Léa       

 

Sophie Roïk

  

Léa n’avait pas d’âge. Elle vivait hors du temps. Elle habitait ce village. L’on ne sait depuis quand. Elle portait des vêtements noirs du matin jusqu’au soir. Elle avait la peau blanche comme une fleur de seringa. Un peu de couperose striait ses joues rondes. Je lui ai toujours connu des cheveux gris très soigneusement tirés en un chignon bien rond. Elle ressemblait ainsi à une poupée de porcelaine un peu vieillie ou un santon du midi. Elle était souriante, toujours. L’été, elle mettait un chapeau à large bord pour s’en aller chercher des pissenlits ou glaner en plein mois d’août, quelques épis.

 

C’était chose courante de la voir penchée cueillir des panais dans le chemin des marais. Elle marchait à son rythme. En fait, elle flânait, humant l’air du temps. Et ses yeux si bleus pleins de paillettes dorées, comme le regard naïf d’un enfant, envoyaient des milliers d’étincelles dans votre ciel

 

Ce n’était pas une poupée de porcelaine. Ni même une poupée de son. Ou encore, remplie de sciure comme celle que j’ai fabriquée car je n’avais pas de jouet. C’était une personne vivante. Vive. Mais avec un certain ralenti comme ces films qui s’étirent sur les écrans comme de la guimauve en couleur ou en noir et blanc. Plutôt en noir et blanc. C’était ainsi qu’elle était habillée. En fait, c’était sa couleur préférée. Blanc, comme la couleur de l’âme émerveillée. Noire, comme la marne noire, comme la lave sortie tout droit des volcans fâchés. Noire comme tous les secrets.

 

Sa maison se trouvait juste au milieu du village. Entre la ferme et le cimetière où trônait la petite église. Un cimetière où j’aimais à rêver. A rêver aux gens du passé. A tous ceux dont les noms ornaient les épitaphes. A toutes les fleurs qui décoraient les parterres. Je m’ébahissais devant les photos jaunies, de femmes, d’hommes, d’enfants... Si jeunes et pourtant, ils gisaient là, sous mes pieds, à deux pas... Certains qui étaient là, avaient un joli décor, une petite chapelle remplie de fleurs, de couronnes de perles et de portraits qui émaillaient la pierre tombale. J’appréciais ces petites demeures. Je me disais qu’il faisait bon être là après une longue vie. Mais les caveaux me paraissaient bien lourds avec leur marbre pesant... Et toutes ces familles allongées en rang serré...

 

Je relevais une couronne de perles par-ci ; un pot de fleurs, par-là... Mais, en aucun cas, je ne voulais empiéter sur le terrain de Léa !

 

En avait-elle des tombes à entretenir ! Toutes celles de sa famille. Celle de son mari, tué à la guerre. Cette première que l’on croyait la dernière... Et puis celle de son enfant, parti trop tôt également. Il ne lui restait rien. Rien que la vie qu’elle s’était dorénavant choisie. Vivre. Oui. Mais tout doucement. A peine, un souffle de vie suffisant. Suffisant pour jardiner. Avoir ses propres légumes tout frais. Nourrir ses lapins. Élever ses poules pour vendre quelques oeufs... Elle plantait des fleurs pour orner les tombes mais aussi pour le plaisir des yeux. Devant la maison, derrière, sur les rebords des fenêtres... Et souvent, je la voyais sommeiller, un journal sur les genoux posé...

 

Elle était là, comme une souricette, présence discrète tout au long de nos vies. Elle assistait aux baptêmes, aux communions, aux enterrements. Grâce à elle, l’église était entretenue, fleurie...

 

A chaque saison, les fleurs ornaient les tombes ; blanches pour les enfants ; colorées, mordorées, pour les grands... Combien de fois ne l’ai-je vue à genoux, penchée sur le gravier des allées, ôtant la mauvaise herbe, redressant les gerbes, la sueur au front !

 

Elle vivait à l’ombre des tombes ; à la lumière des vitraux, fraîche et fluide comme une sylphide des marais.

 

Respirait-elle ? Juste à peine. De quoi subsister. Sa nourriture était plus que frugale. Quelques légumes ; un peu de blé ; de quoi modestement se sustenter.

 

Le jour de la messe, elle était là, comme une fourmi, à courir de l’autel à la sacristie. Elle assistait le petit curé. Celui-là même qui avec tant de vibration dans la voix avait dit en pointant son doigt vers l’assistance : « Vous, les riches. Oui, vous qui êtes là, il ne faut pas exploiter les pauvres comme ça ». « Il faut les aider... » Il était presque véhément pour un curé... Et bien, savez-vous que peu après, on ne l’a plus revu ce curé-là... Parti... Muté... Transféré...

