanter les lieux, les pierres reprennent forme humaine et se raniment pour fêter à nouveau l'union sacrilège. Et le mortel téméraire qui oserait y prendre part verrait, au lever du jour, son âme emmenée par les démons et son corps trans¬formé en statue de pierre.

Un lourd silence suivit les dernières paroles du berger. Mon regard croisa celui de Jean. Que se passa-t-il alors ? Le vieil homme lut-il dans nos pensées ? Sans doute. Avec une fermeté étonnante, il nous conjura de ne rien tenter d'irréparable et prit congé de nous sur-le-champ en bredouillant des paroles incompréhen¬sibles. Quelle mouche l'avait piqué ? Nous n'eûmes pas le loisir de le lui demander : le lendemain, il avait disparu. Sans doute s'était-il mis en route avec son troupeau avant le lever du soleil. De toute façon, nous découvrîmes la raison de cette sévère mise en garde : ce jour qui commençait était le huitième du Djoumed El Ouel.

Jean et moi ne fîmes plus la moindre allusion au récit du berger et poursuivîmes notre périple. Sans aller bien loin cependant : quarante-huit heures plus tard, nous étions de retour au Hammam Meskoutine. Comme nous arrivions, la lumière du soleil couchant, d'un jaune presque ocre, semblait figer les choses ; il n'y avait déjà plus âme qui vive dans les alentours, mais on les devinait tous terrés derrière leurs portes soigneusement refermées. A peine étions-nous installés qu'une pesante obscurité s'abattit. A ce moment-là, il était trop tard pour reculer : cette dixième nuit du Djoumed El Ouel, nous la passerions à veiller. Sous une lune falote, au sommet d'une petite butte d'où on avait une assez bonne vue sur le champ aux cônes de pierre, l'attente commença.

Bien vite, le froid nous transit. J'entendis un bruit de bouteilles s'entrechoquant ; Jean venait d'avoir, pour reprendre une de ses expressions favorites, "le geste qui sauve". Il sortit de son sac deux bouteilles plates remplies d'un liquide ambré et m'en tendit une. Je commençai par refuser, mais toute la fraîcheur glaciale des ténèbres semblait s'être concentrée sur nous, et quelques gorgées suffirent pour m'assoupir. Combien de temps restai-je ainsi à somnoler ? Je me souviens en tout cas avoir rêvé de l'Europe, et, je ne sais pourquoi, d'un chien que j'eus dans mon enfance et qui mourut mystérieusement, probable¬ment empoisonné. Jean me réveilla brusquement, roulant des yeux exorbités : le champ ne présentait plus que quelques bouquets d'épines et d'herbe dure. Les cônes de pierre avaient disparu.

Mon ami porta à ses lèvres sa bouteille déjà à demi vide et en siffla une énorme goulée ; sans trop réfléchir, je l'imitai, et nous restâmes debout à fixer la plaine, immobiles et désem¬parés. C'est moi qui entendis le premier la musique : une mélodie étrange et répétitive, qui ne fut d'abord qu'un murmure dans la nuit. D'où venait-elle ? Mystère. La nuit demeurait obscure, jusqu'au moment où, à l'endroit où le chemin amorce sa descente vers les régions côtières, des lueurs ap¬parurent tout à coup. Eclairé par des flambeaux, un cortège que l'on devinait imposant s'avançait. Ce n'étaient que silhouettes blafardes et fantomatiques, jusqu'au moment où se produisit ce curieux phénomène : une sorte de bulle de lumière issue d'une source indéterminée enveloppa cette procession, et la poussière soulevée par tous ces pieds d'hommes, de femmes et d'animaux en marche scintillait comme elle l'aurait fait dans les rayons du soleil à son zénith.

J'étais terrorisé : il me semblait entendre, dominant la musique, la voix sourde du fellagha nous mettant en garde. Mais n'était-il pas déjà trop tard ? Je pris Jean par l'épaule : un sourire béat lui éclairait le visage, et il ne pouvait plus détacher son regard du cortège, qui venait de pénétrer dans le champ aux pierres. Dissimulés derrière un rocher, nous n'étions qu'à quelques pas des acteurs du drame.