 

Au printemps, Léa ventilait l’église, la cure, sa petite demeure, semait à nouveau des fleurs. Les poussins piaillaient à la porte de la maison. Le jardin s’ensemençait, luisait de verdeur toute neuve. Les premières primevères fleurissaient les tombes. Léa remontait ses manches et oeuvrait en silence tandis que flamboyaient les giroflées sur les vieux murs, le long des allées. Jaune tendre ou brun velouté, leur odeur subtile m’envahissait toute et je m’en enivrais.

 

En juin, quel parfum alentour ! Léa alignait les pots de gelées, de confiture. Tous les fruits rouges : framboises, cassis, groseilles, qu’elle égrenait. Tout comme le chapelet quand elle priait. Ses doigts longs et effilés s’appliquaient sur chaque grain...

 

L’été, ployée vers la terre, elle glanait les épis pour son hiver.

 

Je l’ai même vue fendre de grosses bûches avec ses bras fluets.

 

Jamais un mot. Jamais une plainte. Le sourire, toujours.

 

Quand on la croisait, c’était comme si on la traversait. Un petit nuage tendre et frais.

 

A la fin des moissons, elle récoltait ses prunes si acidulées quand les gamins du village lui en laissaient... Mais elle ne se sentait pas la force de leur courir après et de les gronder...

 

L’hiver, les pieds bien au chaud dans ses sabots, elle trottinait en allant chercher son bois en contrebas.

 

Ah ! Qu’il était lourd, ce panier, avec les années...

 

Elle mettait des mitaines, même à la maison. Il faisait si froid. Le poêle à bois ne suffisait pas.

 

Une fois par semaine, elle se rendait au lavoir situé à l’orée des marais dans la vallée. C’était la route en pente qu’elle empruntait. Elle conduisait la brouette allègrement. Mais, au retour, courbattue d’avoir frotté, la côte était dure à remonter.

 

Elle m’attendrissait, Léa. Elle me faisait penser à une toute petite fille qui avait trop vite grandi ; qui avait aussi, prématurément vieilli.

 

Elle vivait dans sa sphère, dans une autre planète, dans une bulle bleutée. Une vie toute simple. Recueillie. Entre sa maison, son jardin, l’église, le cimetière, le petit curé. Ses tombes. Celles de gens inconnus, oubliés, à qui plus personne ne pensait.

 

Et puis, un jour, un jour de printemps, je venais de terminer mon repas quand maman me dit : « va donc me chercher une douzaine d’oeufs chez Léa ».

 

J’avais à l’époque une dizaine d’années et partis en sautillant vers sa petite maison.

 

La porte était grande ouverte. Les poules picoraient à l’entrée. Elle était assise, à demie couchée sur la table, sa tête posée sur ses bras. J’apercevais son visage couperosé, sa paupière droite, fermée, ses cheveux gris bien tirés. Je toussotais, puis, je l’appelais. Enfin, je la touchais à l’épaule tout doucement pour ne pas la brusquer. Mais elle n’a pas bougé. Ne m’a pas répondu. Ne s’est plus relevée. Elle venait de s’endormir pour l’éternité.

 

Sur la table, il restait quelques miettes de pain, un plat de blé. Je suis vite retournée chez moi pour prévenir maman. L’alerte a été donnée. Mais Léa s’en était allée là où on ne pouvait plus la rattraper.

 

C’était un après-midi ensoleillé. Sur le fil, juste en face de sa maison, les hirondelles se sont alignées en rang serré pour la saluer. Et quand j’ai pris le petit sentier qui longe sa maison vers la vallée, planté au-dessus de la rivière et des grands peupliers, entre soleil et pluie, j’ai vu un grand arc-en-ciel auréoler la maison de Léa. Sûr, c’était son âme qui grimpait tout là-haut dans le grand jardin bleu.

 

Il m’a semblé la voir tout de blanc vêtue comme une jeune mariée, escalader les escaliers colorés. Son visage était apaisé. Sur ses lèvres flottait un sourire émerveillé et dans ses yeux lumineux, l’amour éclatait en milliers d’étoiles bleu pervenche éclairant ses cheveux gris épars...

 

Et les cloches se sont mises à carillonner à toute volée dans la vallée.

 

Ah ! Qu’il y avait de joie dans les cloches, ce jour-là ! Elles sonnaient pour Léa, rien que pour Léa !

 

Quand il m’arrivait la nuit, de longer le vieux cimetière, j’entendais des chuchotements : « Léa est là-haut, mais elle est aussi ici... » « Oui... » « Elle est montée d’un cran... » « Elle est sur un autre plan... » « Elle est aussi active qu’avant... » « Elle aide les âmes égarées à monter tout droit dans le parc bleuté où les fleurs ne meurent jamais... »

 

Maintenant, je comprenais tout. Sa vie. Le plan. L’entraînement. Le perfectionnement. Pour une vie. Une vie d’aide à autrui. C’était ça, le chemin de Léa. Léa est hors du temps. Elle est de tous les temps.

      

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