Les musiciens, ouvrant la procession avec tambourins, hautbois et imzads, redoublent d'ardeur, gagnés par une espèce de transe, excités par les youyou aigus que poussent le groupe des femmes mariées, enveloppées dans leurs bakhnoug bleus et noirs, les épaules couvertes d'un ketfyia à motifs blancs sur fond rouge ; plusieurs d'entre elles portent nombre de bijoux d'argent, fibules, broches, bracelets ciselés, et sur la poitrine de splendides teraout délicatement ouvragés et ornés de pierres. Allant d'un groupe à l'autre, un barrah psalmodie de longues litanies ponctuées de mimiques grotesques. Les hommes, eux, restent silencieux, comme insensibles au tumulte qui va grandis¬sant ; dans leurs burnous de laine ocre, la plupart portant le chèche, ils présentent toutes les nuances du blanc, du brun et du noir, et semblent veiller sur les jeunes filles nubiles, dont le hawli blanc que tend leur bras gauche déployé ne laisse ap¬paraître que leurs grands yeux faussement effarouchés soulignés de khôl. Parmi cet enchevêtrement apparent, les fillettes sont autant de taches mouvantes et colorées ; des rubans dans les cheveux, elles courent en tous sens, poursuivies par les petits garçons riant à s'en couper le souffle.

Tous les regards convergent vers le jeune marié. Des naïls neuves aux pieds, vêtu d'un sarouell et d'une gandoura immaculés, il a le regard fier, presque hautain. Le poing de sa main gauche crispé sur le pommeau d'une takouba de cérémonie, il paraît fort comme un roc. Son maître de cérémonie est un ami d'enfance. Hiératiques, ils attendent la mariée. Derrière tout le monde, dominant les veuves voilées de noir et les oncles mozabites qui se sont regroupés, la cage de la mariée, comme suspendue entre ciel et terre, tangue de droite à gauche. Le dromadaire qui la porte, harnaché et pomponné pour la circonstance, reste impas¬sible. Il s'avance nonchalamment, entouré par les femmes qui ont passé des heures à parer la jeune promise.

Celle-ci apparaît enfin, dissimulée sous un bakhnoug noir qui l'isole du monde. Instantanément le barrah l'accapare, l'emprisonne de ses incanta¬tions et grimaces, la guidant vers son fiancé. Le cercle s'est resserré, duquel se sont extraits, importants et satisfaits, le père et la mère du jeune homme. La musique s'est faite lan¬cinante, soûlant les corps et les âmes ; les tambourins impriment un rythme effréné. Le jeune garçon fait un pas, après avoir hésité un bref instant pour regarder vers son père, qui hoche doucement la tête. Il invite la jeune fille à se dévoiler : lentement, celle-ci offre enfin aux regards devenus indiscrets son doux visage, frais comme l'eau des collines ; ses longs cheveux, auxquels le henné a donné des reflets rouges, s'insinuent dans les plis et les replis du bakhnoug posé sur ses épaules. Elle a gardé fermés ses beaux yeux, retardant encore l'instant solennel de la découverte de son époux. Puis la voilà qui pâlit, son châle glisse et tombe dans la poussière. Elle prend lentement sa tête entre ses bras blancs dont les bracelets d'argent brillent d'un éclat surnaturel. Le fiancé a reculé, comme si le diable venait d'apparaître devant lui. Les jeunes gens jettent autour d'eux des regards incrédules : ils ne savaient pas ! Mais l'assistance reste de marbre, tous complices. La musique s'est tue brusque¬ment. L'un ou l'autre rire fuse. Le barrah commence à frapper dans ses mains ; les parents l'i¬mitent, et bientôt ce sont des centaines de mains qui claquent dans la plaine, refermant le piège sur le frère et la soeur désemparés. Les tambourins et les hautbois relancent leur sarabande, et le youyou des femmes reprend de plus belle. De grosses larmes inondent les yeux de la mariée, se chargeant de khôl qui laisse des traînées noirâtres sur ses joues veloutées. Son frère, le rouge de l'humiliation au front, lui prend doucement la main, comme pour la consoler, spectacle grandiose et désolant.

Est-ce l'alcool que j'avais inconsidérément ingurgité qui me provoqua cette nausée à plier en deux un mannequin de bois ? C'est plutôt le désespoir et l'impuissance des époux qui m'avait gagné. Reprenant mes esprits, je m'aperçus que, captivés par cette fête d'un autre temps et d'un autre monde, nous avions quitté notre poste d'observation et nous étions dangereusement rapprochés. Mais personne, dans la bulle de lumière, ne prêtait attention à l'obscurité glaciale environnante. Je me tournai vers Jean ou du moins vers l'endroit où il aurait dû se trouver : il avait disparu ! D'un pas lourd, je regagnai la butte, mais les ténèbres s'étaient épaissies, comprimées par la clarté qui baignait la fête maudite.

C'est de là qu'il me sembla apercevoir, dans la foule bigarrée de la noce, un crâne rose et dégarni ; la vision dura moins d'une seconde, mais c'était assez pour entrevoir une terrible perspective : et si, dans son enthousiasme enfantin attisé par les effets du whisky, Jean était descendu se joindre aux réjouis¬sances ? Sans plus penser aux terribles menaces du berger, je me dirigeai droit vers le champ, pour récupérer mon ami. Mais ma démarche était hésitante, et la descente hérissée de cailloux. Le sol se déroba sous mes pieds, et ivre d'alcool, de fatigue et de désarroi, je sombrai dans l'inconscience.

L'appel du muezzin déchirant les derniers lambeaux de la nuit me tira de cette torpeur. Déjà des signes d'activité émanaient du hameau ; une chèvre bêla, à laquelle d'autres répondirent, une Peugeot passa sur la route. Une migraine atroce me vrillait les tempes, et des bribes de mon cauchemar se juxtaposaient dans mon esprit, comme émergeant d'une sorte de vapeur blanche. Je m'assis à même le sol, m'attendant à voir Jean surgir de derrière un rocher. Mais il ne reparut pas. Au bord du champ aux cônes de pierre, je trouvai les débris de sa bouteille. Jusqu'aux environs de midi, j'arpentai le Hammam Meskoutine, interrogeant ici et là des habitants que mon air hagard effraya. Cette agitation dérisoire était vaine : mon ami s'était volatili¬sé.

Je repris la voiture pour me rendre à Guelma, où, en dernière extrémité, j'avais l'intention de faire une déposition au poste de police. Torturé par l'angoisse, je faillis ne pas voir le vieux berger au bord du chemin. M'attendait-il ? Je n'eus pas besoin de lui raconter quoi que ce soit : il avait tout deviné, et me dévisagea longuement d'un air morne. "Ton ami est là-bas, au bout de ce sentier", dit-il enfin, avant de s'éloigner sans plus se retourner, le dos voûté.

Le sentier, comme je le craignais, menait au champ des pierres, et bientôt je me mis à zigzaguer entre les cônes. Comme je contournais un menhir plus gros que les autres, distrait par une sauterelle verte qui s'était brusquement mise à grincer, je heurtai violemment un des rochers du crâne, et du sang coula derrière mon oreille. Mais je ne sentais rien, paralysé d'ef¬froi: le sentier s'arrêtait net au pied du rocher, et continuait der¬rière, comme si la pierre avait été récemment plantée au beau milieu du passage ; en outre, ses flancs rugueux ne présentaient pas comme les autres cônes ces traces d'usure dues au frotte¬ment incessant des flancs des hommes et des ânes. De dessous la roche dépassaient quelques branches d'un buisson d'épines dont les petites fleurs blanches se desséchaient déjà.

Qu'ajouter encore ? Est-il utile de préciser que la déposition que je fis à Guelma ne connut aucune suite ? Que je ne revis jamais mon ami Jean ? Je suis retourné récemment au Hammam Meskoutine et n'ai pas retrouvé la pierre sur laquelle j'ai buté : plus rien maintenant ne la distingue des autres. Et c'est sans doute mieux ainsi.
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